La reprise en main des conclusions du projet de recherche Shinrai continue à l’IRSN

En septembre 2020, l’ACRO avait démissionné du Comité d’orientation des recherches de l’IRSN suite au licenciement de Christine Fassert, une chercheuse en sciences humaines, spécialiste des risques, qui travaillait sur les conséquences de la catastrophe de Fukushima. Officiellement, l’Institut lui reproche un « comportement inadapté » et une « insubordination récurrente avec défiance vis-à-vis de sa hiérarchie ». En cause, les conclusions de son programme de recherche Shinraï (qui signifie confiance en japonais) mené en partenariat avec Sciences Po et l’université Tôkyô Tech.

Dans une tribune parue le 6 janvier dernier dans Le Monde, des chercheurs en sciences sociales et le président de l’ACRO rejettent la qualification d’« insubordination ». En effet, comme ils expliquent :

Pendant plusieurs années, Christine Fassert a fait face à des obstructions de la part de sa hiérarchie pour engager et mener à bien ses projets […]. Son travail de recherche fut à maintes reprises remis en cause par des interventions directes de sa hiérarchie, laquelle a, dans les derniers temps, dressé des obstacles à la publicisation de ses résultats.

Fin 2019, à l’issue d’un programme collectif de recherche lancé en 2014 et financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR), Christine Fassert était sur le point de publier un article s’appuyant sur des entretiens avec des contre-experts et sur l’examen des auditions du rapport dit Pompili. La publication comme sa présentation au colloque de clôture de l’ANR ont été bloquées par sa hiérarchie, au motif que ce travail révélait un parti pris.

Quelques mois plus tard, un article commandé pour un volume spécial de la revue scientifique et technique Les Annales des Mines a connu le même sort, au motif qu’« il mettait en défaut l’expertise institutionnelle [de l’IRSN] par rapport à la contre-expertise ». Moyennant une enquête de terrain de longue date, l’article conclut que « pour certains citoyens [japonais], les contre-experts ont été considérés comme les seuls acteurs prenant en compte leurs intérêts – et, au-delà de leurs intérêts, leur vulnérabilité – dans une situation de risque ». Cette conclusion est accusée de promouvoir la seule contre-expertise, qui est, de fait, essentielle dans l’amélioration du contrôle des risques radioactifs et donc de la protection de l’environnement et de la santé publique.

Dans les deux cas, Christine Fassert s’est donc vu reprocher d’avoir trahi « le point de vue institutionnel de l’IRSN ». Elle aurait dû employer systématiquement les formules et concepts préférés de son institution, de « l’amélioration continue de la sûreté » à « l’ouverture à la société », en passant par le « dialogue technique ».

Une fois Christine Fassert chassée, la route est libre et son supérieur hiérarchique direct peut s’approprier le programme de recherche Shinraï dans un séminaire interne de l’ASN programmé le jeudi 15 avril 2021 à 13h30. Le résumé de l’intervention diffusé en interne met en avant

une enquête approfondie menée auprès :

  • d’habitants de la préfecture de Fukushima (plus de 120 entretiens avec des habitants de retour dans leur ville d’origine après les levées d’ordre d’évacuation par le gouvernement, mais aussi habitants qui ont évacué dans des lieux parfois éloignés de Fukushima (Kyoto, Nagasaki, …),
  • de représentants des autorités nationales et locales, afin de comprendre les processus conduisant aux décisions de levée des ordres d’évacuation des populations après décontamination,
  • et d’associations et de « contre-experts », notamment « anti-nucléaires », qui ont joué un rôle important d’information et de soutien auprès des populations.

Ce travail a entièrement été effectué par Christine Fassert et ses collègues de Sciences Po et de l’université Tôkyô Tech, sans son supérieur hiérarchique, impliqué dans d’autres thématiques ! On peut s’attendre à ce que les conclusions présentées seront plus conformes à l’idéologie dominante en termes de gestion post-accidentelle…

Bilan chiffré pour le 10ème anniversaire de la catastrophe de Fukushima

A l’approche du dixième anniversaire de la catastrophe nucléaire à la centrale de Fukushima, voici un bilan chiffré effectué à partir des médias, des sites officiels et des 2 700 articles de ce site. Des mises à jour seront faites régulièrement.

Les chiffres clé publiés à l’occasion du neuvième anniversaire sont ici.

Situation à la centrale

Le dernier bilan du Ministère de l’industrie sur l’avancée des travaux à la centrale de Fukushima daï-ichi date du 24 décembre 2020 et a été mis en ligne en anglais le 28 janvier 2021 (lien direct).

Voir la centrale accidentée

Deux webcams fixes, installées en 2014, permettent devoir la centrale nucléaire en direct.

Il est possible de faire une visite virtuelle en anglais et japonais de la centrale nucléaire de Fukushima daï-ichi (lien direct). Mais les images et documents ne semblent avoir été mis à jour depuis février 2020. Certains bilans remontent à 2018.

Comme nous l’avons déjà rapporté, TEPCo a mis en ligne sur son site internet (en japonais et en anglais) des centaines de photos aériennes de la centrale accidentée de Fukushima daï-ichi prises en mars 2011. Le blog de Fukushima en a extrait une sélection sur son site et a effectué un montage vidéo des 714 photos. Mais, certaines photos sont partiellement floutées, comme s’il y avait du secret, alors que des vues aériennes non floutées sont disponibles depuis le tout début de la catastrophe sur le site cryptome.org.

Pour le 10ème anniversaire, TEPCo a mis à jour sa vidéo vantant l’avancement des travaux. Les explications sont en anglais. Aucun problème, aucun défi. Tout se déroule bien… La vidéo peut être regardée en ligne ou téléchargée depuis le site Internet de TEPCo. La voici :

Etat des réacteurs nucléaires

TEPCo a une frise chronologique numérique en anglais avec les principaux évènements relatifs à la sécurisation des réacteurs et leur démantèlement. La compagnie continue à affirmer qu’elle aura fini les travaux en une quarantaine d’années, même si la technologie pour reprendre le corium n’existe pas encore. Même en cas de succès, il y aura encore des tonnes de déchets sur place et autour qui seront sans solution de gestion à long terme. Si l’on prend en compte l’évacuation des déchets et la décontamination du site, il faut plutôt compter un siècle selon un scénario de l’Atomic Energy Society of Japan rapporté par l’Asahi.

Il y a aussi :

Réacteur n°4

La cuve était vide le 11 mars 2011 et il n’y a pas eu de fusion du cœur, mais une explosion hydrogène a détruit le bâtiment réacteur. L’hydrogène venait du réacteur n°3, voisin, via la cheminée de rejet commune.

Sommet du réacteur n°4. Photo de TEPCo.

La partie supérieure du bâtiment réacteur a été démantelée, les débris retirés et une nouvelle structure a été construire afin de retirer les combustibles de la piscine, qui est vide depuis décembre 2014. Depuis, les travaux sont arrêtés car le réacteur n’est plus menaçant.

La carte avec quelques valeurs de débit de dose ambiant date de 2016.

Réacteur n°3

Il y a eu une fusion du cœur et une explosion hydrogène a détruit le bâtiment réacteur. Tous les débris de la partie haute ont été retirés à l’aide d’engins télécommandés. Un nouveau bâtiment avec un toit, de forme cylindrique, a été construit. Le retrait des combustibles a débuté en avril 2019, avec 4 ans de retard par rapport au planning initial et s’est terminé le 28 février 2021. Les opérations se sont révélées être plus compliquées que prévu.

Il y avait 566 assemblages dans cette piscine (52 neufs, tous retirés et 514 usés). Certains ont été endommagés par la chute de débris. La page dédiée de TEPCo est ici en anglais. Une vidéo de présentation des opérations, ici en anglais.

Il y aurait, dans ce réacteur, entre 188 et 394 tonnes de corium (mélange fortement radioactif de combustible fondu et de débris), avec une valeur nominale à 364 tonnes. Ce dernier contient du combustible MOx, à base de plutonium. Pour en savoir plus. TEPCo a estimé que la récupération du corium de deux réacteurs 2 et 3 durera 12 ans et lui coûtera 1 370 milliards de yens (11,5 milliards d’euros). En 2017, TEPCo avait publié des photos prises à l’intérieur de l’enceinte de confinement de ce réacteur, sous la cuve, et une vidéo :

 

Depuis septembre 2020, l’Autorité de régulation nucléaire a repris ses investigations pour comprendre le déroulement du triple accident nucléaire à la centrale de Fukushima daï-ichi. Cela comprend des visites des réacteurs accidentés, malgré les forts niveaux ambiants de radiation. Elle en a rapporté des vidéos, dont celle-ci, prise le 18 septembre 2020, qui montre l’état de délabrement du bâtiment réacteur, presque 10 ans après l’accident :

Lors de ces visites, l’Autorité de régulation nucléaire, a découvert des débits de dose très élevés, de l’ordre de 10 Sv/h, au dessus de ces dalles de protection des réacteurs 2 et 3. Une dose létale en une heure sur place. Elle estime que la dalle du réacteur n°3 contient de l’ordre de 30 pétabecquerels (1015 Bq) de césium-137. Cela va compliquer les travaux de démantèlement.

Réacteur n°2

Il y a eu fusion du cœur, mais le bâtiment réacteur est entier. Le rayonnement ambiant est particulièrement élevé dans ce réacteur, rendant l’accès aux humains très difficile. Une délégation de l’Autorité de régulation nucléaire est allée visiter l’intérieur du bâtiment du réacteur, pour la première fois depuis l’accident, mais elle a dû faire demi-tour prématurément à cause des débit de dose qui atteignaient 11 à 12 mSv/h au cinquième niveau. Ce serait dû, notamment, à des poussières radioactives en suspension, ce qui est surprenant après tant d’années. Des débits de dose encore plus élevés, de l’ordre de 10 Sv/h, ont été mesurés au dessus des dalles de protection des réacteurs 2 et 3. L’Autorité de régulation estime que la dalle du réacteur n°2 contient de l’ordre de 20 à 40 pétabecquerels (1015 Bq) de césium-137.

TEPCo n’a pas commencé à retirer les combustibles usés de la piscine qui contient 615 assemblages. C’est désormais prévu aux alentours de 2024 et 2026 à cause des niveaux de dose ambiant dans le bâtiment réacteur. Des images ont été publiées en juin 2020 :

La compagnie a envoyé plusieurs robots dans l’enceinte de confinement afin de localiser le corium, ce mélange de combustible fondu et de débris. Il y en aurait entre 189 et 390 tonnes de corium dans ce réacteur, avec une valeur nominale à 237 tonnes. Pour en savoir plus. Plusieurs séries d’images ont été mises en ligne par la compagnie. On voit clairement le corium et un élément d’assemblage de combustible tombé au fond de l’enceinte de confinement :

TEPCo avait envoyé un robot au contact du corium en février 2019. Les images étaient impressionnantes :


Les autorités espéraient pouvoir débuter le retrait du corium avant le 10ème anniversaire. C’était l’objectif fixé en décembre 2011. Mais la technologie doit encore être développée et les ambitions avaient déjà été revues à la baisse en 2019 : il ne s’agissait plus que de récupérer quelques grammes de corium dans le réacteur n°2 en 2021. TEPCo a annoncé, en décembre 2020, le report d’au moins un an du début des opérations, officiellement, à cause de l’épidémie de COVID-19 au Royaume-Uni. Le bras articulé d’un robot, qui doit prélever le corium, est développé conjointement par Veolia Nuclear Solutions au Royaume-Uni et Mitsubishi Heavy Industries au Japon.

Ce robot ne peut prélever que quelques grammes à la fois alors qu’il y a environ 880 tonnes de corium à récupérer dans les 3 réacteurs qui ont subi une fusion du cœur…

TEPCo a démantelé la moitié de la cheminée commune aux réacteurs 1 et 2, qui avait une hauteur de 120 m. Les travaux se sont révélés être plus complexes que prévu, notamment à cause d’une erreur de calcul sur la hauteur de la grue. La cheminée étant très contaminée, les travaux sont effectués par des engins télécommandés.

Réacteur n°1

ll y a eu une fusion du cœur et une explosion hydrogène a détruit le bâtiment réacteur. Ce bâtiment avait été recouvert d’une nouvelle structure en 2011, qui a été entièrement démantelée en novembre 2016. TEPCo a commencé à retirer les débris de la partie haute du réacteur, pour, ensuite, reconstruire une nouvelle structure afin de vider la piscine de combustibles. Depuis, la compagnie est peu prolixe sur l’avancement des travaux.

En revanche, le retrait des combustibles usés de la piscine du réacteur n°1 a pris du retard : ce sera au mieux, 2027, voire 2028. La première date envisagée pour commencer ce retrait était 2018… Le coût de ces opérations n’a pas été estimé car la compagnie ne sait pas encore comment s’y prendre. En attendant, TEPCo a couvert cette piscine pour la protéger avec des sacs gonflables :

L’explosion hydrogène a fracturé la dalle en béton de 12 m de diamètre et de 60 cm d’épaisseur qui est particulièrement contaminée dans les réacteurs 2 et 3. Des débits de dose très élevés avaient été relevés en 2017, jusqu’à 2,2 Sv/h, c’est à dire une dose létale en quelques heures sur place (voir ces blogs en anglais et en français). Pour la dalle brisée du réacteur n°1, il n’y aurait “que” 0,16 pétabecquerels environ de césium-137.

Il y aurait entre 232 et 357 tonnes de corium dans ce réacteur, avec une valeur nominale à 279 tonnes. Pour en savoir plus.

Réacteurs 5 et 6

Les réacteurs 5 et 6 étaient arrêtés et partiellement déchargés le 11 mars 2011. Comme un générateur diesel de secours était encore fonctionnel, cela a permis d’éviter la fusion du cœur. Ces réacteurs sont maintenant entièrement déchargés et vont être démantelés.

Eau contaminée

En 2011, l’eau injectée pour refroidir les réacteurs a fini par déborder et provoquer la plus forte pollution radioactive marine de l’histoire. En avril 2011, c’était l’eau contaminée du réacteur n°2 se déversait dans la mer via une galerie souterraine. Et, en mai 2011, ce fut le tour du réacteur n°3.

TEPCo a estimé à 520 m3 d’eau très radioactive, soit 4 700 térabecquerels (1 terabecquerel représente un million de millions de becquerels) ou 20 000 fois l’autorisation de rejet annuel la fuite d’avril. Plus précisément, il y avait 2 800 terabecquerels d’iode-131, 940 térabecquerels de césium 134 et autant de césium 137. Ce seul rejet mériterait d’être classé au niveau 5 ou 6 de l’échelle internationale INES. L’IRSN avait estimé que c’était 20 fois plus.

Fuite du réacteur n°2 (photo TEPCo)

L’année 2013 a été émaillée par une série de scandales suite à la découverte tardive d’une fuite d’une cuve d’eau contaminée et de rejets en mer (lire la synthèse publiée à l’époque). Les autorités ont réagi et le premier ministre de l’époque avait déclaré devant le comité international olympique que la situation est sous contrôle. En 2021, la situation n’est toujours pas sous contrôle et les JO pourraient être annulés à cause de la pandémie…

L’eau contaminée qui continue à s’accumuler est l’autre grand défi auquel doit faire face TEPCo. 

Résumé de la situation

Le combustible qui a fondu et percé les cuves doit toujours être refroidi. A cette fin, TEPCo injecte environ 70 m3 d’eau par jour dans chacun des réacteurs 1, 2 et 3 (voir le bilan daté du 8 février 2021). Cette eau se contamine fortement au contact du combustible fondu et s’infiltre dans les sous-sols des bâtiments réacteur et turbine où elle se mélange à l’eau des nappes phréatiques qui s’y infiltre.

Après le fort séisme du 13 février 2021, TEPCo a remarqué que le niveau de l’eau dans les enceintes de confinement des réacteurs 1 et 3 avait baissé. Les fissures ont probablement été élargies et il se peut que la compagnie soit obligée d’augmenter le débit injecté. Pour le réacteur n°2, on ne sait pas car les capteurs ont été enlevés pour préparer le retrait du corium.

Au début de la catastrophe, les infiltrations souterraines s’élevaient à environ 400 m3 par jour et il fallait entreposer cette eau contaminée dans des cuves. Inversement, l’eau des sous-sols, fortement contaminée, fuyait vers la nappe phréatique, puis l’océan.

Pour réduire les infiltrations d’eau souterraine, TEPCo pompe dans la nappe phréatique en amont des réacteurs, avant que cette eau soit contaminée et la rejette directement dans l’océan. Elle a aussi construit une barrière tout le long du littoral et pompe aussi les nappes phréatiques au pied des réacteurs. Une partie de cette eau est partiellement décontaminée et rejetée dans l’océan. Une autre partie, trop contaminée, est mélangée à l’eau pompée dans les sous-sols des réacteurs pour être mise dans des cuves après traitement, en attendant une meilleure solution. Ce flux est de l’ordre de 5 m3/j selon le bilan daté du 8 février 2021 (entre 3 (source) et 8 m3/j (source) dans les bilans précédents disponibles ici).

La dernière barrière mise en place est le gel du sol tout autour des 4 réacteurs accidentés, sur 1,4 km dans le but de stopper les infiltrations. Après de nombreux déboires, le gel est terminé depuis novembre 2017. Elle a permis de réduire les infiltrations, mais pas de les stopper. La mise en place du mur gelé a coûté 34,5 milliards de yens (265 millions d’euros) aux contribuables auxquels il faut ajouter plus d’un milliard de yens (8 millions d’euros) par an pour l’électricité.

Depuis, les infiltrations sont inférieures à 100 m3/j (voir le bilan du 8 février 2021), sauf en cas de fortes pluies.

Flux et stocks

TEPCo pompe l’eau contenue dans les sous-sols des bâtiments réacteur et turbine des 4 réacteurs accidentés pour éviter les débordements. Comme cette eau est très contaminée, elle est traitée puis entreposée dans des cuves sur le site de la centrale. Une partie est réinjectée pour le refroidissement. Voici le circuit de l’eau à la centrale de Fukushima daï-ichi, tel que représenté par TEPCo :

Le dernier du 8 février 2021 fait état d’un surplus à stocker de 90 m3/j. C’est monté à plus de 350 m3/j à l’automne 2020 et même 600 m3/j lors du passage des typhons en octobre 2019. En 2019, le ministère de l’industrie faisait état d’un accroissement du stock d’eau de 50 000 à 60 000 m3 par an (source).

TEPCo a un portail dédié à l’eau contaminée où il apparaît qu’elle a accumulé 1,243 millions de mètres cube d’eau traitée. Il y a 1061 cuves sur le site de la centrale, dont 1018 contiennent de l’eau traitée par la station ALPS. Dans 29 autres cuves, il y a de l’eau où seuls le césium et le strontium ont été “filtrés”. Il y a aussi environ 4 800 m3 d’eau non traitée dans les sous-sols des réacteurs (au 8 février 2021).

TEPCo estime qu’elle n’aura plus de place sur le site de sa centrale pour mettre de nouvelles cuves à partir de 2022. L’option privilégiée est le rejet en mer.

Que faire de cette eau traitée ?

Après avoir envisagé plusieurs pistes peu réalistes, les autorités restreignent petit à petit les pistes au rejet dans l’océan de l’eau traitée, ce qui n’est pas une surprise. Avant tout traitement, ce bilan fait état d’une concentration de 65 MBq/L dans l’eau pompée. Avec sa station ALPS, TEPCo retire ensuite 62 radioéléments. Et, officiellement, il ne reste plus que du tritium (hydrogène radioactif) dans cette eau, car il est difficile de le retirer. Comme cet élément est rejeté par toutes les installations nucléaires, il devait plus y avoir de problème, si ce n’est que quelques rumeurs néfastes…

Mais, comme cela été découvert en septembre 2018, une large partie du stock (environ 72% actuellement) n’a pas été traitée convenablement, et les concentrations résiduelles pour certains éléments dépassent les concentrations maximales autorisées pour un rejet en mer. La charte ci-dessous, reprise du portail de TEPCo montre que pour 6% du stock, la contamination résiduelle pour 7 radioéléments majeurs est 100 fois plus élevée que ce qui est autorisé pour les rejets. C’est entre 10 et 100 fois pour 15% du stock.

Les “repurposed tanks” sont des cuves qui contenaient de l’eau contaminée partiellement traitée, où seul le strontium-90 avait été retiré. Cette eau ayant été traitée, les cuves sont réutilisées pour de l’eau entièrement traitée par la station ALPS. Mais, comme l’explique TEPCo dans ce document (copie), il restait des boues au fond de la cuve qui a fait remonter significativement la contamination de l’eau ! Ces cuves sont donc comptées à part dans la charte ci-dessus.

TEPCo s’est engagée à traiter une deuxième fois l’eau qui dépasse les autorisations de rejet et a commencé des tests en septembre 2020. Et ce n’est qu’à ce moment là que la compagnie a reconnu qu’il y avait d’autres radioéléments qui n’étaient pas retirés, comme le carbone-14. Cet élément n’était jamais mesuré ni évoqué dans les résultats publiés par la compagnie, comme nous l’évoquions dès septembre 2013, sans que cela ne perturbe l’autorité de régulation nucléaire japonais ou l’AIEA qui s’est prononcée sur la gestion de l’eau contaminée. Mais, le carbone-14 ne sera pas retiré pour autant…

Les tests effectués par TEPCo montrent que le procédé peut faire baisser la concentration résiduelle de l’eau contaminée sous les seuils de rejet, à l’exception du tritium. En fait, ce n’est pas vraiment une nouveauté, puisqu’une partie du stock avait déjà été correctement traitée. Les contaminations résiduelles élevées étaient dues à de mauvaises pratiques (économie sur des résines échangeuses d’ion, surveillance défaillante…). TEPCo ne présente aucune garantie sur l’amélioration de ses pratiques et le gouvernement japonais refuse toute mesure indépendante de l’eau qu’il souhaite rejeter dans l’océan.

La contamination en tritium, qui n’est pas retiré, est, en moyenne, de 730 000 Bq/L et dépasse donc la concentration maximale autorisée pour les rejets en mer, qui est de 60 000 Bq/L.  TEPCo veut donc diluer cette eau avant rejet, à un quarantième de la limite, soit 1 500 Bq/L. De plus, l’inventaire du tritium dans les cuves s’élèverait à 860 TBq, ce qui est largement plus que la limite annuelle de rejet fixée à 22 TBq. TEPCo veut donc étaler ses rejets sur une trentaine d’années pour respecter cette limite.

A titre de comparaison, l’autorisation de rejet en mer de l’usine Areva de La Hague est, pour le seul tritium, de 18 500 TBq et les rejets effectifs de ces dernières années variaient entre 11 600 et 13 400 TBq par an. Le stock de tritium dans les cuves de Fukushima représente donc deux semaines et demi de rejets à La Hague. Le stock total, avec ce qui reste dans les combustibles, 2 mois… De quoi rendre jalouses les autorités japonaises, qui se font un malin plaisir de rappeler les rejets en tritium de nombreuses autres installations nucléaires de par le monde (page 13 de ce bilan du ministère de l’industrie) :

Cette carte ne mentionne aucun rejet au Japon ! En particulier, elle ne parle pas des rejets attendus de l’usine de retraitement japonaise de Rokkashô-mura. La valeur cible y est de 9 700 TBq par an pour le tritium (source). Mais, l’usine n’a jamais démarré…

Cela n’a pas suffit à convaincre les habitants de Fukushima qui sont, dans leur majorité, opposés aux rejets dans l’océan. En juin 2020, 17 communes de Fukushima avaient aussi pris position contre, tout comme l’industrie de la pêche. Même Baskut Tuncak, rapporteur spécial de l’ONU depuis 2014 sur les implications pour les droits humains de la gestion et de l’élimination écologiquement correcte des substances et déchets dangereux, s’en est mêlé dans une tribune. Lors de la consultation publique, 4 011 avis ont été déposés et quasiment tous étaient opposés au rejet. Le gouvernement a donc décidé de reporter l’annonce de sa décision…

Le ministère de l’industrie japonais a ouvert, le 28 janvier 2021, une page spéciale dédiée à la gestion de l’eau traitée par la station ALPS, qui est moins bien détaillée que son dernier bilan daté de décembre 2020. On y trouve une photo de cette eau :

Rassuré ?

Travailleurs à Fukushima daï-ichi

Données

Les données officielles sont ici en anglais sur le site internet du ministère du travail. Le nettoyage du site ainsi que le bétonnage et l’asphaltage ont permis de réduire l’exposition des travailleurs. Les mesures de protection nécessaires en fonction du zonage sont ici.

Du 11 mars 2011 au 31 mars 2016, 46 956 travailleurs ont été exposés aux rayonnements ionisants sur le site de la centrale accidentée de Fukushima daï-ichi, dont 42 244 sous-traitants. Ce sont les sous-traitants qui prennent les doses les plus élevées, avec une moyenne qui varie de 0,51 à 0,56 mSv par mois entre Janvier et Février 2016. C’est entre 0,18 et 0,22 pour les salariés de TEPCo.

• Le 1er avril 2016, TEPCo a remis tous les compteurs à zéro, ce qui est une pratique surprenante. La limite de dose sur 5 ans est individuelle, pas collective. Selon le dernier bilan publié le 29 janvier 2021, entre le 1er avril 2016 et le 31 décembre 2020, 24 502 travailleurs ont été exposés aux rayonnements ionisants à la centrale de Fukushima daï-ichi, dont 22 058 sous-traitants (90%). Ils sont un peu moins de 7 000 par mois. Ce sont toujours les sous-traitants qui prennent les doses les plus élevées. Elle est, en moyenne individuelle, deux fois plus élevée que celle prise par les salariés de TEPCo. D’un point de vue collectif, les sous-traitants ont reçu 95% de la dose collective sur cette période, qui est de 158 hommes.sieverts. On ne sait pas combien avaient déjà été exposés lors des cinq premières années ni la dose cumulée sur 10 ans. Le dernier bilan publié donne aussi les répartitions par classes d’âge, ainsi que des données mensuelles depuis le début de la catastrophe.

La dose moyenne annuelle reçue par les intervenants est passée de 12,50 mSv en 2011 à 2,54 mSv en 2019. L’année fiscale 2020 n’étant pas encore terminée, le chiffre donné (2,07 mSv) ne peut pas être comparé aux années précédentes.

Les données relatives au droit du travail et à la radioprotection sont ici en anglais.

Dans son dernier bilan daté de juin 2020, l’inspection du travail de Fukushima rapporte le nombre de violations du droit du travail découvertes à la centrale de Fukushima daï-ichi en 2019. Sur 325 employeurs inspectés, 188 ont commis des infractions (57,8%). 16 cas étaient relatifs à la santé des travailleurs (vérification des heures de travail, médecine du travail…). Il y a beaucoup plus d’employeurs (148) qui ne respectent pas toutes leurs obligations liées à la gestion des ressources humains (primes de risque, heures supplémentaires, information…).

Travailleurs étrangers

Le Japon est en pénurie de main d’œuvre dans plusieurs secteurs et a introduit un nouveau visa pour faire venir des personnes qualifiées dans un nombre limités de domaines. En avril 2019, TEPCo avait incité ses sous-traitants à bénéficier de cette opportunité. Mais, le ministère du travail, de la santé et des affaires sociales a appelé TEPCo à la prudence en lui rappelant que les travailleurs étrangers bénéficient du même niveau de protection que les travailleurs japonais face aux rayonnements ionisants et à ce qu’ils doivent connaître suffisamment bien la langue pour pouvoir comprendre les instructions. La compagnie a finalement renoncé (source).

Maladies professionnelles

Pour les maladies professionnelles, pas de changement depuis l’an dernier : deux cas de cancer de la thyroïde ont été reconnus comme étant d’origine professionnelle parmi les travailleurs à la centrale accidentée (premier cas et deuxième cas). Il y a aussi trois leucémies (premier, deuxième et troisième cas) et un décès. 16 travailleurs en tout auraient fait une demande de reconnaissance de maladie professionnelle et 5 dossiers auraient déjà été rejetés.

Cartographie de la pollution radioactive

• La dernière cartographie aérienne de la pollution radioactive autour de la centrale accidentée de Fukushima daï-ichi effectuée par les autorités date d’octobre 2020 et est disponible en ligne sur le site dédié.

• L’Autorité de régulation nucléaire publie aussi des données sur les débits de dose ambiants dans différentes communes et des doses intégrées depuis le début de l’accident. La limite d’évacuation a été fixée à 3,8 µSv/h au Japon, ce qui est très élevé (lire nos explications sur ces limites). C’est cette même limite qui est utilisée pour autoriser le retour. Les chantiers de décontamination ont été lancés dans les zones où le débit de dose dépassait 0,23 µSv/h.

Carte officielle de la province de Fukushima avec des débits de dose ambiants.

Cette carte donne les débits de dose mesurés dans tout le pays. Elle est mise à jour toutes les heures.

• Le “soil project” propose une carte basée sur des prélèvements de sols effectués par le réseau de stations de mesure et de laboratoires indépendants. Chikurin, le laboratoire monté au Japon avec le soutien financier et technique de l’ACRO est membre de ce réseau.

Lien vers la carte.

• Safecast : cette organisation utilise un radiamètre “maison” branché sur un smartphone pour mesurer le débit de dose ambiant. La carte regroupant les données est ici.

Décontamination et déchets radioactifs

Décontamination

Les travaux de décontamination sont terminés depuis mars 2018, sauf dans les zones dites de retour difficile. Pas grand chose de neuf, donc. Une carte en japonais du ministère de l’environnement permet d’accéder à quelques données sur les travaux effectués. A noter que seules les zones habitées, les zones agricoles et leurs environs immédiats ont été décontaminés. Pas la forêt, qui couvre 70% de Fukushima.

Pour les zones de retour difficile, ce sont de petits îlots qui sont décontaminés, essentiellement pour des raisons idéologiques. C’est aussi le cas à proximité des gares le long de la ligne Jôban. La ligne a été entièrement rouverte en mars 2020 après la réhabilitation de la portion de 20,8 km située entre Tomioka et Namié. Le gouvernement a levé l’ordre d’évacuer à proximité des gares d’Ôno, à Ôkuma et de Futaba. Les dates sont le 4 mars 2020 pour Futaba, le 5 mars 2020 pour Ôkuma et le 10 mars pour Tomioka. Le train a repris du service à partir du 14 mars 2020.

Dans les zones de retour difficile, la démolition de nombreux bâtiments abandonnés est en cours. C’est le cas notamment pour les bâtiments publics d’Ôkuma, Namié, Tomioka, Iitaté et Katsurao, dans les zones qualifiées de bases spécifiques de reconstruction et réhabilitation. Le but est de lever les ordres d’évacuation dans ses bases aux printemps 2022 et 2023.

La page officielle du ministère de l’environnement est ici en anglais.

Déchets issus de la décontamination

Les immenses volumes de déchets engendrés par les travaux de décontamination continuent de poser des problèmes insolubles. Voir le cahier d’acteur sur le sujet, que nous avons écrit pour le débat national sur le plan national de gestion des matières et déchets radioactifs (PNGMDR) qui a eu lieu en 2019.

Dans son dernier bilan, daté d’août 2020, le ministère de l’environnement fait état de 14 millions de mètres cubes de sols contaminés accumulés. Ces déchets ont vocation à être entreposés pendant 30 ans sur un site de 16 km2 (1 600 ha) qui entoure la centrale de Fukushima daï-ichi, en zone de retour difficile (voir le site Internet officiel). Le gouvernement aurait acheté ou loué 92% des terrains. 8,33 millions de mètres cube de terre y auraient déjà été transportés, à la fin juin 2020. En mars 2021, la presse japonaise mentionne 10,48 millions de mètres cube de terre transportés, soit 75% du stock. Le Japon espère avoir terminé en mars 2022.

Sur les anciens sites d’entreposage, dispersés un peu partout à Fukushima, le terrain est décontaminé et réhabilité, une fois les déchets partis.

Le transport se fait par camion de 10 tonnes essentiellement, qui protégés par une bâche avec une affiche verte à l’avant, comme sur cette photo prise par Chikurin, le laboratoire que l’ACRO a soutenu au Japon. En 2018, c’était environ 1 000 camions par jour ! Et entre 2 000 et 2 400 en 2019 !

Après, au bout de 30 ans, les autorités envisagent un “recyclage” de ces sols pour la construction de routes, digues… Cette politique fait l’objet d’une forte opposition, y compris parmi les experts officiels. Il est étonnant que d’énormes moyens soient déployés pour rassembler les déchets et les isoler du mieux possible, avant de les disperser dans tout le pays. La logique nous échappe. Deux projets tests sont en cours à Minami-Sôma et Iitaté.

Selon un sondage, 80% des habitants de la province de Fukushima ne croient pas à l’engagement du gouvernement de reprendre les déchets au bout de 30 ans.

Pour lutter contre les rumeurs néfastes relatives au “recyclage” des terres contaminées, le ministère de l’environnement japonais a trouvé la solution : mettre une plante en pot avec de la terre radioactive au ministère à Tôkyô ! Heureusement, le ridicule ne tue pas.

Une équipe de chercheurs de l’Institut national pour les études environnementales a estimé que la gestion des 14 millions de mètres cube de sols contaminés va coûter 440 milliards de yens (3,4 milliards d’euros) si plus de 90% sont recyclés. Ils ont donc fait l’hypothèse qu’il faudrait en stocker 8%, ou 1,13 million de mètres cube. Et, si le taux de recyclage devait être inférieur, les coûts seront encore plus élevés.

Les déchets organiques, quant à eux, sont incinérés dans une vingtaine d’incinérateurs répartis dans toute la province de Fukushima :

Certains étaient dédiés aux déchets ménagers avant la catastrophe nucléaire et d’autres ont été construits spécialement. Les cendres seront mises en fûts bétonnés et stockées dans ce qui s’appelait le “Fukushima Eco Tech Clean Center”, un centre d’enfouissement de déchets industriels qui a été nationalisé depuis. Les autres déchets spéciaux y seront aussi stockés.

Le bilan du ministère de l’environnement fait état de 480 000 tonnes de déchets incinérés à la fin juin 2020.

De nombreux autres déchets, comme des boues de station d’épuration radioactives ou des cendres d’incinérateurs de déchets ménagers sont toujours en attente de solution dans de nombreuses provinces. A l’incinérateur d’Iwaki sud, les cendres sont simplement entreposées dans la cour :

Décontamineurs

Un suivi dosimétrique individuel a été introduit en novembre 2013 par la Radiation Effects Association, qui est l’organisme qui suit les travailleurs du nucléaire au Japon, pour les décontamineurs qui travaillent en zone évacuée et qui sont soumis aux mêmes limites de dose que les travailleurs du nucléaire (explications en anglais). Les données jusqu’en 2019 sont sur cette page en anglais.

Pour l’année 2019, ce tableau fait état de 30 807 décontamineurs qui ont pris une dose moyenne de 0,3 mSv. La dose maximale est de 9,3 mSv. La décontamination en 2019, a donc engendré une dose collective de 10 103,1 hommes.sieverts.

Pour la période 2017-2019, ce tableau donne 47 797 décontamineurs exposés à une dose moyenne de 0,5 mSv. 7 d’entre eux ont reçu une dose comprise entre 15 et 20 mSv. La dose moyenne en 2019 semble donc plus élevée. Ce doit être lié au fait qu’elle a lieu essentiellement dans les zones dites de retour difficile.

Il y a aussi des données qui vont de d’octobre 2019 à septembre 2020 où il y avait encore environ 20 000 décontamineurs exposés chaque trimestre. On n’a pas le nombre cumulé de travailleurs sur cette dernière année. Les doses moyennes sont de 0,1 mSv par trimestre et les doses maximales, de 2 mSv environ.

Zones évacuées et personnes déplacées

Le gouvernement avait introduit la limite d’évacuation la plus haute des recommandations internationales pour évacuer les populations : 20 mSv/an, même pour les bébés et les enfants qui sont plus sensibles aux radiations (voir nos explications sur les doses limites et normes). Il maintient cette même limite pour le retour alors que les recommandations internationales demandent une diminution progressive pour revenir à la limite normale qui est de 1 mSv/an.

Zonage

Les derniers ordres d’évacuer ont été levés au 1er avril 2017 à l’exception des zones dites de retour difficile où l’accès est interdit. Voici la dernière carte avec les zones où l’ordre d’évacuer a été levé et les “zones spéciales de reconstruction et de réhabilitation” indiquées par SZRR (source) :

Les SZRR consistent en quelques centaines d’hectares dans les communes les plus touchées pour maintenir l’illusion de la reconquête. Mais la décontamination y est beaucoup plus complexe.

En juin 2020, le gouvernement japonais envisageait de lever des interdictions d’accès dans la zone de retour difficile avant même d’avoir terminé les travaux de réhabilitation, à la condition que les habitants ne reviennent pas ! Et dans le district de Nagadoro de la commune d’Iitaté, les autorités veulent lever l’interdiction d’accès sans même décontaminer ! L’accès y sera contrôlé, un dosimètre sera exigé et les habitants ne pourront pas s’y réinstaller. Les autorités veulent y créer un “parc de réhabilitation” où des essais de “recyclage” des terres contaminées seront menés. Les 5 autres communes qui ont une partie de leur territoire classé en zone de retour difficile, ne veulent pas que ces nouvelles mesures soient appliquées sur leur territoire.

Voici les dates de levée des ordres d’évacuer :

Commune Date de la levée de l’ordre d’évacuation
Tamura 1er avril 2014
Kawauchi 1er octobre 2014 pour une partie, puis 14 juin 2016
Naraha 5 septembre 2015
Katsurao 12 juin 2016
Minamisôma 12 juillet 2016
Iitate village 31 mars 2017
Kawamata village 31 mars 2017
Namie town 31 mars 2017
Tomioka town 1er avril 2017

personnes déplacées et Retour des populations

Le nombre de personnes déplacées n’est pas connu avec précision. Au tout début de la triple catastrophe, il y a eu jusqu’à 470 000 personnes dans des hébergements d’urgence. De nombreux autres s’étaient réfugiés dans des hôtels ou dans la famille et ne sont pas comptés. La seule catastrophe nucléaire a déplacé durablement 160 000 personnes environ. Le portail en anglais de la province de Fukushima annonçait encore 43 000 personnes déplacées en novembre 2018.

La presse japonaise rapporte qu’il y a encore 28 personnes qui vivent dans des préfabriqués : 23 à Iwaté et 5 à Fukushima. Il y en a eu jusqu’à 116 565 dans les trois provinces les plus touchées par la triple catastrophe.

Les personnes déplacées qui se sont installées ailleurs et ne bénéficient plus d’aide financière ne sont plus comptées comme déplacées. C’est le cas, en particulier, des personnes originaires de zones où l’ordre d’évacuer a été levé et les “auto-évacuées”, qui sont partis même s’ils n’habitaient pas une zone d’évacuation. En effet, en août 2014, l’Agence de reconstruction, avait demandé aux administrations de toutes les provinces japonaises de ne compter que les personnes qui désiraient retourner chez elles. Et d’ajouter que s’il était difficile d’estimer leur désir, il ne fallait pas compter les personnes qui s’étaient réinstallées en achetant un logement ou en bénéficiant d’un logement du parc public. Chaque province applique à sa façon ces instructions et les critères ne sont pas homogènes.

La triple catastrophe qui a frappé la province de Fukushima a accéléré le déclin accéléré de la population, comme on peut le voir sur le graphe ci-dessous (extrait de cette page en japonais). La dépopulation des zones rurales a commencé avant la catastrophe nucléaire. Cette dernière a fortement accéléré le processus.

Dans son dernier décompte, daté de janvier 2021, la province de Fukushima donne 28 959 personnes qui ont quitté la région à cause de l’accident. Il y aurait encore 36 000 personnes déplacées, en comptant celles qui sont restées dans la province de Fukushima. Les communes n’ont pas les mêmes critères et quand on fait la somme de leurs chiffres, on arrive à 67 000 personnes déplacées, selon l’agence Kyodo, reprise par le Maïnichi.

Le taux de retour dans les zones où les ordres d’évacuer ont été levés reste faible et la population totale diminue. Le gouvernement va donc soutenir financièrement les nouveaux habitants qui viendraient s’installer dans 12 communes de Fukushima.

Voici les données par commune :

  • Namié : Une grande partie du territoire de la commune est classée en zone de retour difficile et l’ordre d’évacuer n’a été levé que dans une petite partie. Il y avait 21 434 résidents le 11 mars 2011 (source). Au 31 janvier 2021, 20 072 personnes originaires de Namié étaient encore déplacées, dont 14 021 dans la province de Fukushima et 6 051 en dehors (source, archives). A Namié, il y a 1 579 personnes qui y habitent, sur 16 681 habitants enregistrés, soit 9,5% (source). Voir aussi la fiche d’information en japonais ;
  • Iitaté : Le district de Nagadoro est classé en zone de retour difficile, mais très peu de personnes y vivaient. L’ordre d’évacuer a été levé dans le reste du village. Il y avait 6 509 résidents le 11 mars 2011 (source). Il y a maintenant 5 247 habitants enregistrés dans la commune. Au 31 janvier 2021, 1 482 personnes habitaient à Iitaté et 3 744 personnes originaires de étaient encore déplacées, dont 3 548 dans la province de Fukushima et 196 en dehors (source, archives) ;
  • District d’Odaka (小高) à Minami-Sôma : Le district d’Odaka a été évacué et l’ordre d’évacuation est levé. En mars 2011, il y avait 71 561 habitants à Minami-Sôma (source), dont 12 840 dans le district d’Odaka (source). Au 1er janvier 2021, il y a désormais 52 765 habitants enregistrés à Minami-Sôma (source). Dans le district d’Odaka, sur 7 003 résidents enregistrés, 4 725 y vivent vraiment (2 201 ont plus de 65 ans). Les 2 278 autres résident en dehors de la ville (source, archives). En ce qui concerne la partie évacuée du district de Haramachi (原町), il y avait 1 439 résidents en mars 2011. Et sur 683 résidents enregistrés, 592 y vivent vraiment (source).
  • Kawamata, district de Yamakiya (山木屋) : Ce district a été évacué et l’ordre d’évacuation a été levé. Il y avait 1 252 résidents dans ce district en mars 2011 (source). Au 1er février 2021, il y a 343 résidents sur 724 personnes enregistrées (source). Ce tableau fait état de 670 personnes encore déplacées, dont 117 dans la commune et 176 en dehors de Fukushima.
  • Naraha : Il y avait 8 011 résidents le 11 mars 2011 (source). Début 2021, il y a 6 761 personnes enregistrés dans la commune (source), dont 4 038 y vivent vraiment (source). La répartition par quartier et par classe d’âges est aussi disponible.
  • Tomioka : Il y avait 15 960 habitants en mars 2011 (source). Au 1er février 2021, il y a 12 319 personnes enregistrées (source), mais 1 576 y vivent (source). La répartition des personnes déplacées est aussi ici. La plupart sont à Iwaki et Kôriyama.
  • Katsurao : Une partie de la commune est encore classée en zone de retour difficile. Il y avait, dans la commune, 1 567 résidents le 11 mars 2011 (source). Au 1er février 2021, sur 1 376 personnes enregistrées, 925 sont toujours évacuées (source). La plupart sont à Miharu et Kôriyama.
  • Kawauchi : Il y avait 3 038 habitants le 11 mars 2011 (source). La page d’accueil de la commune ne donne que le nombre de personnes enregistrées : 2 566. Les seules statistiques démographiques ne sont pas à jour et ne permettent pas de connaître le nombre de résidents présents.
  • Futaba : La commune est presque entièrement classée en zone de retour difficile. Il y avait 7 140 habitants le 11 mars 2011 (source). Toute la population est encore évacuée. Cette page donne la destination de 6 803 personnes déplacées au 31 janvier 2021. Le nombre de personnes enregistrées dans la commune mois après mois est ici en japonais : elles sont 5 773 en janvier 2021.
  • Ôkuma : La commune est presque entièrement classée en zone de retour difficile. Il y avait 11 505 habitants le 11 mars 2011 (source). Au 31 janvier 2021, il y a 10 249 personnes enregistrées (source). Cette page donne aussi la destination des personnes déplacées et mentionne 283 habitants enregistrés vivant dans la commune. Il y aurait aussi environ 863 personnes vivant dans la commune sans y être enregistrées. Ce sont fort probablement des travailleurs en mission.
  • Hirono : La commune de Hirono est situées au-delà des 20 km et il n’y a pas eu d’ordre d’évacuer, mais juste une recommandation. Il y avait 5 490 habitants le 11 mars 2011 (source). La page d’accueil de la commune fait état de 4 699 personnes enregistrées dont 4 216 y vivent vraiment. Il y a aussi 2 447 qui y vivent sans y être enregistrées. Il s’agit de personnes déplacées d’autres communes et de travailleurs.
  • Tamura : seule une petite partie de la commune a été évacuée, dans le district de Miyakojimachi (都路町). En mars 2011, il y avait 41 662 habitants, dont 380 dans la partie évacuée du district de Miyakojimachi, et 4 117 dans la bande comprise entre 20 et 30 km où il a été recommandé de partir (source). Au 31 janvier 2021, il y a 254 habitants enregistrés dans la partie qui a été évacuée dont 213 qui y vivent vraiment (source). Pour la bande comprise entre 20 et 30 km, il y a 3 060 personnes enregistrées au 31 janvier 2021, dont 2 885 qui y vivent vraiment (source).

Impact sanitaire

• Décès directs : Le nombre total de décès directs dus à la triple catastrophe, s’élève à 15 899 (9 543 à Miyagi, 4 675 à Iwaté, 1 614 à Fukushima et 67 dans les autres provinces). C’est deux de plus que l’an dernier, car deux corps ont pu être identifiés. Il y a aussi 2 529 disparus.

• Décès post-accidentels : Les derniers chiffres officiels de la province de Fukushima (lien direct, copie), qui datent du 12 février 2021 font état de 1 606 décès directs dus à la triple catastrophe et de 1 disparu. Il y a aussi 2 317 décès indirects dus à des suicides ou à une dégradation des conditions de santé suite à l’évacuation.

Pour les trois provinces les plus affectées par le séisme et le tsunami, à savoir Iwaté, Miyagi et Fukushima, le nombre de décès indirects était de 3 739 au 30 septembre 2019. Un quart concernait des personnes avec handicap, selon l’agence de presse Kyodo qui a contacté 42 communes. La part des personnes handicapées est de 7% au Japon et celle des personnes de plus de 65 ans, de 14%. Ces statistiques pointent la nécessité d’améliorer la prise en charge des personnes handicapées en cas de catastrophe.

240 suicides sont directement liés à la triple catastrophe, dont 54 à Iwaté, 58 à Miyagi et 118 à Fukushima. Sur ces 240 suicides, 54 ont eu lieu en 2011, 24 en 2012, 38 en 2013. Et pour ces dernières années, c’était 9 en 2018, 16 en 2019 et 5 en 2020 (source).

• Cancers de la thyroïde : L’université de médecine de Fukushima effectue une campagne de dépistage par échographie des cancers de la thyroïde chez les jeunes de Fukushima. Ce suivi s’effectue tous les 2 ans jusqu’à l’âge de 18 ans. Puis, un nouveau contrôle est prévu à partir de 25 ans.

Les derniers résultats sont ici sur notre site : le dépistage officiel a découvert de 252 cas de cancers de la thyroïde suspectés chez les jeunes de Fukushima, dont 202 ont été confirmés lors d’une intervention chirurgicale. Il n’y a toujours qu’un seul cas qui s’est révélé être bénin après l’intervention (première campagne).

Le nombre de cas nouveaux, qui n’ont été détectés qu’à partir de la seconde campagne de dépistage (136), est plus élevé que le nombre de cas détectés lors de la première campagne (116), qui peut inclure des cancers qui existaient déjà avant la catastrophe nucléaire.

Le tableau ci-dessous synthétise issues du dépistage officiel. Le taux de dépistage diminuant au fur et à mesure des campagnes, le nombre de cas réels est donc plus élevé.

  Dépistages avec résultat Examens complémentaires terminés Cytoponctions Nombre de cancers suspectés Nombre de cancers confirmés
Première campagne 300 472 2 091 547 116 101
Deuxième campagne 270 529 1 826 207 71 54
Troisième campagne 217 920 1 060 78 31 27
Quatrième campagne 177 424 758 64 27 16
Cinquième campagne 41 0 0 0 0
Plus de 25 ans 5 234 160 13 7 4
Bilan des campagnes de dépistage du cancer de la thyroïde chez les jeunes de Fukushima au 30 juin 2020 ( 31 mars 2020 pour les plus de 25 ans)

Rappelons qu’il y a plus un an, le fond de soutien des enfants ayant un cancer de la thyroïde, créé en 2016, avait recensé au moins 17 cas supplémentaires, non pris en compte dans les données officielles, dont un qui avait moins de 5 ans au moment de la catastrophe.

A ces chiffres, on peut ajouter les 4 cas découverts à Marumori, au Sud de la province voisine de Miyagi.

Les dernières données relatives à la quatrième campagne de dépistage, publiées le 15 janvier dernier, font officiellement apparaître qu’un enfant de moins de 1 an et qu’un autre de 2 ans au moment de la catastrophe nucléaire, sont atteints d’un cancer de la thyroïde. Voir la figure ci-dessous. Difficile de prétendre que le cancer existait avant la catastrophe pour ces deux enfants !

Distribution par âge au moment de la catastrophe nucléaire des 27 cas de cancers de la thyroïde découverts lors de la quatrième campagne de dépistage. Les cases blanches correspondent aux filles et les cases grises, aux garçons.

Il y a désormais 8 cas de cancer de la thyroïde chez des enfants de Fukushima qui avaient 5 ans ou moins au moment de la catastrophe nucléaire. Si l’âge ne constitue pas une preuve qu’ils sont dus aux radiations, cette hypothèse ne peut pas être exclue.

Il convient de noter que le premier cas découvert par le fond de soutien n’est pas dans les statistiques officielles, car il n’a pas été pris en charge via le suivi mis en place par les autorités. Les données officielles sont donc incomplètes.

Pour en savoir plus, lire notre revue de la littérature scientifique sur le sujet. Si, dix ans après la catastrophe de Fukushima, il n’est toujours pas possible de tirer des conclusions définitives sur les raisons de la forte augmentation du taux de cancer de la thyroïde chez les jeunes de Fukushima, il n’est plus possible d’exclure que des cancers puissent être induits par les radiations.

Coût de la catastrophe

Coût total estimé

Les chiffres officiels relatifs au coût de la catastrophe ont été revus à la hausse en décembre 2016 pour atteindre 21 500 milliards de yens (175 milliards d’euros) et n’ont pas changé depuis. Cela inclut le démantèlement des réacteurs de Fukushima daï-ichi, à hauteur de 8 000 milliards de yens (65 milliards d’euros), 7 900 milliards de yens (64 milliards d’euros) pour les indemnisations, près de 4 000 milliards de yens (32,5 milliards d’euros) pour la décontamination et 1 600 milliards de yens (13 milliards d’euros) pour le centre d’entreposage temporaire des déchets radioactifs. Pour en savoir plus.

Les médias japonais ont rapporté qu’en décembre 2020, TEPCo avait déjà dépensé 1 443,8 milliards de yens (11 milliards d’euros au cours actuel) pour sécuriser et démanteler sa centrale nucléaire accidentée. Le coût total attendu est toujours de 8 000 milliards de yens. Il dépend de la technologie qui sera utilisée pour reprendre le corium.

Cette somme ne comprend pas le coût du stockage des déchets issus du démantèlement de la centrale accidentée ni la création d’un îlot décontaminé dans les zones dites « de retour difficile » dont le seul but est la non disparition des villages concernés.

En 2019, Japan Center for Economic Research estime que la facture pourra dépasser les 80 000 milliards de yens (640 milliards d’euros au cours actuel). La note explicative est en japonais seulement. Sur le coût total de 81 000 milliards de yens (648 milliards d’euros), 51 000 milliards (408 milliards d’euros) sont dédiés au démantèlement de la centrale accidentée. A comparer au 8 000 milliards de yens estimés par le ministère de l’économie. L’indemnisation des victimes devrait coûter 10 000 milliards de yens (80 milliards d’euros) selon le think tank et la décontamination 20 000 milliards de yens (160 milliards d’euros).

Si l’eau contaminée était simplement rejetée en mer après dilution, la facture totale pourrait être réduite de 40 000 milliards de yens (320 milliards d’euros) selon le think tank, pour atteindre 41 000 milliards de yens (328 milliards d’euros). La facture totale pourrait encore être abaissée à 35 000 milliards de yens (280 milliards d’euros) si les réacteurs accidentés n’étaient pas démantelés, mais mis sous un sarcophage, comme à Tchernobyl. Mais cette solution reporte sur les générations futures les coûts du démantèlement et ne résout pas le problème des eaux souterraines qui s’infiltrent et se contaminent.

Le gouvernement détient toujours 50,1% des parts de TEPCo.

Indemnisations

En janvier dernier, les autorités avaient déjà prêté 9 716,5 milliards de yens (77,1 milliards d’euros), à TEPCo pour que la compagnie puisse indemniser les victimes de la catastrophe nucléaire et cela ne suffira pas. Les intérêts sont à la charge des contribuables.

L’indemnisation du stress psychologique s’est terminée un an après l’évacuation pour les personnes originaires d’un point chaud situé au-delà des zones d’évacuation. Les habitants originaires des zones dites de retour difficile ont reçu l’équivalent de douze années d’indemnisation et pour les autres, originaires des zones où l’ordre d’évacuer a été levé, l’indemnisation s’est arrêtée au bout de 7 ans. Un adulte a reçu 1,2 million de yens par an (environ 10 000 euros). Il y a eu aussi une compensation pour la perte des biens et des revenus, qui varie d’une famille à l’autre.

De nombreuses personnes ne sont pas satisfaites par les indemnisations reçues et réclament plus. En septembre 2011, les autorités japonaises ont mis en place une commission de conciliation chargée d’arbitrer les contentieux. Ses avis ne sont pas contraignants, mais TEPCo avait alors annoncé vouloir les respecter. Mais, dans les faits, TEPCo refuse de nombreux arbitrages et la commission a clôt de nombreux dossiers non réglés : 72 entre 2013 et 2017 (tous des employés de TEPCo et leur famille), 18 en 2018 et déjà un en 2019. Le groupe le plus important qui avait saisi, en vain, cette commission est constitué de 16 000 habitants de Namié, commune qui a été entièrement évacuée.

Plus de 10 000 Japonais ont porté plainte contre le gouvernement et parfois aussi contre l’Etat afin de bénéficier d’une meilleurs indemnisation. Il y a une trentaine de plaintes collectives. TEPCo a été condamnée de nombreuses fois à mieux indemniser les victimes et le gouvernement aussi. 14 jugements ont déjà été rendus par des tribunaux régionaux et 3 par une cour d’appel.

Parc nucléaire japonais

Avant la catastrophe de Fukushima, le Japon comptait 54 réacteurs de production d’électricité plus des réacteurs de recherche. Une carte datant de 2010 est disponible ici.

6 réacteurs ont été détruits ou endommagés par la catastrophe nucléaire à la centrale de Fukushima daï-ichi et 15 autres ont été arrêtés définitivement depuis. Le Japon ne compte donc plus que 33 réacteurs nucléaires pour la production d’électricité : 16 ont leur dossier de sûreté validé et 9 ont été remis en service, dont 4 qui utilisent du combustible MOx. Mais, Ikata-3 a été suspendu par la justice en janvier 2020. Il n’y a donc plus que 8 réacteurs autorisés à fonctionner, dont 3 utilisent du MOx. Sur ces 33 réacteurs, certains ne seront fort probablement jamais remis en service, comme Tsuruga-2, qui est sur une faille sismique reconnue comme active par l’Autorité de régulation nucléaire.

Aucune remise en service de réacteur n’a en lieu en 2019, ni en 2020. Le nucléaire japonais est bloqué. Par ailleurs, l’Autorité de régulation nucléaire a refusé de laisser un délai supplémentaire aux compagnies d’électricité pour la mise en place de mesure de protection contre les attaques terroristes. Quatre réacteurs ont dû être arrêtés en 2020, le temps de faire les travaux : Sendaï-1 et -2, puis Takahama-3 et -4. En novembre 2020, il n’y avait qu’une seule tranche en service… D’autres arrêts suivront en 2021 (voir la liste ici). A priori, 7 des 9 réacteurs remis en service devront être arrêtés pour les mêmes raisons.

Pour voir le détail du parc japonais, c’est par ici. Il y a aussi la liste tenue par le JAIF.

L’an dernier, les compagnies d’électricité japonaises avaient déjà dépensé 5 380 milliards de yens (45 milliards d’euros) pour améliorer la sûreté de leurs installations, avec un piètre résultat. De plus, selon l’agence Kyodo, un quart environ des employés des centrales nucléaires n’ont pas d’expérience d’exploitation suite aux arrêts prolongés. Cela atteint même 40% chez Tôhoku Electric, Chûbu Electric et Chûgoku Electric.

En décembre dernier, la justice a remis en cause l’évaluation du risque sismique validée par l’Autorité de régulation nucléaire. Lire notre article pour en savoir plus. C’est la première fois que la justice japonaise remet en cause l’instruction des dossiers de sûreté et l’application les règles de sûreté révisées en 2013, après la catastrophe de Fukushima. Cette décision pourrait faire jurisprudence.

Le gouvernement japonais voulait atteindre 20 à 22% de nucléaire dans le mix électrique à l’horizon 2030, mais il n’y arrivera pas. En novembre dernier, le ministre de l’industrie a reconnu qu’il ne sera pas possible d’engager la construction d’un nouveau réacteur nucléaire dans les 10 prochaines années, car l’opinion n’y est pas prête. Le gouvernement est en train de revoir la politique énergétique du pays, le plan actuel n’étant pas réaliste. En attendant, les communes sur lesquelles sont installées les centrales nucléaires reçoivent toujours plus d’argent

• Le surgénérateur Monju a été arrêté définitivement. Il n’a fonctionné que 250 jours depuis sa mise en service en 1994. Une fuite de sodium avait entraîné son arrêt en 1995. La culture de sûreté y est défaillante (source).

• Les autorités n’ont pas encore abandonné l’usine de retraitement située à Rokkashô-mura dans la province d’Aomori dont la mise en service cumule déjà 25 années de retard depuis 1997, année de la première date de mise en service prévue (source). Le démarrage est désormais annoncé pour 2022 et le coût a été multiplié par 4.

Son dossier de sûreté est validé par l’Autorité de régulation nucléaire. Mais, même si cette usine démarre, elle devra tourner au ralenti car il n’y a pas de débouché pour le plutonium extrait. En effet, le gouvernement japonais s’est engagé à ne pas en extraire plus qu’il ne pouvait en consommer.

Les premiers déchargements de combutible MOx de l’histoire du Japon ont eu lieu en janvier 2020, dans les réacteurs d’Ikata-3 et Takahama-3.

• Faute de débouchés sur le marché intérieur, le Japon avait fait de l’exportation de sa technologie nucléaire une priorité pour sauver son industrie. Mais tous les projets de centrale nucléaire dans un pays étranger ont été abandonnés ou suspendus face aux coûts exorbitants.

Autres documents

Sur Internet :

En librairie :

Plainte d’habitants d’Iitaté contre TEPCo et l’Etat pour exposition à la radioactivité

La commune d’Iitaté, située au-delà d’un rayon de 30 km, a été évacuée tardivement. L’ordre d’évacuer a été annoncé le 11 avril 2011 et les habitants avaient un mois pour partir (relire le suivi de la première année de la catastrophe). Pendant ce temps là, ceux qui n’avaient pas quitté les lieux par eux-mêmes ont été exposés aux retombées radioactives.

29 habitants d’Iitaté ont porté plainte contre TEPCo et l’Etat et demandent 200 millions de yens de dommages car les autorités leur avaient dit au début de la catastrophe qu’il n’était pas nécessaire de partir. L’absence d’information sur l’augmentation des niveaux de radiation les a privés de leur droit à évacuer et les a laissés exposés inutilement. Ils affirment également que l’évacuation de tout le village qui a suivi leur a fait perdre leurs maisons et leurs fermes, a détruit leur communauté et les a privés de leur ville natale.

Le chef des plaignants, Kanno Hiroshi, affirme qu’il a développé des maladies au cours des dix dernières années et que les inquiétudes concernant les effets des radiations ne s’estomperont jamais. Il tient le gouvernement et l’exploitant de la centrale comme responsables.

C’est la première plainte collective déposée pour demander une indemnisation suite à l’exposition aux radiations durant les premiers jours de l’accident nucléaire.

A noter que les premières mesures indépendantes effectuées par l’ACRO au Japon suite à la catastrophe nucléaire de Fukushima concernaient Iitaté. Voir les résultats et le communiqué de presse de l’époque. Ces résultats démontraient une situation alarmante. L’ACRO écrivait que la contamination par l’iode 131 était prépondérante, avec des niveaux tels qu’il serait prudent d’évacuer le village d’Iitate : au lieu dit Maeda, nous avions détecté 1,9 million de becquerels par mètre carré. Concernant le césium radioactif, presque toutes les zones contrôlées par l’ACRO étaient au-dessus de des limites fixées en Biélorussie pour ouvrir le droit à la migration.

Ces cancers de la thyroïde qui n’auraient jamais dû survenir – Thyroid cancers that should not have occurred

English below

L’ACRO a effectué une revue de la littérature scientifique à propos des cancers de la thyroïde chez les jeunes de Fukushima. Les dernières données publiées font état de 252 cas de cancer suspecté, dont 202 ont été confirmé après une intervention chirurgicale. Mais ces données officielles ne prennent en compte que les cas découverts dans le cadre du suivi sanitaire lancé en 2011 par la province de Fukushima et ne sont donc pas complètes. Il n’est pas possible de connaître le nombre exact de cas.

S’il y a consensus sur le fait que le nombre de cas de cancer de la thyroïde observé est beaucoup plus élevé que ce qui est observé généralement sans dépistage, et ce, dès la première campagne de dépistage, les explications de cette augmentation sont très controversées. L’un des principaux objectifs du suivi en cours, outre de rassurer les familles, est de déterminer si l’exposition à de faibles doses de rayonnements a des effets sur la santé. Cependant, l’ancien directeur du suivi sanitaire de Fukushima, Shunichi Yamashita, a déjà conclu que « bien que les effets sur la santé directement liés à l’exposition aux radiations soient très peu probables dans les circonstances actuelles et les niveaux de radiation à Fukushima, une augmentation des cas de cancer de la thyroïde chez les enfants à Tchernobyl due à l’exposition interne à l’iode radioactif a conduit à exagérer le risque sanitaire des radiations à faibles doses et a également suscité une peur des radiations ». Quels que soient les résultats obtenus, les organisateurs de l’enquête s’en tiennent à cette interprétation.

Plusieurs arguments ont été avancés pour expliquer que les cas de cancer de la thyroïde découverts au cours de la première campagne n’étaient pas le résultat d’une exposition aux radiations après l’accident de Fukushima dai-ichi. Premièrement, une grande part de la population cible a été exposée à de faibles doses. Cependant, l’UNSCEAR, qui a procédé à une évaluation des doses à la thyroïde, n’exclut pas quelques cas de cancer liés aux radiations. Deuxièmement, la latence prévue pour le cancer de la thyroïde radio-induit est de 4 à 5 ans. Mais la plupart des cancers découverts à partir de la deuxième campagne sont apparus en très peu de temps. Troisièmement, aucun cas de cancer n’a été découvert dans la tranche d’âge la plus jeune, de 0 à 5 ans, au cours de la première campagne. Depuis, plus de 8 cas de ce type ont été découverts lors des campagnes suivantes.

En ce qui concerne les corrélations statistiques avec les doses d’exposition, les données disponibles ne sont pas suffisamment détaillées pour permettre des études précises. Il est intéressant de noter que les études réalisées par les membres du groupe de suivi sanitaire de Fukushima ne trouvent jamais de corrélation avec les doses de radiation, alors que les études réalisées par des chercheurs externes ont trouvé de telles corrélations.

Les arguments avancés pour exclure tout lien avec les retombées radioactives sont contredits par les faits. Si, dix ans après la catastrophe de Fukushima, il n’est toujours pas possible de tirer des conclusions définitives sur les raisons de la forte augmentation du taux de cancer de la thyroïde chez les jeunes de Fukushima, il n’est plus possible d’exclure que des cancers puissent être induits par les radiations.

Pour en savoir plus, lire l’étude ACRO.


ACRO conducted a review of the scientific literature on thyroid cancers among young people in Fukushima. The latest published data shows 252 cases of suspected cancer, 202 of which were confirmed after surgery. However, these official data only take into account the cases discovered in the framework of the health survey launched in 2011 by the prefecture of Fukushima and are therefore not complete. It is not possible to know the exact number of cases.

While there is a consensus that the number of thyroid cancer cases observed is much higher than what is generally observed without screening, and this from the first screening campaign onwards, the causes of this increase are very controversial. One of the main objectives of the ongoing monitoring, in addition to reassuring families, is to determine whether exposure to low doses of radiation has any health effects. However, the former director of health survey in Fukushima, Shunichi Yamashita, has already concluded that “although health effects directly related to radiation exposure are very unlikely under the current circumstances and levels of radiation in Fukushima, an increase in cases of thyroid cancer in children in Chernobyl due to internal exposure to radioactive iodine has led to an exaggeration of the health risk of low-dose radiation and has also led to a fear of radiation”. Whatever the results, the organisers of the survey stick to this interpretation.

Several arguments have been put forward to explain that the cases of thyroid cancer discovered during the first campaign were not the result of radiation exposure after the Fukushima dai-ichi accident. First, most of the target population was exposed to low doses. However, UNSCEAR, which carried out an assessment of doses to the thyroid, did not exclude some cases of radiation-related cancer. Second, the expected latency for radiation-induced thyroid cancer is 4-5 years. However, most cancers discovered from the second campaign onwards appeared within a very short time. Third, no cases of cancer were found in the youngest age group, 0 to 5 years, during the first campaign. But since then, there have been more than 8 such cases discovered in subsequent campaigns.

With regard to statistical correlations with exposure doses, the available data are not sufficiently detailed to allow accurate studies. It is interesting to note that studies carried out by members of the Fukushima health survey group never found any correlation with radiation doses, whereas studies carried out by external researchers have found such correlations.

The arguments put forward to exclude any link with radioactive fallout are contradicted by the facts. While ten years after the Fukushima disaster, it is still not possible to draw definitive conclusions about the reasons for the sharp increase in thyroid cancer rates among young people in Fukushima, it is no longer possible to exclude radiation-induced cancers.

To find out more, read the ACRO study.

Translated with the help of www.DeepL.com/Translator (free version)

Fukushima+10 : Contamination radioactive de la poussière d’aspirateur – une étude du laboratoire citoyen Chikurin

En attendant la mise en place du laboratoire citoyen d’analyse de la radioactivité, l’ACRO a, lors des deux premières années de la catastrophe nucléaire, effectué de nombreuses mesures dans des échantillons envoyés du Japon. Tous les résultats sont en ligne. Parmi les échantillons très variés analysés, il y a eu, notamment, des poussières d’aspirateur.

A l’occasion du dixième anniversaire de la catastrophe de Fukushima, le laboratoire citoyen Chikurin a effectué une nouvelle campagne d’analyse de la contamination radioactive des poussières d’aspirateur dans 153 maisons. Tous les résultats sont en ligne en japonais. Cette étude est en complément d’autres projets de surveillance citoyenne de la radioactivité auxquels Chikurin est aussi associé :
– la cartographie de la contamination des sols par le réseau Minna no data
– le relevé des débits de dose ambiants par le Fukuichi Environmental Radiation Monitoring Project.
Ce projet a pour but d’évaluer la contamination intérieure en mesurant la concentration en césium dans la poussière des aspirateurs domestiques, 10 ans après l’accident nucléaire. L’exposition des habitants par inhalation de ces poussières vient s’ajouter aux autres expositions à la radioactivité.

Les résultats sont disponibles dans ce tableau en japonais où les sites sont classés du plus contaminé au moins contaminé. Ils peuvent aussi être visualisés sur cette carte qui indique la zone proche de la maison, de sorte que les personnes ne puissent pas être identifiées :

 

Les maisons numérotés 1, 3 et 7 dans le tableau sont situées dans la zone dite de retour difficile et personne n’y habite depuis 2011. Les résultats sont donnés à titre indicatif. La contamination la plus élevée, dans la maison 1, est de 45 000 Bq/kg.

Dans 5 maisons habitées, situées dans les quartiers Haramachi de Minamisôma et Komiya d’Iitaté-mura, la contamination dépasse 8 000 Bq/kg, qui est le seuil fixé après la catastrophe à partir duquel un déchet doit être géré comme un déchet radioactif. Le niveau le plus élevé, dans la maison n°2 située à Minami-Sôma, est de 29 000 Bq/kg.

Le seuil de libération fixé à 100 Bq/kg pour des matériaux issus du démantèlement des installations nucléaires est dépassé pour des poussières prélevées dans des maisons situées dans les provinces de Fukushima, Ibaraki, Niigata, Chiba, Miyagi, Iwaté et Tôkyô.

Les maisons 29 et 30, situées respectivement dans les provinces d’Ibaraki et de Niigata, ont une contamination de l’ordre de 1 100 Bq/kg, qui est élevée par rapport aux autres maisons environnantes. Mais dans les deux cas, les habitants sont originaires de Minami-Sôma et ont probablement emporté des poussières radioactives lors de leur déménagement et de leurs allées et venues.

Ces poussières domestiques peuvent être inhalées par les habitants et rester bloquées dans les alvéoles pulmonaires. En effet, seule une faible partie du césium est soluble. Comme décrit dans ce document en japonais, des linges en lin ont été déposés en haut de placards ou armoires dans des maisons pour collecter de la poussière. Ils ont ensuite été rincés, et l’eau de rinçage filtrée, avant d’être analysée pour déterminer la part soluble du césium dans les poussières. Il en ressort qu’environ 75 % ou plus du césium de la poussière à l’intérieur n’est pas soluble dans l’eau. Cela signifie qu’il y a une forte possibilité que du césium non soluble reste dans les alvéoles pulmonaires pendant une longue période lorsque de petites particules de poussière domestique sont inhalées.

Chikurin demande que cette voie d’exposition soit prise en compte et conteste la façon dont les doses sont évaluées pour permettre le retour dans les zones évacuées.

Une grande bibliothèque va être construite à Ôkuma

La commune d’Ôkuma est presque entièrement classée en zone dite de “retour difficile”. L’ordre d’évacué y a été levé dans une toute petite partie, en 2019. Et la zone devant la gare, qui a rouvert, doit être aussi réhabilitée. Cela fait partie de la politique de reconquête, quels qu’en soient les coûts.

Selon le Fukushima Minpo, les autorités veulent maintenant construire un complexe scolaire à dans le district d’Ogawara d’Ôkuma, de la crèche au collège, auquel serait associé une grande bibliothèque pouvant abriter 50 000 livres. Le complexe, dont une maquette a été dévoilée, devrait ouvrir en avril 2023. Y aura-t-il des habitants et des enfants pour en profiter ?

Ôkuma avait une bibliothèque municipale avec 100 000 livres avant la catastrophe nucléaire, située dans zone très contaminée. La commune a reçu près de 2 000 livres depuis.

Rétractation de deux articles scientifiques controversés

Deux articles scientifiques publiés en 2017 avaient fait polémique car des données sur des doses prises par des habitants de Daté avaient été utilisées sans leur consentement. Et les auteurs s’étaient trompé dans leur interprétation, comme nous l’avions rapporté en janvier 2019. Les deux articles scientifiques en question ont finalement été rétractés durant l’été 2020 par leurs auteurs. Cela aura pris du temps, mais la polémique est définitivement close. Voici les liens vers le premier et le deuxième articles rétractés avec l’avertissement de l’éditeur et le billet de retractation watch.

L’erreur d’interprétation des données a induit une sous-estimation de la dose reçue sans que cela ne choque les auteurs, puisque c’était conforme à leur a priori idéologique. Une sur-estimation les aurait alerté ! Et comme l’explique ce billet, un troisième article scientifique était prévu par ces mêmes auteurs sur la relation entre la dose externe et la dose interne reçues par les habitants de Daté, mais il n’a jamais été publié car les résultats ne correspondaient pas à ce qui était attendu. On peut donc avoir des doutes sur la qualité scientifique des autres articles de ces auteurs concernant la catastrophe de Fukushima.

Un autre problème est que l’un des deux auteurs des articles rétractés, Ryûgo Hayano, était fréquemment invité et mis en avant par l’IRSN et le CEPN car il disait que ces deux organismes voulaient entendre… Il a notamment été invité à des rencontres lycéennes à Cherbourg en Cotentin en mars 2019, en connaissance de cause puisque la polémique sur ses articles avait déjà éclaté ! Et d’un autre côté, l’IRSN n’a pas hésité à licencier une chercheuse car les résultats de ses recherches à Fukushima ne cadraient pas avec les préjugés de ses supérieurs hiérarchiques.

Cancers de la thyroïde : interview de Hisako Sakiyama

La dernière livraison du Asia-Pacific Journal publie une interview passionnante de Hisako Sakiyama, qui a été chercheuse et membre de la commission d’enquête parlementaire sur la catastrophe nucléaire de Fukushima (NAIIC). Elle a aussi fondé, avec Ruiko Muto, le Fonds 3.11 pour les enfants atteints d’un cancer de la thyroïde en 2016. Cette interview, menée en juin 2018 par Katsuya Hirano et Hirotaka Kasai, a été mise à jour en août 2020. Nous reprenons ici, en français, des extraits relatifs aux cancers de la thyroïde.

Hirano : Au début, certains chercheurs ont […] affirmé que le nombre de cas [de cancers de la thyroïde] augmente simplement en raison d’un dépistage plus systématique avec des échographies, de sorte que le nombre élevé de cas est dû à la nouvelle technologie de dépistage et n’est pas lié à l’exposition aux radiations de la catastrophe nucléaire. Dites-moi ce que vous en pensez.

Sakiyama : Lors de la première campagne de dépistages, 116 enfants au total, sur les quelque 300 000 enfants testés, ont été suspectés d’avoir un cancer de la thyroïde. C’est un taux de cancer de la thyroïde des dizaines de fois supérieur à la normale sur une période de deux ans. Pourtant, ces chercheurs continuent de rejeter le lien entre cette incidence exceptionnellement élevée de cancer de la thyroïde chez les enfants et l’exposition aux radiations, et insistent sur le fait qu’elle est le résultat d’un “dépistage massif”.

En fait, alors que seulement 10 % de la première série de dépistages avait été effectuée, le Dr Yamashita Shunichi avait déjà remarqué que les taux de cancer avaient augmenté, avec 3 cas confirmés et 10 cas suspects. Il a donc dû trouver une explication à ces résultats. Il a annoncé que cela était dû à “l’effet du dépistage massif” et non à une épidémie. Je crois que l’annonce a été faite le 11 mars 2013, lors d’une réunion annuelle de la NRC (Commission américaine de régulation nucléaire) aux États-Unis.

Hirano : Ce qui signifie que le Dr Yamashita et ses collègues ont œuvré dès le début pour établir un discours, même dans les instances internationales, selon lequel la catastrophe de Fukushima n’avait pas d’impact sanitaire.

Sakiyama : Exactement. C’était une discussion dont l’issue était prévisible. La décision avait déjà été prise avant même que les projections n’aient commencé. Même après qu’il soit devenu évident que les taux d’incidence du cancer de la thyroïde dans les zones touchées étaient plusieurs dizaines de fois supérieurs à la moyenne nationale, ils ont insisté sur le fait que cela était dû aux effets du dépistage systématique.

Cependant, au cours de la deuxième campagne de dépistages, ils ont commencé à voir certains résultats qui n’étaient pas normaux et qui ne pouvaient pas être expliqués par l’effet du dépistage systématique. À ce moment, certains de ces experts médicaux ont commencé à exprimer des inquiétudes quant à la possibilité d’un “sur-diagnostic”. Par “sur-diagnostic”, ils entendent l’examen de cas qui, autrement, ne provoqueraient pas de symptômes ou de décès au cours de la vie normale d’un patient. Mais ces inquiétudes ne venaient pas des cliniciens, mais d’épidémiologistes tels que le Dr Tsugane Shoichiro, directeur du Centre de recherche pour la prévention et le dépistage du cancer, Centre national du cancer du Japon, et le Dr Shibuya Kenji, professeur invité du département de politique de santé mondiale de l’École supérieure de médecine de l’Université de Tokyo.

Le Dr Tsugane a déclaré qu’en général, le cancer de la thyroïde a un pronostic approprié, mais qu’en sur-diagnostiquant les enfants, ils pourraient être soumis à des opérations chirurgicales inutiles. Cela finirait par leur laisser non seulement des cicatrices au cou, mais aussi entraîner une stigmatisation suite au fait qu’ils ont développé un cancer dû à une exposition aux radiations. Il a averti que cela affecterait probablement leur éligibilité à l’assurance cancer, et qu’ils pourraient être victimes de discrimination lors de leur mariage ou dans d’autres contextes pour avoir été exposés à des radiations. Il a fait valoir que l’examen des enfants n’avait que peu d’intérêt et a suggéré de réduire les dépistages du cancer de la thyroïde à Fukushima. En fait, c’est la politique officielle qui va maintenant dans cette direction avec la réduction de l’ensemble des dépistages de la thyroïde.

D’autre part, le Dr Suzuki Shinichi, professeur de chirurgie de la thyroïde à l’université médicale de Fukushima, qui a opéré la plupart des patients atteints d’un cancer de la thyroïde à l’université, a réfuté l’accusation de sur-diagnostic. Il a présenté à la Société japonaise de chirurgie thyroïdienne des preuves que parmi les 145 patients opérés, environ 78% avaient des métastases ganglionnaires et environ 45% présentaient une croissance invasive. Sur la base de ces faits, il a déclaré qu’un sur-diagnostic est peu probable.

Hirano : Il semble qu’ils s’approprient un discours sur la discrimination et les préjugés afin de confondre la question des radiations et du cancer, et de tout balayer sous le tapis.

Sakiyama : Exactement. Comme vous le savez, le Dr Yamashita est malheureusement une figure influente au sein de l’Association de la thyroïde. Au début, il disait qu’il était nécessaire de procéder à des dépistages du cancer de la thyroïde, mais aujourd’hui, il est devenu l’une des voix les plus fortes qui plaident pour une réduction du programme.

Une réunion internationale d’experts a eu lieu l’année dernière à Fukushima, et après cette réunion, le Dr Yamashita et le Dr Niwa, président de la Fondation pour la recherche sur les effets des rayonnements, ont fait une recommandation au gouverneur de la préfecture de Fukushima. Dans leur rapport intérimaire, les docteurs Yamashita et Niwa ont déclaré qu’il était difficile de trouver un lien entre les cancers découverts lors des dépistages et l’exposition aux radiations. Ils ont suggéré de réduire les dépistages, de ne pas les arrêter complètement mais de rendre la participation “volontaire”.

Une des justifications de ce choix est la théorie dite de la cancérogenèse des cellules thyroïdiennes du fœtus qui a été présentée par le Dr Takano Tōru de l’Université d’Osaka. Selon lui, les jeunes enfants développent un risque plus élevé de cancer de la thyroïde parce que les cellules tumorales de la thyroïde sont dérivées directement des cellules fœtales de la thyroïde, qui n’existent que chez les fœtus et les jeunes enfants, et que les cellules fœtales possèdent des caractéristiques cancéreuses ; cependant, les tumeurs de ces cellules fœtales immatures chez les jeunes diminuent pendant la petite enfance et cessent complètement de croître après l’âge moyen. Le pronostic est donc excellent et le processus ne progresse pas pour provoquer des décès par cancer.

Au contraire, a-t-il poursuivi, si vous développez un cancer de la thyroïde à un âge moyen ou avancé, les cellules tumorales subissent une prolifération soudaine, qui peut entraîner la mort par cancer. Il conclut donc que le cancer de la thyroïde chez les jeunes enfants ne doit pas être diagnostiqué.

Je ne savais pas grand-chose sur le cancer de la thyroïde, mais comme le Dr Takano parlait de sa nouvelle théorie avec tant d’assurance, je l’ai beaucoup étudiée. Ce que j’ai découvert, c’est que le Dr Takano est la seule personne qui défende réellement cette théorie de la cancérogenèse des cellules thyroïdiennes du fœtus. Pourtant, il n’a publié aucun article sur l’isolement et la caractérisation des cellules thyroïdiennes fœtales.

Kasai : Vous voulez dire qu’il est le seul au monde ?

Sakiyama : Oui, mais il est tellement sûr de lui dans sa théorie qu’il prétend que le problème est que tout le monde a pris du retard sur ses nouvelles découvertes scientifiques. Mais si vous proposez cette théorie, vous devez d’abord trouver une cellule fœtale, puis la caractériser. C’est la voie qu’un chercheur devrait suivre, mais il ne semble pas le faire. J’ai vérifié ses articles, et ils semblent tous hypothétiques. Si on imagine une première chose, on peut alors imaginer qu’il y autre chose, et donc que la cancérogenèse des cellules thyroïdiennes du fœtus existe. Il n’existe aucune preuve expérimentale.

Hirano : Voulez-vous dire qu’en l’absence de toute preuve expérimentale, il soutient que les examens de la thyroïde, qui jouent un rôle crucial dans la surveillance de la santé des enfants, devraient être réduits ?

Sakiyama : Exactement. Et une personne comme lui a été nommée membre du comité de suivi régional pour l’étude sanitaire à Fukushima.

Je suis sûre que vous avez entendu le Dr Yamashita dire aux habitants de Fukushima de sourire et de se détendre lors d’une réunion publique juste après l’accident nucléaire. Il a dit à son auditoire : “Les radiations n’affectent pas les gens qui sont heureux et souriants. Les effets des radiations vous parviennent si vous vous en inquiétez. Cette théorie a été prouvée par des expériences sur des animaux “

Hirano : Oui, je sais qu’il a été critiqué dans les médias pour sa désinvolture. Une telle remarque dédaigneuse était inacceptable, ont-ils dit.

Sakiyama : C’est exact. Malheureusement, cela ne s’est pas arrêté là. Tout récemment, M. Takano a donné une conférence à Osaka, et elle a été mise en ligne sur YouTube, alors je l’ai regardée. Vous ne croiriez pas ce que j’ai entendu dans la vidéo. Au début de la conférence, le Dr Takano a mentionné la remarque du Dr Yamashita et l’a félicité pour cela. “Le professeur Yamashita sait vraiment quoi dire.” Quand j’ai entendu cela, je n’avais plus de mots. […]

Hirano : Ce qui m’a toujours semblé étrange, c’est que le Dr Yamashita s’est rendu à Tchernobyl plus d’une centaine de fois et qu’il a été très impliqué dans les projets d’aide médicale là-bas, bien avant la catastrophe nucléaire de Fukushima. Comme vous l’avez mentionné, il est considéré comme l’autorité numéro un au Japon en matière de santé radiologique. Il est difficile de comprendre qu’une personne comme lui, qui a vu de ses propres yeux les effets de l’accident de Tchernobyl sur la santé, ait été aussi active pour tenter de dissimuler les risques sanitaires liés à l’exposition aux radiations.

Même à Tchernobyl, les effets sur la santé humaine ont été dissimulés dès le début, et certains ont utilisé l’idée d’un sur-diagnostic pour minimiser les risques. Il aurait été témoin de tout cela.

Sakiyama : Exactement.

Hirano : Il a dû constater qu’il y avait une forte augmentation des cas de cancer de la thyroïde après la catastrophe, et que les gouvernements de l’Ukraine et des pays voisins étaient obligés d’admettre que les différents problèmes de santé découlaient de l’accident. Cependant, en ce qui concerne Fukushima, le Dr Yamashita utilise les mêmes méthodes que celles utilisées par l’Union soviétique pour continuer à cacher ces problèmes. Que pensez-vous de cela du point de vue d’un scientifique ?

Sakiyama : Je ne pense pas qu’il adopte une position de scientifique. J’ai le sentiment qu’il a abandonné la science. Beaucoup de gens me demandent pourquoi le Dr Yamashita agit comme il le fait et quelles sont ses intentions, mais je leur dis que les gens qui prennent la science au sérieux et qui valorisent l’éthique n’ont pas de réponse à cette question.

Je me souviens cependant qu’il a dit un jour qu’il avait du mal à dire “non” à tout ce que le gouvernement central voulait.

Hirano : Oh, je me souviens aussi de ça. Il a dit quelque chose comme : “En tant que Japonais, je ne peux pas dire non (au gouvernement)”.

Sakiyama : C’est probablement une des raisons pour lesquelles il reste fidèle au gouvernement central. Il a dit à son public que la vérité absolue est du ressort du gouvernement. Il est actuellement vice-président de l’université de médecine de la province de Fukushima, il semble donc probable qu’il continuera à dissimuler une chose après l’autre et qu’il se contentera de suivre ce que dit le gouvernement.

Kasai : Je crois donc que vous dites qu’une sorte d’hypothèse, ou une pseudo-hypothèse, sur l’évolution du cancer de la thyroïde est apparue, qui s’écarte des méthodes fondamentales de la science et de la médecine, et qui est diffusée à la société d’une manière qui s’écarte des règles normales ? En outre, vous dites également que cette discussion semble avoir pris une dimension politique.

Sakiyama : C’est vrai. Elle a été exploitée à des fins politiques.

Kasai : Pourtant, lorsqu’ils donnent des explications au grand public, ils se servent de leurs statuts d’expert en sciences médicales.

Sakiyama : C’est vrai.

Kasai : Ainsi, les citoyens ordinaires comme nous, sont informés par les médias que les experts dans ce domaine disent ceci ou cela et en viennent à penser “oh, il a été scientifiquement prouvé que les radiations sont sans danger, ou ne sont pas dangereuses” et “20 mSv/an est sans crainte”. C’est ainsi que nous sommes parvenus à un consensus social sur les risques liés aux radiations.

Sakiyama : Absolument. Je ne comprends pas pourquoi ils le font et quelles sont leurs motivations. Le Dr Yamashita avait déjà un statut social très élevé en tant que vice-président de l’université de Nagasaki. Mais il était évident qu’il a menti au sujet d’un garçon de 4 ans qui avait développé un cancer de la thyroïde. Il a d’abord décidé de ne pas rendre l’affaire publique, mais lorsque nous l’avons annoncé, il a finalement avoué.

En fait, un journaliste l’a interviewé et lui a demandé pourquoi il voulait cacher l’affaire. Le Dr Yamashita a répondu : “Je ne peux rien dire à moins que cela ne soit annoncé officiellement”. Mais même en disant cela, il avait officiellement annoncé qu’il n’y avait pas de cas de cancer chez les enfants de 5 ans et moins.

Hirano : Il s’est manifestement contredit.

Sakiyama : C’est ridicule, n’est-ce pas ? Au moment de la rédaction du rapport intérimaire, il était devenu évident qu’un enfant de 5 ans avait été atteint d’un cancer de la thyroïde immédiatement après l’accident. Il a cependant ignoré ce cas et a décidé d’annoncer qu’il n’y avait aucun cas de cancer chez les enfants de 5 ans ou moins. Il a utilisé cette affirmation comme base pour rejeter le lien entre le cancer de la thyroïde et les radiations à d’autres experts […].

Hirano : Les gens de Fukushima ne connaissent pas [ces résultats du dépistage du cancer de la thyroïde] ?

Sakiyama : Non, ils ne les connaissent pas. J’ai visité un centre de repos l’année dernière, et j’y ai rencontré une dizaine de mères. Vous pouvez supposer que ces familles, qui ont envoyé leurs enfants dans un endroit comme celui-ci, sont susceptibles d’être particulièrement préoccupées par les radiations, mais étonnamment, aucune des mères ne connaissait la forte prévalence du cancer de la thyroïde chez les enfants. J’étais juste choquée.

J’ai essayé de comprendre pourquoi, et je me suis rendu compte que les habitants de Fukushima s’informent principalement auprès de sources d’information locales, comme les journaux Fukushima Minpō (福島民報) et Fukushima Minyū (福島民友), et Fukushima TV ou d’autres chaînes de télévision locales, qui ne prennent pas ces informations comme des sujets majeurs.

Hirano : Les médias locaux ne rapportent pas de tels faits ?

Sakiyama : C’est exact. Ces mères m’ont également dit qu’elles avaient caché à leurs voisins et même à leurs proches qu’elles envoyaient leurs enfants dans un centre de réhabilitation. Elles avaient peur d’être critiquées ou étiquetées comme étant trop sensibles à l’exposition aux radiations, alors elles ont simplement dit aux gens qu’elles partaient en vacances, sans mentionner la récupération du tout.

J’ai également été surpris lorsque nous sommes allés à la mairie de Kôriyama pour voir si notre organisation, le 3.11 Fund for Children with Thyroid Cancer, pouvait laisser des formulaires de demande à la réception. En fait, la ville de Kôriyama compte le plus grand nombre de cas de cancer de la thyroïde chez les enfants, avec d’autres comme Iwaki. Mais les responsables de la ville de Kôriyama n’en avaient aucune idée. Lorsque nous leur avons parlé du nombre croissant de cas de cancer, ils ont été choqués, voire paniqués.

[…]

Hirano : Il existe également des points chauds radioactifs en dehors de la province de Fukushima, notamment à Chiba, Ibaraki, Tochigi, Gunma, Iwaté et Miyagi. Pensez-vous que les gens, en particulier les parents de jeunes enfants, devraient s’inquiéter du risque d’exposition aux radiations ? Le gouvernement n’a pris aucune mesure pour les protéger, n’est-ce pas ?

Sakiyama : Non, il n’en a pas pris. Ils se sont concentrés exclusivement sur Fukushima et ont laissé toutes les autres provinces livrées à elles-mêmes.

Dans l’année qui a suivi l’accident, des préfectures comme Gunma, Ibaraki, Iwaté et Tochigi ont convoqué un conseil consultatif. Chaque province a convoqué des experts et les a laissés discuter de la question de savoir s’ils devaient également procéder à des dépistages du cancer de la thyroïde. Mais ces experts sont arrivés à la conclusion que le dépistage n’était pas nécessaire, et leur décision a été communiquée au ministère de l’environnement. La décision finale a été prise lors de la “conférence d’experts” organisée sous l’égide du ministère de l’environnement, présidée par le Dr Nagataki Shigenobu, professeur émérite de l’université de Nagasaki.

Toutefois, comme les mères des petites communautés de ces provinces étaient nombreuses à s’inquiéter, certaines municipalités ont apporté leur soutien à des opérations de dépistage. Il n’existe qu’un faible nombre d’exemple. La plupart des dépistages sont effectués par des bénévoles d’associations à but non lucratif et d’ONG avec l’aide de médecins inquiets, mais ce qu’ils font n’est qu’un programme d’examen de la thyroïde à petite échelle.

Ils ont trouvé une personne atteinte d’un cancer de la thyroïde dans la préfecture d’Ibaraki.

[…]

Hirano : Vous avez donc été témoin des dissimulations répétées et avez réalisé l’incompétence du gouvernement en matière d’aide aux victimes. Avez-vous lancé le “Fonds 3.11 pour les enfants atteints du cancer de la thyroïde”, en raison de l’urgence de la crise ?

Sakiyama : Oui.

Hirano : Une autre chose que vous avez mentionnée plus tôt et qui me revient à l’esprit est la façon dont l’exposition aux radiations est devenue une cible de stigmatisation dans l’esprit du public, ce qui oblige les habitants de Fukushima à garder le silence sur leurs problèmes de santé. Ce genre de pression sociale crée une situation où ils doivent continuer à se rendre en secret dans les centres de réhabilitation, et ils hésitent même à se faire dépister pour le cancer.

Je crois savoir que vous vouliez soulager un peu cette pression pour les personnes qui s’inquiètent pour leur santé et leur traitement du cancer, en apportant un soutien financier par le biais du “3.11 Fund for Children”, qui est une organisation indépendante à but non lucratif, pour que les gens aient réellement accès au dépistage. Est-ce bien le cas ?

Sakiyama : C’est exact. Nous avons organisé de nombreuses réunions et conférences, mais nous avons remarqué que nous avions tendance à toujours avoir le même public lors de ce genre d’événements. Puis nous avons commencé à chercher un moyen d’atteindre ceux qui ont besoin d’aide, et nous avons réalisé que les enfants atteints d’un cancer de la thyroïde et leurs familles ont souvent été isolés parce qu’ils ne savaient pas où aller et comment obtenir de l’aide. Ils sont également accablés par les frais médicaux liés aux examens répétés et aux visites à l’hôpital, et certains patients auront besoin de soins médicaux tout au long de leur vie. Nous avons tous convenu que ce sont les personnes que nous voulons vraiment aider et nous avons cherché un moyen de les atteindre.

Nous avions le sentiment que les réunions et les conférences ne nous menaient nulle part, alors nous avons parlé avec plusieurs personnes et avons eu l’idée de donner de l’argent. Au début, nous étions mal à l’aise à l’idée de donner de l’aide sous forme d’argent, mais c’est la seule option pour aider ceux qui ont tendance à être isolés.

Hirano : Vous avez dit qu’il y a en fait huit cas supplémentaires de cancer de la thyroïde chez les enfants, en dehors des 199 enfants et jeunes adultes chez qui on a officiellement diagnostiqué un cancer de la thyroïde ou une suspicion de malignité. Ces personnes ont-elles contacté l’organisation par elles-mêmes pour demander de l’aide après avoir entendu parler du “Fonds 3.11 pour les enfants” ?

Sakiyama : Je crois que oui. Nous avons publié une annonce d’une page entière sur le “3.11 Fund for Children with Thyroid Cancer” dans le journal Fukushima Minpō (福島民報), qui a coûté près d’un million de yens. Les gens nous ont alors contactés, et depuis lors, la NHK suit nos activités. Chaque fois que nous organisons une conférence de presse, elle est diffusée à l’échelle nationale, de sorte que nous avons reçu de nombreuses demandes de renseignements et de candidatures à la suite de la couverture médiatique. Par exemple, une grand-mère qui regardait les nouvelles de la NHK a demandé à bénéficier du fond pour son petit-fils qui avait développé un cancer de la thyroïde.

Au fait, les personnes qui en sont venues à se méfier de l’université de médecine de Fukushima ne veulent pas y subir leur dépistage, donc bien sûr, elles ne seront pas comptabilisées dans les statistiques officielles. Ainsi, même si l’université de médecine de Fukushima publie le nombre de cas de cancer qu’ils voient, nous n’avons toujours pas le vrai décompte.

[…]

Sakiyama : Dans l’ensemble, les personnes chez qui on a diagnostiqué un cancer de la thyroïde ne semblent pas être en colère contre le gouvernement central ou TEPCO, qui sont responsables de la catastrophe nucléaire. Au contraire, ils ont essayé de se cacher du public.

L’autre jour, des membres de Friends of the Earth sont venus d’Allemagne nous rendre visite, alors je leur ai demandé ce qu’ils en pensaient. Ils m’ont dit que si c’était en Allemagne, les patients atteints du cancer de la thyroïde seraient très en colère, c’est certain, et qu’ils engageraient des poursuites pour obtenir une indemnisation.

J’aimerais vraiment leur dire qu’ils sont les victimes et qu’ils ne devraient pas avoir honte d’avoir eu un cancer de la thyroïde. C’est le gouvernement central et TEPCO qui devraient avoir honte et être tenus responsables. Malheureusement, c’est le contraire, car la plupart des victimes vivent encore dans l’ombre de la catastrophe nucléaire.

Traduit avec l’aide de www.DeepL.com

Fukushima et la liberté d’expression

Selon l’Asahi, les guides qui accueillent les visiteurs au musée de la catastrophe, qui a ouvert le 20 septembre dernier à Futaba, n’ont le droit de critiquer ni TEPCo, ni le gouvernement. Les 29 guides sont des victimes de la catastrophe ou des personnes formées. Chaque visite guidée dure une heure et est payée 3 500 yens.

Lors des formations qui ont eu lieu cet été, le manuel distribué indiquait qu’il fallait éviter de “critiquer ou diffamer certaines organisations, personnes ou autres installations”. Et si un visiteur interroge le guide à propos de ses sentiments sur la responsabilité de TEPCo, la réponse doit être évasive et le visiteur renvoyé vers le personnel du musée. Chaque guide doit aussi mettre par écrit son propos et le soumettre à la direction du musée qui le corrige. Et si jamais ils critiquent une organisation, leur présentation sera immédiatement arrêtée et ils ne pourront plus jamais être guide dans ce musée.

Certains guides se sont offusqués : en tant que victimes, ils devraient pouvoir critiquer TEPCo et le gouvernement, qui sont responsables de la catastrophe nucléaire. Un autre guide a vu son script corrigé après avoir mentionné cette responsabilité. Pourtant, les rapports d’enquête officiels ont pointé la responsabilité de TEPCo et du gouvernement. Ne pas pouvoir le mentionner dans un musée dédié à la catastrophe nucléaire est scandaleux.

Par ironie du calendrier, le Canard Enchaîné a publié, ce même jour, un article sur le licenciement d’une chercheuse de l’IRSN qui travaillait sur les conséquences de la catastrophe de Fukushima et qui n’acceptait pas de voir ses travaux censurés par sa hiérarchie. En réaction, l’ACRO a quitté le Comité d’orientation des recherches (COR) de cet Institut. La lettre de démission est sur le site de l’association et reprise ci-dessous.

Selon le Canard Enchaîné, le supérieur hiérarchique direct de Christine Fassert, la chercheuse licenciée, « voulait imposer des changements, voire censurer des mots et des phrases [d’un] article, » afin d’« écarter les critiques envers la gestion post-accidentelle du gouvernement japonais, et du secteur nucléaire civil en général », et de « minimiser et relativiser le risque lié à l’exposition aux radiations ».

Cet évènement est très inquiétant car il montre que l’IRSN n’est pas disposé à accepter des résultats de recherches qui remettent en cause ses préjugés. Et quand on est en charge de la sûreté nucléaire, c’est particulièrement grave. Ce n’est pas la seule personne à avoir subi la rigidité de cet institut, mais c’est la première fois que cela conduit à un licenciement, ce qui est scandaleux.

Nous avons déjà souligné, par deux fois, en juillet 2018 et en mars 2019, l’originalité des travaux de Christine Fassert, socio-anthropologue, spécialiste des risques à l’IRSN, qui travaillait sur la confiance, dans le cadre du projet Shinrai en partenariat avec Sciences Po et l’université Tôkyô Tech. Au Japon, comme en France, elle est allée, avec ses collègues japonais, à la rencontre de tous les protagonistes et a interrogé aussi bien des fonctionnaires que des experts indépendants, comme on peut le voir dans cette présentation (copie).

A l’IRSN, on préfère s’intéresser aux personnes qui montrent qu’il est possible de vivre dans les territoires contaminés. Et le paradigme dominant est qu’il faut éviter d’évacuer et faire revenir au plus vite les personnes évacuées, passant outre les directives de l’ONU sur les personnes déplacées à l’intérieur de leur pays qui leur garantissent protection, le droit de choisir entre le retour et une réinstallation, ainsi que leur pleine participation aux décisions (voir notre rapport de 2016 : Fukushima, retour à l’anormale ?). C’est aussi flagrant dans les programmes de recherche européens auxquels l’IRSN participe, où la réduction des incertitudes dans la modélisation des retombées radioactives doit permettre d’éviter d’évacuer inutilement des populations (voir page 58 de cette présentation, par exemple), alors que les défauts dans la modélisation à Fukushima ont aussi conduit à ne pas évacuer des personnes qui auraient dû l’être ! C’est le cas pour les territoires contaminés qui vont jusqu’à une quarantaine de kilomètres vers le Nord-Ouest. L’ordre d’évacuer n’est arrivé que le 11 avril 2011 alors que la catastrophe a débuté le 11 mars 2011.

Dans la pratique, l’IRSN, n’a pas hésité à travailler et à mettre en avant un chercheur peu scrupuleux, comme nous l’avons rapporté en janvier 2019, mais qui disait ce que l’institut voulait entendre. C’est aussi l’objet des “dialogues” de Fukushima soutenus par l’IRSN montrés dans le webdocumentaire “Kotoba” (qui signifie “mot” et pas “dialogue”) : pas de déchets radioactifs, pas de malade, pas de résidents qui ne veulent pas rentrer… Juste quelques petits soucis, mais en douze “dialogues”, tout est réglé ! Le bilan de ces dialogues par l’IRSN est une affligeante liste de banalités. C’est inquiétant pour la gestion post-accidentelle en cas d’accident en France.

Christine Fassert, quant à elle, est aussi allée à la rencontre des personnes qui sont parties et qui ne veulent pas revenir, donnant une visibilité à une catégorie de populations que tout le monde veut ignorer, alors qu’elle est la plus nombreuse. Le projet a aussi examiné les écueils d’une communication sur le risque radiologique essentiellement « rassurante », la difficulté du rôle des experts en radioprotection en prise directe avec le public, la tension entre une politique gouvernementale d’évacuations et de retours pensée par les élites tokyoïtes et la mise en œuvre de ces directives par les maires dans la région de Fukushima… Que des sujets qui n’entraient pas dans le cadre étroit de ce qui était attendu. Alors, c’était le cadre ou elle !

Message de démission expédié le 18 septembre 2020 aux membres du COR :

Madame la Présidente,

Suite au licenciement d’une chercheuse de l’IRSN, je souhaite démissionner du COR. Si l’IRSN n’est pas capable d’accepter des voix singulières en interne, il ne peut pas s’ouvrir à la société.

Dans son avis sur le post-accident, le COR, avait souligné, pour le volet « populations et gouvernance » : « Le GT pense qu’il serait important de mener des recherches sur ce sujet en prenant en compte les avis de toutes les catégories de population. Les auto-évacués échappent au suivi officiel au Japon et à la plupart des études et recherches auxquelles l’IRSN participe. Le retour d’expérience ne peut pas se limiter à la seule population qui souhaite rester sur place ou rentrer, peu représentative de l’ensemble des populations affectées par un accident nucléaire grave. L’IRSN gagnerait à élargir le champ de ses études et recherches ou à se rapprocher d’autres programmes impliquant toutes les personnes affectées par la catastrophe, y compris celles qui ne souhaitent pas rester sur place ou rentrer. »

En cas d’accident nucléaire en France, l’IRSN ne pourra pas choisir parmi les populations affectées. La participation de toutes les parties prenantes sera nécessaire. La chercheuse licenciée est justement la seule personne de l’institut qui s’intéressait à toutes les catégories de population, le programme des « dialogues » n’ayant sélectionné que des personnes en accord avec le paradigme dominant à l’IRSN.

J’ai déjà eu l’occasion plusieurs fois, au sein du COR, d’interroger et d’alerter sur la liberté de publier et de communiquer des chercheurs de l’IRSN, en vain. Jamais le COR n’a accepté d’en débattre.

Depuis le début du COR, j’ai œuvré pour plus d’ouverture et la prise en compte des demandes de la société. J’ai participé à quasiment tous les GT et j’en ai présidé deux. Mais je crains que tout ce travail ait été vain et que l’IRSN ne soit pas prêt à s’ouvrir sincèrement. Dans ces conditions, je ne vois pas d’autre solution que de démissionner du COR.

Bien à vous,

David Boilley

Des ordres d’évacuation vont être levés sans décontamination à la condition qu’il n’y ait pas de retour

Article initialement daté du 27 août et mis à jour

Les autorités japonaises ont levé tous les ordres d’évacuer, sauf dans les territoires les plus contaminés, classées en zones dites de retour difficile. A Futaba et Ôkuma, les deux communes les plus touchées car la centrale de Fukushima daï-ichi est sur leur territoire, le centre, classé en zone de retour difficile, a été décontaminé pour leur permettre de pouvoir continuer à exister.

Pour lever ses ordres d’évacuer, le gouvernement a fixé plusieurs conditions : que les travaux de décontaminations soient terminés, que l’exposition externe ne dépasse pas 20 mSv/an, que les infrastructures et services aient été rétablis et qu’une consultation ait eu lieu. Mais, à la demande de la commune d’Iitaté, il a revu ces conditions.

L’accès au district de Nagadoro de cette commune reste interdit à cause des niveaux élevés de contamination, alors que l’ordre d’évacuer a été levé ailleurs. Il y avait très peu de résidents avant la catastrophe nucléaire. Comme nous l’avons déjà mentionné, les élus veulent y créer un “parc de réhabilitation” et ont donc demandé l’autorisation d’y accéder.

Selon le Maïnichi, avant de donner une réponse favorable, le gouvernement a consulté l’Autorité de régulation nucléaire. Les nouvelles conditions pour lever l’ordre d’évacuer sans effectuer de travaux de décontamination, outre le fait que les résidents ne se réinstallent pas chez eux, sont que les doses annuelles d’exposition aux rayonnements ne dépassent pas 20 millisieverts, que les doses individuelles soient contrôlées à l’aide de dosimètres et que des informations soient fournies pour limiter l’exposition. Pour l’Autorité de régulation les conditions sont essentiellement les mêmes qu’avant et elle a donné son accord.

C’est une façon d’entériner le non-retour des populations dans certaines zones, sans le reconnaître.

Les autorités veulent aussi y faire des essais de “recyclage” des terres contaminées à partir de mars 2021. Comme l’explique de Fukushima Minpo, repris par le Japan Times, le projet remonte à 2016, et après un an de négociations, la commune a cédé. De la terre issue de travaux de décontamination devrait donc être apportée sur 186 hectares afin de les transformer en terre arable.

Les 5 autres communes qui ont une partie de leur territoire classé en zone de retour difficile, ne veulent pas que ces nouvelles mesures soient appliquées sur leur territoire. Elles craignent que le gouvernement les poussent à suivre l’exemple d’Iitaté, ne sachant pas quels sont les plans gouvernementaux en dehors des centres réhabilités. Dans un éditorial, le Maïnichi demande à ce que la décision pour Nagadoro ne soit pas généralisée.

Le dernier bilan officiel du ministère de l’environnement sur les travaux de décontamination et la gestion des déchets engendrés est ici en anglais.