Arrêt définitif d’Onagawa-1

Les médias japonais avaient annoncé, en septembre dernier, que Tôhoku Electric envisageait d’arrêter définitivement le réacteur n°1 de sa centrale d’Onagawa. C’est maintenant officiel puisque le PDG de la compagnie, Hiroya Harada, vient d’en informer le gouverneur de la province de Miyagi, ainsi que les maires d’Onagawa et Ishinomaki. Il ne serait pas rentable de renforcer la sûreté de ce réacteur mis en service en 1984.

Il s’agit d’un réacteur à eau bouillante de 524 MWe. En revanche, Tôhoku Electric veut redémarrer les deux autres réacteurs d’Onagwa, qui ont chacun une puissance de 825 MWe, mais pas avant 2020 au plus tôt. Les sous-sols d’Onagawa-2 ont été inondés par le tsunami en 2011 et l’exploitant va rehausser la digue le long du littoral.

C’est la 20ième mise à l’arrêt définitif depuis la catastrophe de Fukushima, si l’on compte les réacteurs accidentés. Les arrêts précédents concernaient Fukushima daï-ni et Ikata-2. Comme il y avait 54 réacteurs de production d’électricité au Japon en 2010, le parc japonais ne comptera plus que 34 réacteurs, une fois la mise à l’arrêt officialisée. D’autres arrêts définitifs devraient suivre.

Inversement, 15 réacteurs satisfont aux nouvelles règles de sûreté. Le dernier est Tôkaï-2. Et il n’y a que 8 réacteurs en activité. Ikata-3 devrait être remis en service sous peu suite à la décision de justice.

81ième versement financier pour TEPCo

TEPCo annonce avoir reçu le 81ème versement financier de la part de la structure gouvernementale de soutien qui lui avance de l’argent pour les indemnisations : 112 milliards de yens (0,9 milliard d’euros au cours actuel). Rappelons que cet argent est prêté sans intérêt.

TEPCo a déjà reçu un total de 8 714,5 milliards de yens (plus de 68 milliards d’euros au cours actuel) si l’on prend en compte le présent versement et cela ne suffira pas.

Un maire des environs de Tôkaï s’oppose au redémarrage du réacteur

Japan Atomic Power Co. (JAPC) veut remettre en service son réacteur Tôkaï-2 et prolonger son exploitation jusqu’à 60 ans. Cela relève plutôt de l’acharnement thérapeutique, mais c’est le dernier réacteur qui lui reste. Son dossier de sûreté vient d’être validé par l’Autorité de Régulation Nucléaire.

Dans un entretien au Maïnichi, le maire de Naka, commune située à moins de 30 km de la centrale, s’oppose au redémarrage du réacteur. Sa position est due à l’impossibilité de mettre en place un plan d’évacuation des populations en cas d’accident nucléaire grave. Avec une peu moins d’un million d’habitants dans un rayon de 30 km, il s’attend à des embouteillages monstres et au refus des chauffeurs de bus d’aller chercher les personnes à évacuer. Pour lui, il est plus simple de ne pas démarrer le réacteur.

Rappelons que les plans d’urgence sont la cinquième barrière de protection dans le concept de défense en profondeur, mais qu’ils ne sont pas évalués par l’Autorité de Régulation Nucléaire. Ce serait une première que l’impossibilité d’établir un plan d’urgence induise l’arrêt d’un réacteur nucléaire.

JAPC, l’exploitant, a signé un accord avec les six communes de la zone de préparation à l’urgence, d’un rayon de 30 km autour de la centrale, dans lequel il s’engage à leur demander leur avis. Mais rien n’est stipulé en cas de désaccord entre les communes. Est-ce la majorité qui l’emporte ? Pour le maire de Naka, il faut l’accord de chacune des six communes pour démarrer le réacteur. Il compte mener une large consultation de la population avant de prendre sa décision.

Quatre compagnies ont envoyé des stagiaires étrangers sur des chantiers de décontamination

En mars dernier, un stagiaire vietnamien s’était plaint d’avoir été envoyé sur des chantiers de décontamination alors que cela ne faisait pas partie de son programme de formation. La compagnie ne l’avait pas informé des risques encourus et il n’a pas reçu les primes de risque. Puis, il est apparu qu’ils étaient plusieurs stagiaires vietnamiens dans le même cas.

Le ministère de la justice a diligenté une enquête auprès d’un millier compagnies du bâtiment qui prennent part au programme de formation de stagiaires étrangers. Un premier bilan provisoire avait révélé que quatre compagnies avaient enfreint les règles d’encadrement en envoyant des stagiaires sur les chantiers de décontamination.

Selon le Japan Times, le gouvernement a terminé ses investigations auprès 1 018 compagnies dans 8 provinces et il apparaît finalement que quatre compagnies en tout ont envoyé des stagiaires étrangers sur les chantiers de décontamination. Les noms ne sont pas donnés.

La compagnie de Morioka, dans la province d’Iwaté, qui n’avait pas payé les primes de risque à trois stagiaires, n’a plus le droit d’embaucher des compagnons pendant 5 ans. La sentence n’est pas bien sévère sachant qu’elle a retenu pour un total de 1,5 millions de yens (11 500 euros) de primes.

Une compagnie basée à Fukushima s’est vue interdire l’embauche de compagnons pendant 3 ans pour avoir retenu un total de 180 000 yens (1 400€) de primes dues à trois stagiaires qui avaient fait des heures supplémentaires.

Enfin, les deux dernières compagnies, une basée à Fukushima et l’autre à Chiba, ont juste reçu un blâme pour avoir envoyé des stagiaires sur des chantiers de décontamination pour une courte durée.

Kyûshû Electric débranche les énergies renouvelables face à l’abondance d’électricité

L’automne est doux et il n’y a besoin ni de chauffage ni de climatisation. De plus, le week-end, la consommation d’électricité baisse et pour éviter tout risque de coupure par surplus d’électricité, Kyûshû Electric a demander de débrancher les panneaux solaires samedi 13 et dimanche 14 octobre. Jusqu’à 430 MWe d’énergie renouvelable, soit 7% de la consommation, ont donc été perdus le samedi et 540 MWe le dimanche.

Mais Kyûshû Electric a maintenu ses 4 réacteurs nucléaires à pleine puissance, ses barrages et a juste réduit la production de ses usines thermiques. Ce n’est pas un choix judicieux, mais comme les énergies renouvelables sont fournies par la concurrence avec obligation de rachat, ce sont elles qui ont dû être arrêtées en premier, et pas celles qui génèrent des gaz à effet de serre… Le nucléaire a la priorité dans le mix japonais. En France, les énergies renouvelables ont un accès prioritaire au réseau électrique.

L’IARC prend position sur le dépistage du cancer de la thyroïde après un accident nucléaire grave

Le Centre International de Recherche sur le Cancer (International Agency for Research on Cancer, IARC), qui dépend de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), vient de prendre position sur le dépistage du cancer de la thyroïde suite à un accident nucléaire grave. Son rapport est disponible en anglais.

Le groupe d’experts sollicités par l’IARC se prononce contre un dépistage systématique, tel qu’il est pratiqué chez les enfants de Fukushima. En revanche, il recommande de prendre en compte la possibilité de proposer un programme de surveillance à long terme pour les personnes les plus à risque après un accident nucléaire. Il est très prudent sur la définition du groupe à risque : il s’agit d’individus exposés in-utero ou durant l’enfance ou l’adolescence à des doses à la thyroïde dépassant les 100 à 500 mGy. A titre de comparaison, l’OMS, recommande que « la planification pour la prophylaxie utilisant de l’iode stable pour les enfants devrait idéalement être considérée au 1/10ème du niveau d’intervention générique, c’est à dire 10 mGy de dose évitable à la thyroïde. Ce niveau est également approprié pour les femmes enceintes ». Bien entendu, la surveillance doit se faire en accord avec les familles.

Le groupe d’experts ajoute que ce niveau de référence pour déclencher le programme de surveillance reste assez arbitraire et qu’il ne doit pas être utilisé pour refuser un examen à une personne qui aurait été exposée à une dose à la thyroïde inférieure. L’examen doit pouvoir être proposé après explication des bénéfices et des détriments.

Ces recommandations supposent, comme le souligne le rapport, que la dose a pu être évaluée, grâce, notamment, à de la surveillance dosimétrique, et qu’une prophylaxie à l’iode stable a été mise en place au bon moment. Ce n’était le cas, ni à Tchernobyl, ni à Fukushima. Il serait donc pertinent de faire des recommandations en cas de défaillance du plan d’urgence nucléaire, très probable étant donné qu’ils sont généralement peu réalistes.

Le groupe d’experts reconnait que les facteurs économiques et sociaux puissent être pris en compte dans la décision finale qui reviendra, in fine, au gouvernement concerné. Bien évidemment, la société civile n’a pas été consultée pour établir ces recommandations.

Le texte du rapport souligne l’importance de faire rapidement des mesures de la contamination de la thyroïde sur un échantillon représentatif de la population après un accident, avec une priorité sur les enfants et les femmes enceintes. Cela doit être fait dans les 4 semaines qui suivent l’accident et ne pas dépasser 6 semaines.

Enfin, une grande partie du rapport est dédiée à une discussion sur les cancers de la thyroïde à partir d’une revue de la littérature scientifique.

Dernier bilan de la décontamination des territoires

Le ministère de l’environnement a mis en ligne son bilan régulier de l’avancement de la décontamination et de la gestion des déchets. C’est un bilan qui reste global.

Page 6, le ministère annonce toujours un nombre total de travailleurs assez irréaliste : 13,7 millions dans les territoires évacués et 18,4 millions ailleurs, ce qui fait un total supérieur à 32 millions. Il doit plutôt s’agir du nombre de contrats CDD signés.

Le budget dédié à la fin 2018 est de 2 900 milliards de yens (23 milliards d’euros) et les volumes de sols radioactifs à stocker, à la date du mois de mars 2018 est de 9,1 millions de mètres cubes pour les territoires évacués et 7,9 millions de mètres cubes pour les autres territoires contaminés, dont 7,4 millions à Fukushima. Cela fait donc un total de 17 millions de mètres cubes. Ces déchets s’entassent un peu partout.

Le ministère présente aussi, page 7, les zones de décontamination spéciales dans les territoires dits de retour difficile. Comme nous l’avons déjà rapporté, il s’agit de réhabiliter les centres des communes de Les communes de Namié, Futaba et d’Ôkuma, pour qu’elles ne soient pas déclarées abandonnées. C’est une décision purement idéologique car il n’est pas sûr que des personnes aillent s’y installer. Les prévisions de retour sont complètement irréalistes. Il s’agit aussi de zones très contaminées de Tomioka, Iitaté et Katsurao.

Pour ce qui est du centre d’entreposage intérimaire de 16 km2 situé tout autour de la centrale de Fukushima daï-ichi, les autorités avancent dans l’acquisition ou la location des terrains. Elles seraient arrivées à 81,7% de la surface totale. Rappelons que les déchets ne officiellement là que pour 30 ans même si personne ne sait où ils iront après. Les premiers déchets sont arrivés à Futaba et Ôkuma à la fin 2017. A la fin septembre 2018, un peu moins de 500 000 m3 y auraient été entreposés, ce qui a nécessité 75 000 transports par camion (6 m3/camion). Le Japon espère arriver à 6 millions de mètres cubes en 2020.

Page 18, le ministère présente ses projets de recyclage des sols dont la contamination en césium radioactif serait passée sous la limite de 8 000 Bq/kg. Ces projets sont décriés, mais les autorités espèrent obtenir l’assentiment des riverains… Des tests sont menés à Minami-Sôma (page 19). Tout semble si propre. Mais qu’en sera-t-il dans quelques décennies quand l’utilisation de sols recyclés sera oubliée ?

Cette option est complètement illogique. Pour les déchets dangereux, il y a généralement deux solutions : les isoler de la biosphère le temps nécessaire à leur décroissance radioactive ou les disperser comme les rejets des installations pour diluer au maximum leurs effets. Ici, le Japon a d’abord concentré les déchets avant de vouloir les éparpiller sans les diluer et une tenue des ouvrages non garantie car ce ne sont pas des centres de stockage.

Page 23, le “Fukushima Eco Tech Clean Center” est présenté. Il s’agit d’un centre de stockage de déchets dangereux qui a été converti et étendu pour accueillir les déchets radioactifs (cendres…) qui ont une activité inférieure à 100 000 Bq/kg. Même si l’entrée est à Naraha, le site est sur la commune de Tomioka. Sur cette photo prise par l’ACRO, on voit Fukushima daï-ni, au fond :

 

Ôsaki : action en justice pour empêcher l’incinération de 6 000 tonnes de déchets radioactifs

Ôsaki, dans la province de Miyagi, a accumulé environ 6 000 tonnes de déchets radioactifs avec une teneur en césium supérieure à la limite de 8 000 Bq/kg. Comme il s’agit essentiellement de déchets organiques, comme des herbes et de la paille de riz, les autorités veulent les incinérer.

Des résidents de la commune, située à 120 km de la centrale accidentée, ont saisi la justice pour faire annuler le budget de 21,6 millions de yens dédié à l’incinération. Ils avaient déjà réclamé un audit sur ce budget, mais la commune a rejeté leur demande.

Extension de la distribution des comprimés d’iode : une mesure nécessaire mais insuffisante

ACRO.eu.orgPremière publication : janvier 2015. Dernière mise à jour : octobre 2018

Suite à l’accident à la centrale nucléaire de Fukushima daï-ichi, la Suisse a, dès 2014, étendu la distribution de comprimés d’iode à un rayon de 50 km autour de ses quatre centrales nucléaires. Le Luxembourg a distribué de l’iode à toute sa population à cause de la centrale française de Cattenom. Les habitants les plus éloignés sont à une centaine de kilomètres. Il s’agit de sa première campagne de distribution dans ce pays. En Belgique, la distribution des comprimés d’iode a été étendue de 20 km à 100 km en mars 2018. Cela concerne tout le pays. En France, la distribution s’arrête toujours à 10 km et il est prévu d’aller à 20 km en 2019.

Pourquoi la France est-elle si en retard par rapport à ses voisins européens ? L’ACRO réclame l’extension à 100 km de la distribution des comprimés d’iode en France, conformément à ce qui a été admis au niveau européen (voir nos communiqués du 25 novembre 2014, du 11 janvier 2016 et du 6 mars 2018). Les stocks existent, leur distribution serait donc peu onéreuse. Voici quelques explications.

Préparation à l’urgence nucléaire

Suivant les recommandations de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA), la sûreté nucléaire est partout basée sur le concept de « défense en profondeur » avec 5 niveaux de protection indépendants. Le dernier niveau concerne « la limitation des conséquences radiologiques des rejets » en cas d’accident. Et l’AIEA de souligner que, même si des efforts sont effectués aux niveaux inférieurs pour limiter les conséquences d’un accident nucléaire, « négliger les plans d’urgence externe serait incompatible avec la défense en profondeur » [IAEA1996]. Partout, ces plans d’urgence intègrent la mise à l’abri, la prise d’iode et éventuellement, une évacuation pour les cas les plus graves.

Pourquoi des comprimés d’iode ?

Selon le forum de Tchernobyl, « les statistiques des registres nationaux de la Biélorussie et de l’Ukraine indiquent que le nombre total de cancers de la thyroïde chez les personnes exposées avant l’âge de 18 ans, est actuellement de près de 5 000. Les chiffres diffèrent légèrement selon les méthodes d’évaluation, mais le nombre total observé dans les trois pays est certainement bien au-dessus de 4 000 » [IAEA2006]. L’UNSCEAR, qui est le comité scientifique des Nations-Unies sur les effets des radiations atomiques, compte 6 848 cas de cancer de la thyroïde entre 1991 et 2005 chez les moins de 18 ans en 1986. Le comité ajoute que la forte augmentation de l’incidence chez les moins de 10 ans est associée à l’accident nucléaire. Elle a débuté environ 5 ans après l’accident et a persisté jusqu’en 2005 [UNSCEAR2008].

L’incidence des cancers de la thyroïde, pour la Biélorussie et l’Ukraine avant Tchernobyl, était d’environ 0,5 par million d’enfants par an. C’est également celui qui est donné pour l’Angleterre et le pays de Galles. Il est donc possible de conclure qu’il y a eu une très forte augmentation de l’incidence du cancer de la thyroïde chez les enfants dans les zones autour de Tchernobyl et que cela est lié à l’exposition aux retombées radioactives (Voir IAEA Bulletin 383). L’OMS mentionne une incidence jusqu’à 500 km de la centrale accidentée [OMS1999].

Au Japon, 370 000 jeunes de Fukushima qui avaient moins de 18 ans en mars de 2011 ont droit à un dépistage régulier (les statistiques officielles sont ici). Les autorités en sont à la quatrième vague de dépistage et les chiffres évoluent rapidement (voir les derniers résultats, datés de juin 2018). Tout le monde s’accorde pour admettre qu’il y a déjà beaucoup plus de cas que ce qui est observé par ailleurs. En revanche, il n’y a pas consensus sur l’origine de cette hausse. Les autorités affirment que ce n’est pas dû à la catastrophe nucléaire et avancent un effet “râteau” du fait du dépistage. Une étude épidémiologique conteste cette explication et prétend qu’il n’y a pas d’autre cause possible que les rejets radioactifs. Voir les explications du Prof. Tsuda, le premier auteur.

D’une manière générale, il existe un consensus international pour reconnaître que l’iode radioactif libéré lors d’un accident nucléaire peut être à l’origine d’une augmentation des cancers de la thyroïde chez les jeunes. En conséquence, le fait de prendre de l’iode stable permet de protéger efficacement la thyroïde en la saturant et, ainsi, en empêchant l’iode radioactif de s’y concentrer. Notons que cette méthode de prophylaxie par l’iode n’a pas été utilisée dans l’ex-URSS après la catastrophe de Tchernobyl, et au Japon, presque pas.

Elle a été appliquée en Pologne en 1986, comme le précisent les lignes directrices pour l’utilisation de comprimés d’iode au Québec : « l’efficacité de la prophylaxie à l’iode stable a été démontrée en Pologne où des doses d’iode stable ont été distribuées à la suite de l’accident de Tchernobyl à 10,5 millions d’enfants et 7 millions d’adultes. La dose d’iode recommandée était de 15 mg chez les nouveau-nés, de 50 mg chez les enfants de 5 ans ou moins et de 75 mg chez les autres sujets, y compris les femmes enceintes. La dose à la thyroïde a été diminuée de 40 % chez les sujets qui ont pris l’iode stable trois jours après l’accident et de 25 % chez ceux qui l’ont pris quatre jours après. Ceci a permis de réduire la dose à la thyroïde à une valeur de 5 rem (50 mSv) (Nauman et Wolff, 1993). Dans cette population, aucune augmentation de l’incidence des cancers thyroïdiens chez les enfants ne fut observée. Par contre, en Biélorussie, où la prophylaxie à l’iode stable ne fut pas implantée, une hausse de 100 fois de l’incidence de ce cancer chez les enfants fut notée après l’accident de Tchernobyl » [ASSS2012]. Ce fut en particulier le cas dans la région de Brest, la deuxième la plus affectée après Gomel, qui est près de la frontière polonaise.

Quand prendre l’iode ?

La posologie est compliquée car, selon la Commission internationale de protection radiologique (CIPR), dans sa publication 109 dédiée à la protection des personnes dans des situations d’exposition d’urgence nucléaire et radiologique, « pour obtenir une efficacité maximale de la réduction de la dose à la thyroïde, l’iode stable doit être administré avant toute inhalation d’iode radioactif, ou dès que possible après. Si l’iode stable est administré par voie orale dans les 6 heures précédant la prise d’iode radioactif, la protection offerte est presque optimale ; si l’iode stable est administré au moment de l’inhalation de l’iode radioactif, l’efficacité de blocage de la thyroïde est d’environ 90%. L’efficacité de la mesure diminue en fonction du retard à débuter la prophylaxie, et l’absorption de l’iode radioactif peut être encore réduite d’environ 50% si le blocage est réalisé quelques heures après l’inhalation » [ICRP109 (B3)].

D’où la nécessité d’avoir de l’iode stable sous la main pour les populations exposées.

En Europe, les comprimés d’iode sont préventivement mis à disposition des résidents et des collectivités : « la pré-distribution est préférée parce que les comprimés sont directement disponibles et cela évite tout conflit avec d’autres mesures, en particulier la mise à l’abri » [HERCA2011]. Ce n’était pas le cas au Japon avant la catastrophe de Fukushima. Des stocks existaient localement, mais compte tenu du fait que les autorités n’ont pas réussi à donner des instructions appropriées au public, seul un très petit nombre de résidents de la région entourant la centrale accidentée s’en est servi [NAIIC2012].

Au Japon, l’Autorité de régulation du nucléaire a changé la politique après la catastrophe de 2011 et conseille maintenant la pré-distribution des comprimés d’iode jusqu’à 30 km d’un site nucléaire. Il est également recommandé que la prophylaxie à l’iode stable soit également considérée dans la zone de protection du panache radioactif d’un rayon de 50 km [NRA2012]. Cette recommandation n’a pas été adoptée et le problème de la prophylaxie à l’iode a été à l’origine d’un désaccord entre les autorités régionales et nationales lors d’un exercice de crise qui a tourné au fiasco (Niigata nuclear disaster drill finds governor, state at odds over iodine pill distribution, The Japan Times, 12 novembre 2014).

Jusqu’où distribuer les comprimés d’iode ?

En France, la distribution s’arrête à 10 km des centrales nucléaires et il est prévu d’étendre cette distribution à 20 km en 2019. Depuis 1997, la distribution d’iode a été renouvelée en 2000, 2005, 2009 et 2016 : voir le site Internet dédié.

En Belgique, les comprimés d’iode sont, depuis mars 2018, mis à disposition des résidents et des collectivités dans une zone de 100 km autour des centrales nucléaires et pour les sites proches des frontières du pays, ce qui couvre tout le pays.

En 1993, le gouvernement suisse a commencé à distribuer des comprimés d’iode aux habitants vivant à une distance de 20 km d’un réacteur nucléaire. Cette distribution a été renouvelée en 2004. Il a décidé, en 2014, d’étendre la distribution jusqu’à 50 km. Le nombre de personnes bénéficiant d’une boîte de 12 comprimés a ainsi presque quadruplé pour atteindre le nombre de 4,9 millions de personnes, incluant les habitants des villes de Zurich, Bâle, Neuchâtel ou Lucerne. Ceci représente près de 60% de la population suisse. Le coût de l’extension, environ 30 millions de francs, devrait être couvert par les compagnies d’électricité (Confédération Suisse, La distribution préventive de comprimés d’iode en cas d’accident nucléaire sera étendue, communiqué de presse, 22 janvier 2014).

Enfin, le Luxembourg a organisé la première distribution d’iode à toute sa population en 2014. Les habitants les plus éloignés sont à une centaine de kilomètres des centrales nucléaires situées dans les pays voisins.

Pourquoi 50 ou 100 km ? Suite à l’accident de Fukushima, la nouvelle Autorité de Régulation Nucléaire japonaise a estimé que la zone dans laquelle la dose à la thyroïde pouvait dépasser les critères de prophylaxie fixés par l’AIEA (50 mSv sur les 7 premiers jours) s’étendait jusqu’à environ 50 km de la centrale [NRA2012]. La centrale étant située en bord de mer, 80% des rejets atmosphériques sont allés vers l’océan pacifique. La distance aurait donc été beaucoup plus grande si les zones sous les vents dominants étaient habitées.

Après la catastrophe de Tchernobyl, une augmentation de l’incidence des cancers de la thyroïde a été observée jusqu’à plus de 500 km de la centrale [OMS1999]. Ce fut le cas, par exemple, dans la région de Brest en Biélorussie, à 300 km environ de la centrale. La distance de 100 km choisie par la Suisse est donc un minimum et devrait être adoptée par les autres pays européens.

En Belgique, l’Agence Fédérale de Contrôle Nucléaire soulignait, le 8 mars 2011, juste avant la catastrophe de Fukushima, que « les études de dispersion des nuages radioactifs réalisées pour différents termes-sources susceptibles d’être rencontrés en cas d’accident nucléaire montrent que, pour les niveaux d’intervention faibles tels qu’ils sont actuellement préconisés, des comprimés d’iode pourraient se révéler nécessaires pour les membres du public cible prioritaire à des distances allant jusqu’à plusieurs dizaines de km. La notion de zone sans risque devient donc pratiquement virtuelle et il y aura lieu de prévoir la possibilité d’approvisionnement en iode en pratique sur l’ensemble du territoire » [AFCN2011].

Les autorités de sûreté européennes ont récemment recommandé que la thyroïde puisse être protégée jusqu’à 100 km en cas d’accident grave [ATHLET2014]. Et dans ses nouvelles recommandations, la Commission allemande de radioprotection a effectué une estimation des zones où les niveaux de mise à l’abri ou de prise d’iode stable peuvent être atteints [SSK2014]. Elle conclut qu’il pourrait être « nécessaire d’administrer de l’iode stable aux enfants, jeunes et femmes enceintes qui sont bien plus éloignés de la centrale (>100 km) mais sous les vents. Les calculs ont montré que les limites de dose peuvent être dépassées jusqu’à 200 km autour des centrales allemandes. Les distances plus grandes que 200 km n’ont pas été étudiées » car cela couvre déjà presque tout le territoire national. Dans ses calculs, la commission a choisi, pour les enfants, jeunes et femmes enceintes, un seuil de prise d’iode stable de 50 mSv, qui correspond au seuil pour les adultes en Belgique, en France ou en Suisse. Par conséquent, la même conclusion s’impose pour toute la population de ces pays.

Que se passera-t-il au-delà de la zone de distribution ?

En France, des stocks d’iode sont disponibles au-delà des zones de pré-distribution. Ces comprimés devront être distribués en urgence, si nécessaire.

En France, selon la circulaire interministérielle du 11 juillet 2011, « le ministre chargé de la santé a décidé de constituer un stock de 110 millions de comprimés d’iodure de potassium dosés à 65 mg […]. Les nouveaux comprimés d’iodure de potassium sont produits par la pharmacie centrale des armées […]. Dans le cadre de la nouvelle doctrine, le principe d’un seul site de stockage par département a été retenu […]. Un stock zonal de sécurité sera également conservé afin de permettre, en cas de besoin, l’ajustement des dotations ou les mutualisations nécessaires, notamment selon les variations saisonnières des populations […]. Le stock départemental est constitué proportionnellement au nombre d’habitants par département […]. Les lieux de stockage départementaux ont été déterminés en tenant compte de la nécessité d’organiser une distribution rapide et efficace » sur tout le territoire national [Santé2011].

Ainsi, au-delà des 10 km, la « ventilation » des comprimés d’iode est définie dans les plans ORSEC-iode. Celui du Tarn-et-Garonne, par exemple, mentionne qu’« à l’inverse des dispositions antérieures les mairies chefs-lieux de canton ne seront donc plus dépositaires permanents des comprimés. En revanche, en cas de crise nucléaire avec des rejets radioactifs les communes chefs-lieux de canton recevront les stocks de comprimés d’iode correspondant à la population du canton et seront chargées d’en organiser la distribution pour les communes qui viendront récupérer leur lot de comprimés. Toutes les communes continueront à assurer la distribution des comprimés aux populations se trouvant sur le territoire communal » [ORSEC-iode2012].

« Dès la décision de distribution des comprimés d’iode prise par le préfet, la préfecture alerte le grossiste répartiteur pour initier la phase de ventilation des comprimés vers les mairies chefs-lieux de canton. » Ensuite chaque mairie doit aller au chef lieu de canton chercher les comprimés et assurer la distribution aux habitants. Ce n’est pas très réaliste.

Au-delà des zones de distribution, des stocks d’iode sont disponibles sur un seul site de stockage par département. Dès la décision de distribution des comprimés d’iode, la préfecture alerte le grossiste répartiteur pour initier la phase de « ventilation » des comprimés vers les mairies chefs-lieux de canton. Ensuite chaque mairie doit aller au chef lieu de canton chercher les comprimés et assurer la distribution aux habitants. Cela n’est pas très réaliste et peut entrer en conflit avec un ordre de mise à l’abri. De plus, cette procédure n’a jamais été évaluée.

De plus, ces plans n’ont pas été évalués et l’on ne sait pas combien de temps serait nécessaire à la distribution de ces comprimés en cas d’urgence nucléaire, sachant qu’elle pourrait être perturbée par les populations fuyant les zones potentiellement exposées. Par ailleurs, la distribution de ces comprimés en phase d’urgence ou l’appel à aller les retirer dans les mairies peut entrer en conflit avec l’ordre de mise à l’abri.

Le cas français est particulièrement surprenant. En février 2014, les autorités françaises ont publié le premier plan national d’urgence nucléaire [SGDSN2014] qui va obliger de revoir les Plans Particuliers d’Intervention (PPI) locaux sur de nombreux points, mais n’a pas étendu pas la distribution d’iode au-delà de 10 km en 2016. Au même moment, ces mêmes autorités discutaient au niveau européen une prise de position commune recommandant l’extension de la protection de la thyroïde jusqu’à 100 km. Elles ont reconnu qu’il est nécessaire d’avoir « un niveau minimal de préparation à la mise en œuvre des actions :

  • l’évacuation doit être préparée sur un rayon allant jusqu’à 5 km autour des centrales, la mise à l’abri des personnes et la distribution d’iode sur un rayon allant jusqu’à 20 km ;
  • une stratégie générale doit être définie afin d’être en mesure d’étendre l’évacuation sur un rayon allant jusqu’à 20 km, la mise à l’abri des personnes et la distribution d’iode sur un rayon allant jusqu’à 100 km » [ATHLET2014].

Comment expliquer cette schizophrénie ? Il y a urgence à appliquer que les autorités ont admis au niveau international qui recommandent qu’une stratégie soit mise en place pour mettre à l’abri et protéger la thyroïde jusqu’à 100 km. Il faudrait donc distribuer l’iode jusqu’à 100 km pour éviter le conflit entre ces deux mesures de protection.

Problèmes frontaliers

Dans chaque pays, la distribution des comprimés d’iode s’arrête à la frontière. En Suisse la centrale de Beznau est à quelques kilomètres de la frontière allemande, mais c’est à l’Allemagne de protéger sa propre population (voir la carte interactive de distribution). C’est la même chose avec les centrales nucléaires françaises situées près des frontières. Celle de Chooz est enclavée dans le territoire belge, sans qu’EdF ne finance la distribution de comprimés d’iode en Belgique. Le Luxembourg distribue des comprimés d’iode à cause de la centrale française de Cattenom.

Une telle situation est aberrante. Ce doit être aux exploitants du nucléaire de financer la distribution de comprimés d’iode partout, même dans les pays voisins.

Niveau opérationnel d’intervention

Après la catastrophe de Tchernobyl, l’apparition en excès de cancers de la thyroïde a été constatée dans les zones où la dose moyenne à la thyroïde n’avait pas dépassé 100 mGy (Jacob et al, Thyroid cancer risk to children calculated, Nature 392 (1998) 31).

Il existe plusieurs définitions de la dose à la thyroïde (dose absorbée et dose équivalente), avec leurs unités propres, respectivement le milligray (mGy) et le millisievert (mSv). Les recommandations internationales mélangent les deux. Mais, appliquées à l’impact de l’iode radioactif à la thyroïde, ces deux unités sont équivalentes. On peut remplacer l’une par l’autre.

Ainsi, dans sa publication n°103, la CIPR recommande que l’iode stable soit administré, si la dose équivalente à la thyroïde risque de dépasser une valeur fixée entre 50 et 500 mSv. L’AIEA considère que la dose absorbée de 100 mGy par la thyroïde est une valeur générique optimisée [CE-TREN2010]. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) « estime qu’il convient d’examiner les risques pour différents groupes d’âge lors de l’élaboration des plans d’urgence détaillés, et aussi la possibilité de différencier les critères d’administration de prophylaxie par de l’iode stable. Ainsi, les enfants, qui ont un plus grand besoin en iode stable, seront considérés séparément des personnes âgées où les effets secondaires constituent un plus grand risque. » En conséquence, elle recommande que « la planification pour la prophylaxie utilisant de l’iode stable pour les enfants devrait idéalement être considérée au 1/10ème du niveau d’intervention générique, c’est à dire 10 mGy de dose évitable[1] à la thyroïde. Ce niveau est également approprié pour les femmes enceintes » [OMS1999].

En Europe, la situation varie selon les pays. Certains s’en tiennent pour l’instant aux directives de l’AIEA. La France, la Belgique, l’Allemagne, le Luxembourg et la Suisse ont décidé conjointement d’adopter la plus faible valeur de la CIPR, à savoir 50 mSv en dose équivalente à la thyroïde. Enfin, la Belgique et d’autres pays européens ont également introduit le niveau optimisé de 10 mSv pour les enfants et les femmes enceintes ou qui allaitent [CE-TREN2010].

En Suisse, dans le document « questions/réponses » du site Internet dédié à la distribution d’iode [KI2014], il est précisé que dans les pays où les apports en iode sont insuffisants, « le risque de développer une hyperthyroïdie est considéré comme important, et on recommande aux personnes de plus de 45 ans de ne pas prendre de comprimés d’iodure de potassium en cas d’accident. En Suisse, il a été décidé de stocker des comprimés d’iodure de potassium pour tous les habitants. » Le Luxembourg, quant à lui, recommande « aux personnes de plus de 45 ans de demander conseil à leur médecin traitant. » Auront-ils la réponse le jour de l’accident ? En France, les documents d’information de l’ASN ne mentionnent pas de limite d’âge.

En revanche, dans ces pays, il n’est pas prévu de seuil d’administration plus bas pour les enfants en bas âge et les femmes enceintes ou allaitantes.

Administration multiple

Une dose d’iode stable a un effet pendant 24 heures environ. En cas de rejets prolongés, comme ce fut le cas à Tchernobyl ou à Fukushima, la CIPR considère que « normalement, l’évacuation doit être préférée à l’administration d’une seconde dose. Si des rejets prolongés potentiels entraînent une administration répétée à une population à l’abri, le plan d’urgence doit expliquer comment cela sera réalisé. L’administration répétée ne doit pas être considérée, à moins qu’un rejet soit détecté plus de 24 heures après la première administration et que l’évacuation n’est pas possible. Idéalement, la prophylaxie à l’iode stable ne doit pas être utilisée pour se protéger contre la contamination des aliments. Quand c’est possible, des restrictions alimentaires doivent s’y substituer » [ICRP109 (Table C3)].

Une étude comparative européenne sur le sujet signale qu’une « seconde administration est envisagée dans la plupart des pays, surtout en cas de rejets prolongés, avec un dosage identique ou plus faible que lors de la première prise. Au Royaume-Uni et en Belgique, l’iode stable peut aussi être utilisé temporairement pour protéger les enfants d’une exposition via l’alimentation, jusqu’à ce que des restrictions alimentaires soient imposées. La deuxième prise est généralement envisagée 24 heures après la première. La deuxième prise est parfois envisagée pour les populations les plus sensibles, à savoir, les nouveaux nés, les jeunes enfants, les femmes enceintes et les femmes qui allaitent » [EC-TREN2010].

Le Plan National français précise effectivement que, « si l’évolution de la situation le nécessite, une deuxième prise est alors envisageable », sans plus de précision [SGDSN2014].

Dans la rubrique « questions/réponses » du site Internet dédié à la distribution d’iode en Suisse [KI2014], il est mentionné que, pour les femmes enceintes et allaitantes, la posologie est de « deux comprimés par jour, à prendre en une fois, pendant deux jours au maximum. La durée nécessaire de la prise des comprimés est communiquée par les autorités. » Pour les enfants de 2 mois à 12 ans, le nombre de prises n’est pas précisé. Pour les autres catégories de population, la prise est unique.

A noter qu’en France, l’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN) a lancé, le 27 mars dernier, le projet Priodac (prophylaxie répétée par l’iode stable en situation accidentelle) afin « de déterminer les modalités d’administration d’iode stable aux personnes se trouvant dans une zone de rejets accidentels radioactifs répétés ou prolongés tels que ceux qui ont été observés à Fukushima. L’objectif est de déterminer la posologie et le rythme d’administration optimaux, ainsi que les potentiels effets secondaires pour les différentes catégories de populations (nourrissons, enfants, adultes, femmes enceintes…) afin de réduire le risque de cancer de la thyroïde. Les premiers résultats sont attendus d’ici cinq ans avec, au terme du projet, une modification de l’actuelle autorisation de mise sur le marché des comprimés d’iodure de potassium et la proposition d’une nouvelle doctrine « Iode » en cas d’accident nucléaire. »

Les personnes concernées doivent impérativement être mieux informées au préalable de la politique en matière d’administration multiple d’iode stable.

Information de la population

Il est impossible, pour le public, de savoir si la dose limite à la thyroïde risque d’être dépassée et quand il faut prendre les comprimés d’iode en cas d’accident. Une bonne protection implique donc que les autorités arrivent à calculer rapidement les zones potentiellement touchées et puissent prévenir immédiatement les personnes concernées. Au Japon, lors de la catastrophe de Fukushima, cela n’a pas été le cas.

L’alerte rapide de la population avec la transmission d’informations pertinentes est indispensable à la réussite d’une gestion de crise. Cela nécessite une redondance de moyens de communication, incluant des sirènes, les médias audio-visuels et les téléphones. L’information doit arriver à temps. Ces moyens ont-ils été testés au moyen d’une enquête pour connaître le pourcentage de personnes qui ont entendu l’alerte et compris le message diffusé ?

Le contenu des messages est bien cadré par la convention d’Aarhus sur l’accès à l’information et la participation du public [Aarhus1998], qui stipule, dans son article 5, « qu’en cas de menace imminente pour la santé ou l’environnement, qu’elle soit imputable à des activités humaines ou qu’elle soit due à des causes naturelles, toutes les informations susceptibles de permettre au public de prendre des mesures pour prévenir ou limiter d’éventuels dommages qui sont en la possession d’une autorité publique soient diffusées immédiatement et sans retard aux personnes qui risquent d’être touchées. »

Au-delà de la prophylaxie à l’iode

En cas d’accident grave, la protection de la thyroïde par la prise de comprimés d’iode n’est utile qu’en attendant la mise en place d’autres mesures de protection de la population, qui consistent dans la mise à l’abri temporaire et l’évacuation. Un accident nucléaire grave entraîne les rejets de nombreux autres éléments radioactifs contre lesquels les comprimés d’iode ne sont d’aucune utilité. Le laboratoire de l’ACRO a identifié 11 radioéléments différents dans les sols autour de Fukushima durant le premier mois.

Comme le note le site officiel suisse [KI2014], « les comprimés d’iode empêchent l’accumulation dans la glande thyroïde de l’iode radioactif, qui peut être émis dans l’air lors d’un incident survenant dans une centrale nucléaire et transporté par le vent dans un secteur alentour. En revanche, ils ne protègent pas des risques liés à un rayonnement radioactif direct. Dans ce cas, il est donc impératif de se rendre à l’intérieur d’une maison, dans une cave ou un abri conformément aux instructions des autorités. »

La publication 109 de la CIPR précise que la mise à l’abri n’est pas recommandée au-delà de 48 heures environ. En outre, la nécessité de l’approvisionnement alimentaire et la séparation potentielle des membres d’une famille constituent d’autres facteurs limitant. Les enfants peuvent être à l’école et les parents au travail. Ainsi, les autorités françaises préconisent de ne pas dépasser « une durée de l’ordre d’une demi-journée » [SGDSN2014].

A Tchernobyl et Fukushima, les rejets les plus massifs se sont poursuivis pendant une dizaine de jours.

Dans les zones les plus contaminées, l’évacuation demeure la seule mesure de protection possible, même si c’est la plus complexe à mettre en œuvre, car elle nécessite une bonne coordination entre les différents acteurs, la transmission d’informations pertinentes vers le public et la mise en place d’une lourde logistique. Celle-ci doit souvent être décidée en tout début de crise, lorsque la situation dans la centrale peut encore être incertaine. Une telle mesure nécessite une bonne préparation qui doit être soigneusement évaluée. C’est aussi la plus traumatisante pour les populations concernées qui risquent de tout perdre.

Sites Internet officiels :

Sigles :

AFCN :           Agence Fédérale de Contrôle Nucléaire (Belgique)
AIEA :             Agence Internationale de l’Energie Atomique
CIPR :            Commission Internationale de Protection Radiologique
HERCA :         Head of the European Radiological protection Competent Authorities
NAIIC :            Nuclear Accident Independent Investigation Commission of Japanese National Assembly
NRA :             Nuclear Regulation Authority (Japon)
NRC :             Nuclear Regulatory Commission (Etats-Unis)
OMS :             Organisation Mondiale de la Santé
TEPCo :          Tôkyô Electric Power Company
UNSCEAR :     United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic Radiation

Références :

[Aarhus1998] Nations Unies, Commission Economique pour l’Europe, Convention sur l’accès à l’information, la participation du public au processus décisionnel et l’accès à la justice en matière d’environnement, 25 juin 1998
[AFCN2011] P. Smeesters, L. Van Bladel, Agence fédérale de Contrôle nucléaire, Accidents nucléaires et protection de la thyroïde par l’iode stable, 8 mars 2011

[ASSS2012] Agence de la santé et des services sociaux de la Mauricie et du Centre-du-Québec, Lignes directrices pour l’utilisation des comprimés d’iode stable en cas d’accident à la centrale nucléaire Gentilly-2, Mise à jour 2012
http://www.urgencenucleaire.qc.ca/documentation/lignes_directrices_ki.pdf

[ATHLET2014] Heads of the European Radiological protection Competent Authorities (HERCA) and Western European Nuclear Regulators’ Association (WENRA), Ad hoc High-Level Task Force on Emergencies (AtHLET), Position paper, 22 October 2014
Ou en français, Approche HERCA-WENRA pour une meilleure coordination transfrontalière des actions de protection durant la première phase d’un accident nucléaire, 22 octobre 2014
[EC-TREN2010] EC DG for Transport & Energy, Medical Effectiveness of Iodine Prophylaxis in a Nuclear Reactor Emergency Situation and Overview of European Practices, RISKAUDIT Report No. 1337, January 2010
[HERCA2011] Head of the European Radiological protection Competent Authorities, Emergency Preparedness – Practical Guidance – Practicability of Early Protective Actions, Approved at the occasion of the 7th HERCA meeting held in Brussels on 30 June 2011
[IAEA1996] IAEA, Report by the International Nuclear Safety Advisory Group-10, Defence in Depth in Nuclear Safety, 1996
[IAEA2006] The Chernobyl Forum: 2003–2005, Chernobyl’s Legacy: Health, Environmental and Socio-Economic Impacts and Recommendations to the Governments of Belarus, the Russian Federation and Ukraine, April 2006
[ICRP109] International Commission on Radiological Protection, Publication 109: Application of the Commission’s Recommendations for the Protection of People in Emergency Exposure Situations, Approved by the Commission in October 2008.
[KI2014] Service d’approvisionnement en iodure de potassium, ATAG Organisations économiques SA, sur mandat de la pharmacie de l’armée, base logistique de l’armée / affaires sanitaires, site Internet d’information kaliumiodid.ch, consulté en octobre 2014.
[NRA2012] Nuclear Safety Commission, Special Committee on Nuclear Disaster, Emergency Preparedness guidelines working group, Interim Report for Reviewing, “Regulatory Guide: Emergency Preparedness for Nuclear Facilities”, March 2012
[OMS1999] World Health Organization, Guidelines for Iodine Prophylaxis following Nuclear Accidents, Update 1999
[ORSEC-iode2012] Préfet du Tarn-et Garonne, Plan départemental de gestion et de distribution des comprimés d’iode stable (Plan Orsec Iode), Octobre 2012

http://www.tarn-et-garonne.gouv.fr/content/download/1920/11758/file/PLAN_IODE_Dpt_82_-__Octobre_2012.pdf

[PURNB2003] Arrêté royal portant fixation du plan d’urgence nucléaire et radiologique pour le territoire belge, 17 octobre 2003, Moniteur belge, 20 novembre 2003, p. 55876 http://www.fanc.fgov.be/GED/00000000/700/715.pdf

[Santé2011] Ministère du travail, de l’emploi et de la santé, ministère des solidarités et de la cohésion sociale, Circulaire interministérielle DGS/DUS no 2011-340 et DSC no 2011-64 du 11 juillet 2011 relative au dispositif de stockage et de distribution des comprimés d’iodure de potassium hors des zones couvertes par un plan particulier d’intervention (PPI) (IOCE1119318C)
[SGDSN2014] Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), Plan national de réponse, accident nucléaire ou radiologique majeur, février 2014
[SSK2014] Strahlenschutzkommission, Planungsgebiete für den Notfallschutz in der Umgebung von Kernkraftwerken, Empfehlung der Strahlenschutzkommission, Verabschiedet in der 268. Sitzung der Strahlenschutzkommission am 13./14. Februar 2014
Also available in English: Planning areas for emergency response near nuclear power plants – Recommendation by the German Commission on Radiological Protection, Adopted at the 268th meeting of the German Commission on Radiological Protection on 13 and 14 February 2014
[UNSCEAR2008] United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic Radiation 2008, Report to the General Assembly with Scientific Annexes, Volume II, Scientific Annexe D, published in 2011

 [1] La « dose évitable » est, comme son nom l’indique, la dose qui peut être évitée par une prophylaxie à l’iode stable. Pour pouvoir éviter 10 mGy, il faut que la dose reçue soit d’au moins 10 mGy. Si elle est potentiellement beaucoup plus élevée, on préconisera l’administration d’iode stable, même si la période n’est pas optimale par rapport aux rejets.

80% du stock d’eau contaminée à Fukushima daï-ichi dépasse les autorisations de rejet

TEPCo a accumulé plus d’un million de mètres cubes d’eau contaminée dans des citernes sur le site de la centrale de Fukushima daï-ichi et le stock continue à s’accroître de jour en jour. Une grande partie de cette eau a été partiellement décontaminée, et il restait plus, officiellement, que du tritium (hydrogène radioactif), qu’il est difficile de séparer et stocker. Cette situation n’est pas pérenne et la meilleure solution trouvée par la compagnie et le gouvernement est le rejet en mer. Ne restait plus qu’à convaincre les résidents…

Les autorités ont donc organisé 3 réunions publiques, à Tomioka et Kôriyama et les quelques personnes qui y ont assisté ont posé des questions sur la contamination résiduelle. Il est rapidement apparu, comme nous l’avons rapporté en août dernier, que la contamination résiduelle pour certains éléments dépassait les concentrations maximales autorisées pour le rejet en mer. Les populations concernées se sont donc senties trahies, une nouvelle fois, car il n’était question que de tritium dans la communication de l’exploitant et du gouvernement. L’assistance a donc fait part de son opposition aux rejets en mer.

TEPCo vient d’admettre que 80% du stock d’eau traitée avait une contamination résiduelle qui dépasse, en concentration, les autorisations de rejet en mer. La concentration en strontium, particulièrement radio-toxique, peut atteindre 600 000 Bq/L, ce qui est environ 20 000 fois plus que la limite autorisée. La compagnie parle maintenant d’effectuer un second traitement avant rejet en mer.

Environ 161 000 m3 auraient une concentration de l’ordre de 10 à 100 fois la limite, auxquels il faut ajouter 65 000 autres mètres cubes, avec jusqu’à 20 000 fois la limite, selon TEPCo. Sa station de traitement traite environ 340 m3 jour actuellement. A ce rythme là, il lui faudrait 2 ans pour traiter ce stock… sans parler du coût. Ce total ne fait pas encore les 750 000 m3 annoncés comme faisant 80% du stock. La presse ne donne pas de détails sur le reste.

La compagnie n’a plus de place sur le site de la centrale. Et toute cette eau accumulée représente un danger en cas de fort séisme car on ne sait pas si les cuves tiendront. Quand on pense que le premier ministre japonais avait déclaré au Comité international olympique que la situation était sous contrôle…

TEPCo évoque des pannes en 2013 sur ALPS, la station de traitement des eaux, et de l’eau fortement contaminée se serait mélangée à de l’eau traitée. La compagnie aurait aussi eu du retard par moment dans le remplacement des filtres. Et ce n’est que maintenant qu’elle le dit ! Après, quand les populations s’opposent aux rejets, c’est à cause des rumeurs néfastes…

Cette gestion de l’eau contaminée et de la concertation avec les populations est lamentable.