Rayonnements ionisants et cancers

Une leucémie peut avoir plusieurs origines et il ne sera jamais possible de dire si la leucémie du travailleur de Fukushima est due à la radioactivité ou pas. En revanche, on peut pas exclure que l’exposition aux rayonnements ionisants en soit bien la cause. Il a accepté de prendre des risques en allant travailler à Fukushima daï-ichi. Il est donc normal que cette maladie soit reconnue comme d’origine professionnelle et que le travailleur ait droit à prise en charge complète et un soutien financier.

Dans une interview au quotidien Asahi, il déclare qu’il espère que son cas aider d’autres travailleurs qui souffrent du cancer à recevoir un indemnisation. Il dit être allé à Fukushima pour contribuer au rétablissement des communautés affectées et n’avoir aucun regret.

Dans ce même article, un représentant du ministère de la santé explique que la limite de 5 mSv en un an fixée pour reconnaître une leucémie comme d’origine professionnelle correspond à la limite pour le public à l’époque. Depuis, elle a été abaissée à 1 mSv/an sans que les autorités japonaises ne modifie la règle pour les travailleurs. Dans un tel contexte, il est ensuite difficile d’expliquer aux habitants de Fukushima que la limite d’évacuation est de 20 mSv/an.

S’il n’est pas possible de conclure pour un cas individuel, il est, en revanche, possible de faire des études statistiques sur un grand nombre de travailleurs. Nous avions signalé, en juin dernier, qu’une étude épidémiologique avait confirmé que la faibles doses pouvaient entraîner une augmentation du nombre de cas de leucémie. Cette étude ne s’intéresse qu’aux décès par leucémie. Or, de nos jours, on soigne la majorité d’entre elles. De nombreux cas échappent donc à ces statistiques. Il faudrait donc étudier la morbidité, mais il n’y a pas toujours de registres avec les données.

La deuxième partie de cette étude vient de paraître et l’article est en libre accès. Elle concerne le risque de décès par cancer autre que leucémie et confirme la relation entre exposition aux rayonnements ionisants et cancers observée chez les survivant de Hiroshima et Nagasaki. Ces derniers ont subit une forte exposition, mais brève, alors que les travailleurs du nucléaire ont reçu des faibles doses tout au long de leur vie. Il n’y a pas de différence entre les pays étudiés. Les fortes doses ne sont donc pas plus dangereuses que les faibles doses cumulées, pour une même exposition totale.

Pas de contamination interne détectée chez les enfants de Fukushima

Selon une étude publiée dans les Comptes-rendus de l’académie des sciences du Japon (article disponible en libre accès), aucune contamination interne n’a été détectée chez 2 707 enfants âgés de 0 à 11 ans contrôlés par anthropogammamétrie (Whole Body Counter, WBC) entre décembre 2013 et mars 2015. La limite de détection (ou seuil de décision, ce n’est pas précisé) est d’environ 3 Bq/kg. La majorité des enfants vivent à Fukushima. D’autres, dans les provinces voisines touchées par les retombées radioactives.

Trois appareils spécialement conçus pour mesurer la contamination interne des petits de moins de 130 cm, appelés Babyscan, ont été installés dans trois hôpitaux ou cliniques de Fukushima : Hirata Central Hospital, près de Kôriyama, Tokiwakai Hospital à Iwaki et l’hôpital municipal général de Minami-Sôma. La clinique Hirata a signé des accords avec les communes de Miharu à Fukushima et de Daïgo à Ibaraki pour contrôler tous les enfants scolarisés.

Un questionnaire était remis aux familles lors de ces examens pour connaître leur comportement alimentaire. L’article donne une analyse statistique sur la consommation d’eau en bouteille, de riz et de légumes cultivés en dehors de Fukushima. Les résultats sont très disparates en fonction des communes. A Miharu, seulement 4% des familles évitent à la fois l’eau du robinet et l’alimentation locale. A Sôma et Minami-Sôma, c’est plus de 50%. Il n’y a pas de différence observée dans les résultats des contrôles de la contamination interne.

Augmentation du taux de cancers de la thyroïde : explications du Prof. Tsuda

Nous avons mentionné la publication récente, dans une revue internationale d’épidémiologie, d’une étude remettant en cause la version officielle pour expliquer l’augmentation du nombre de cancers de la thyroïde chez les jeunes de Fukushima.

Le 8 octobre dernier, le premier auteur de cette étude, le Prof. Toshihidé Tsuda, de l’université d’Okayama, a tenu une conférence de presse à Tôkyô, devant le Club des correspondants étrangers du Japon. Une copie des transparents présentés ce jour là et le texte d’accompagnement sont disponibles à l’ACRO.

La version anglaise du texte explicatif distribué à la presse est disponible en ligne ici au format pdf. Fukushima Voice a aussi mis en ligne une vidéo de cette conférence.

Nous publions, ci-dessous, la version française de ce texte, traduit par nos soins.


1. Résumé de l’article

Les examens systématiques de la thyroïde des résidents de Fukushima de moins de 18 ont débuté en octobre 2011, après l’accident à la centrale nucléaire de Fukushima daï-ichi en mars 2011 qui a fait suite aux grands séisme et tsunami de l’Est du Japon. La première vague de dépistage, conduite durant les années fiscales 2011 à 2013, est terminée, et la deuxième vague est en cours durant les années fiscales 2014 et 2015. (NDT : les années fiscales débutent le 1er avril et terminent au 31 mars de l’année suivante au Japon). Depuis février 2013, les résultats de ces examens sont rendus publics en japonais et en anglais sur le site Internet de la province de Fukushima. Cependant, aucune analyse épidémiologique n’a été effectuée sur ces données, ce qui est une lacune pour la compréhension de la situation, la prise en compte de facteurs de confusion, la santé publique et la politique de santé, pour l’avenir et l’information des patients.

L’équipe de l’université d’Okayama a utilisé les méthodes d’analyse épidémiologique standard pour analyser les données et soumis les résultats à Epidemiology, le journal officiel de la Société internationale d’épidémiologie environnementale. L’article a été accepté pour publication et une version provisoire est disponible en ligne.

Titre de l’article : Thyroid Cancer Detection by Ultrasound Among Residents Ages 18 Years and Younger in Fukushima, Japan: 2011 to 2014.

Résumé :

Contexte : Après les grands séismes et tsunami de l’Est du Japon de mars 2011, des radioéléments ont été rejetés dans l’environnement par la centrale de Fukushima daï-ichi. En prenant en compte les connaissances actuelles, une inquiétude est apparue à propos d’une augmentation de l’incidence des cancers de la thyroïde chez les résidents exposés.

Méthode : Après les rejets, les autorités régionales ont effectué des échographies de la thyroïde chez tous les résidents âgés de 18 ans et moins. La première vague de dépistage a concerné 298 577 personnes jusqu’au 31 décembre 2014 et une deuxième vague a débuté en avril 2014. Nous analysons les résultats officiels des première et deuxième vagues, jusqu’en décembre 2014, en comparaison à l’incidence annuelle au Japon et à celle dans la province de Fukushima.

Résultats : Le taux d’incidence le plus élevé par rapport à l’incidence annuelle au Japon, a été observé dans la partie centrale de la province, en prenant en compte un temps de latence de 4 ans (taux d’incidence = 50 ; intervalle de confiance (IC) à 95% : 25, 90). La prévalence du cancer de la thyroïde était de 605 cas par million de personnes examinées (IC à 95% : 302 – 1 082) et le ratio standardisé de prévalence, comparé au district de référence de Fukushima était de 2,6 (IC à 95% : 0,99 – 7,0). Pour la deuxième vague de dépistage, même en supposant que toutes les autres personnes examinées n’auront pas de cancer, un ratio des taux d’incidence de 12 est déjà observé (IC à 95% : 5,1 – 23).

Conclusions : Un excès de cancers de la thyroïde a été détecté par échographie chez les enfants et adolescents de Fukushima dans les quatre premières années qui ont suivi les rejets et il est peu probable qu’il soit expliqué par le dépistage systématique.

2. Signification de l’article, les effets du dépistage et le discours sur le sur-diagnostic

Cette analyse révèle que l’incidence des cancers de la thyroïde durant les trois premières années de l’accident a été multipliée par plusieurs dizaines de fois chez les résidents de Fukushima qui avaient moins de 18 ans au moment de l’accident, en comparaison au taux d’incidence national, et qu’il serait impossible d’attribuer cet effet à d’autres causes que les radiations, comme « l’effet du dépistage » systématique et le « sur-diagnostic ». Selon certains spécialistes « l’effet de dépistage systématique » se rapporte à la détection de « vrais cancers » 2 à 3 ans plus tôt que par diagnostic à partir de signes cliniques. Le « sur-diagnostic » se rapporte au dépistage de « faux cancers », ou d’une masse de cellules cancéreuses qui n’aurait jamais été diagnostiquée cliniquement durant la vie du patient. Dans de nombreuses discussions, ces deux effets, à savoir l’effet du dépistage et le sur-diagnostic, sont inclus dans le terme « effet du dépistage », avec souvent en tête le sur-diagnostic.

Notre analyse révèle que l’incidence des cancers de la thyroïde à la fin 2014 excède largement le risque pour les enfants estimé sur 15 ans par l’OMS dans son rapport WHO Health risk assessment from the nuclear accident after the 2011 Great East Japan earthquake and tsunami publié fin février 2013. De plus, alors qu’une tendance à l’excès du nombre de cancers de la thyroïde a commencé à être observée à Tchernobyl en 1987, un an après l’accident, cette étude met en évidence que le dépistage par échographie conduit à la détection d’une augmentation de l’incidence dès la première année.

Je vais maintenant expliquer pourquoi l’effet dépistage et le sur-diagnostic ne sont pas des explications valables pour cet excès de cas de cancers de la thyroïde. D’abord, le taux d’incidence des cancers de la thyroïde calculé dans notre étude est de 20 à 50 fois plus élevé que le taux d’avant la catastrophe. C’est un ordre de grandeur plus élevé que l’augmentation observée dans le passé du nombre de cancers de la thyroïde liée à d’autres causes que les radiations. L’effet dépistage entraîne une augmentation de plusieurs fois du taux d’incidence des cancers, y compris celui de la thyroïde, détectés par rapport à l’absence de dépistage. Mais il est impossible d’expliquer une telle augmentation de l’incidence par d’autres causes que les radiations.

Ensuite, malgré les affirmations répétées qu’il n’y a jamais eu, par le passé, un tel dépistage et suivi systématiques d’une population peu exposée comme celle de la première vague à Fukushima, des études ont été publiées sur des dépistages par échographie menées à Tchernobyl sur des enfants et adolescents qui ont été conçus après l’accident ou qui vivaient dans des zones avec de relativement faibles niveaux de contamination. Un total de 47 203 individus a subi un tel dépistage et pas un seul cas de cancer de la thyroïde n’a été détecté. Bien que la classe d’âge diffère légèrement du dépistage dans la province de Fukushima, une telle différence ne peut pas être expliquée par la différence de niveau de sophistication du matériel de détection pour des nodules de 5 mm.

 
Auteurs Période de dépistage Âge des enfants auscultés Zone de dépistage Nombre de sujets Nombre de cas de cancer de la thyroïde Prévalence par million

(IC à 95%)

Demidchik et al 2002 14 ans et moins Gomel (nés après 1987) 25 446 0 0

(0-145)

Shibata et al. 1998-2000 8-13 ans Gomel

(nés après 1987)

9 472 0 0

(0-389)

Ito et al 1993-1994 7-18 ans Mogilev (relativement peu contaminé) 12 285 0 0

(0-300)

Total 47 203 0 0

(0-78)

Réfs : Demidchik YE et al., Childhood thyroid cancer in Belarus, Russia and Ukraine after Chernobyl and at present, Arq Bras Endocrinol Metab 2007 ; 51 ; 748-762
Shibata Y. et al , 15 years after Chernobyl : new evidence of thyroid cancer, Lancet 2001 ; 358 ;1956-1966
Ito M et al, Childhood thyroid diseases around Chernobyl evaluated by ultrasound examination and fine needle aspiration cytology, Thyroid 1995 ; 5(5) ; 365-368

De plus, les variations géographiques du taux de cancers détectés (taux de prévalence) à l’intérieur de la province de Fukushima ne peuvent pas être expliquées par l’effet dépistage ou le sur-diagnostic. De même, les premiers résultats de la deuxième vague de dépistage pointent un taux d’incidence qui est déjà environ 20 fois plus élevé que le taux avant accident, même en prenant des hypothèses conduisant à une forte sous-estimation. Quand les données publiées le 31 août 2015 sont analysées par zone et district, il est devenu apparent que le taux d’incidence par endroit commence à excéder le taux de la première vague. Comme les cas attribués à l’effet dépistage et au sur-diagnostic auraient déjà dû être détectés, cela suggère que l’exposition aux radiations liée à l’accident commence à apparaître dans la province de Fukushima.

En plus du sur-diagnostic, il est souvent affirmé qu’il y a sur-traitement. Cependant, les données post-chirurgie des cas de cancer de la thyroïde opérés à l’Université médicale de Fukushima montrent qu’il n’y a pas d’évidence de chirurgie prématurée ou excessive, à l’exception de trois cas pour lesquels les patients et/ou leur famille ont opté pour une intervention chirurgical malgré l’option de surveillance sans chirurgie. Au contraire, les données suggèrent une progression rapide du cancer chez les patients opérés. Je vais donc introduire un extrait du document intitulé « A propos des cas indiqués pour la chirurgie », publié par le Prof. Shinichi Suzuki de l’université médicale de Fukushima :

A propos des cas indiqués pour la chirurgie

« Au 31 mars 2015, 104 personnes parmi celles éligibles au contrôle de la thyroïde ont subi une intervention chirurgicale après qu’une tumeur « maligne ou suspecte » ait été diagnostiquée lors des examens complémentaires. 97 d’entre-elles ont été opérées dans le département de chirurgie endocrinienne et de la thyroïde de l’université médicale de Fukushima et sept patients dans d’autres établissements. Comme un des 97 cas s’est avéré être atteint d’un nodule bénin après l’opération, 96 cas de cancer de la thyroïde sont discutés ici. Selon l’évaluation pathologique, 93 cas étaient des cancers papillaires de la thyroïde et 3 cas étaient des cancers faiblement différentiés […]. Les diagnostics pathologiques post-chirurgicaux ont révélés 28 cas (29%) avec une tumeur d’un diamètre inférieur ou égal à 10 mm, en excluant 14 cas avec une légère extension extra-thyroïdale. Et 8 cas (8%) n’avaient pas de métastases ganglionnaires, ni d’extension extra-thyroïdale ou de métastases distants (pT1a pN0 M0). Sur les 96 cas, une faible extension extra-thyroïdale (pEX1) a été observée chez 38 patients (39%), et les métastases ganglionnaires étaient positives pour 72 cas (74%). »

3. Perspectives et réactions internationales des épidémiologistes

La majorité des experts, à commencer par l’analyse de risque de l’OMS, s’attendaient à une augmentation de l’incidence des cancers de la thyroïde dans la province de Fukushima après l’accident. Par conséquent, il n’y a pas eu d’opposition forte aux résultats de nos analyses. Nous avons analysé régulièrement les dernières données publiées et présenté les résultats aux conférences annuelles de la Société Internationale d’Epidémiologie Environnementale (ISEE) à Bâle en 2013, Seattle en 2014 et San Paulo en 2015. Notre présentation a suscité un grand intérêt et les résultats de notre analyse ont été acceptés sans problème, mis à part l’étonnement provoqué par le taux élevé. Cette réaction nous laisse penser qu’il y a un fossé entre les opinions des experts internationaux et l’explication de l’effet dépistage et du sur-diagnostic au Japon.

4. Recommandations en tant que spécialiste de santé publique

Jusqu’à présent, les mesures de protection autres que l’évacuation n’ont presque jamais été discutées dans la province de Fukushima. Par conséquent, plusieurs recommandations peuvent être déduites de notre analyse. Il n’y a pas de raison de ne pas se préparer à l’augmentation attendue de l’incidence qui doit atteindre son maximum plus de 5 ans après la catastrophe, ainsi que d’autres situations attendues. Dès maintenant, l’administration doit préparer et implémenter des contre-mesures, dont une communication médiatique, plutôt que de discuter si les cancers de la thyroïde ont augmenté ou pas, ou s’il y a une relation causale avec l’exposition aux radiations.

Tout d’abord, en préparation à l’augmentation du nombre de cas potentiels de cancer de la thyroïde après la quatrième année de l’accident, les ressources médicales doivent être contrôlées pour être sûr d’être suffisamment équipées. Il se trouve que l’université médicale de Fukushima possède un système médical robotisé, le système chirurgical daVinci, qui doit éliminer les cicatrices visibles de la chirurgie de la thyroïde. Son utilisation devrait être prise en compte, même si elle n’est pas couverte par l’assurance maladie nationale.

Ensuite, un système devrait être mis en place pour recenser et suivre les cas de cancer de la thyroïde de façon exhaustive chez les plus de 19 ans au moment de l’accident ou en dehors de la province de Fukushima.

De plus, le dépistage actuel repose uniquement sur des échographies de la thyroïde. Avec le temps qui passe, la participation devrait diminuer. Un livret médical, comme le livret des Hibakushas, devrait être mis en place et le registre des cancers devrait être développé en collaboration avec les associations médicales communales et régionales.

Par ailleurs, on doit se préparer à évaluer et suivre des cancers autres que celui de la thyroïde, comme la leucémie, le cancer du sein et autres cancers solides, qui devraient aussi augmenter, selon l’étude de l’OMS. Le temps de latence minimal pour les tumeurs malignes hématologiques, comme la leucémie, est déjà passé. Je pense qu’il faut aussi s’intéresser aux pathologies non cancéreuses et se préparer à y faire face.

Bien entendu, il est nécessaire de continuer à accumuler des données afin de mener une analyse plus poussée de l’incidence des cancers de la thyroïde et des autres pathologies à Tchernobyl. L’évaluation de la dose à la thyroïde devrait aussi être revue à cause de l’excès d’occurrences de cas cancers par rapport aux prédictions de l’OMS.

Naturellement, le plan de retour des personnes déplacées dans les zones où l’exposition externe peut atteindre 20 mSv/an devrait être reporté pour l’instant. Si le plan de retour est basé sur une affirmation qui est scientifiquement fausse – il n’y a pas de cancer induit par les radiations, ou ils sont indiscernables s’ils surviennent, à un niveau d’exposition inférieur à 100 mSv -, alors, c’est une raison supplémentaire de le suspendre et de le réétudier.

Comme le débit de dose est encore élevé, un plan plus précis par classe d’âge devrait être préparé, bien que cela n’ait jamais été discuté par le passé. Dit autrement, d’autres mesures de protection contre les radiations devraient être planifiées et mises en place, dont, dans l’ordre, l’évacuation temporaire pour les femmes enceintes, les bébés, les enfants en bas âge, les enfants, les adolescents et les femmes en âge de procréer.

Enfin, je voudrais discuter les explications régulièrement données dans la province de Fukushima, comme « l’incidence des cancers ne va pas s’accroître à cause de l’accident de Fukushima », ou « même si l’incidence des cancers augmente, ce sera indétectable ». Ces affirmations ne sont correctes que si les deux conditions suivantes sont satisfaites :

  • Il n’y a pas d’excès d’occurrence des cancers radio-induits en dessous d’une exposition de 100 mSv ;
  • L’exposition à Fukushima n’a jamais dépassé 100 mSv, et toutes les doses reçues sont bien en dessous de cette limite.

Ces deux conditions ont entravé toute discussion concernant des mesures de protection réalistes prenant en compte les coûts.

Mais la condition n°1 n’est pas correcte scientifiquement, et aucun expert au Japon ou à l’étranger ne tiendrait un tel discours de nos jours. Et la condition n°2 n’est pas correcte non plus puisque la dose équivalente à la thyroïde a été estimée à plus de de 100 mSv chez les résidents situés au-delà de la zone de 20 km, lors du premier rapport de l’OMS publié en 2012, qui a servi de base au rapport de 2013 sur l’évaluation du risque. Notre analyse met en évidence des résultats qui excèdent largement la prédiction de l’OMS sur une période de 15 ans.

Cependant, il ne s’est passé que quatre ans et demi depuis l’accident. En prenant en compte le temps de latence moyen pour les cancers de la thyroïde et la tendance observée à Tchernobyl concernant l’évolution temporelle de l’excès de cancers de la thyroïde, il est très probable que de nouveaux cas de cancers de la thyroïde apparaîtront chaque année à un taux 10 à 20 fois supérieur à ce qui a été observé ces quatre dernières années. Dans de telles circonstances, le gouvernement doit modifier drastiquement ses affirmations, autrement la confiance sera perdue, résultant en un écart entre les mesures et la réalité. J’espère que notre étude va constituer une opportunité pour revoir la communication et les mesures gouvernementales. La situation actuelle ne va qu’aggraver l’anxiété, la méfiance et les dommages dus aux rumeurs infondées.

Excès de cancers de la thyroïde chez les enfants à Fukushima, selon une étude

Des chercheurs japonais viennent de faire paraître une étude dans laquelle ils étudient la fréquence d’apparition des cancers de la thyroïde chez les enfants de Fukushima. L’article scientifique est en libre accès et la présentation faite lors de la conférence de presse à Tôkyô, disponible à l’ACRO.

Dans ce travail, les auteurs utilisent les statistiques officielles disponibles en ligne et régulièrement rapportées sur ce site (voir les derniers résultats), mais ils réfutent les conclusions officielles. Les autorités admettent qu’il y a plus de cancers qu’attendu, mais prétendent que c’est un à un effet “râteau” lié au dépistage quasi-systématique. Dit autrement, ces cas seraient apparus plus tard si l’on ne les avait pas cherchés. L’autre argument des autorités est que l’excès de cancers de la thyroïde après Tchernobyl, admis par tous comme étant lié à la catastrophe nucléaire, n’est apparu qu’au bout de 4 à 5 ans.

Les auteurs de cette étude rapportent qu’une augmentation du taux de cancers est apparue au bout de 2,5 ans en Biélorussie et en Ukraine. Et surtout, il n’y a pas eu de dépistage là-bas. Par ailleurs, ils effectuent une étude statistique et montrent que l’augmentation observée lors de la première vague de dépistage dans la partie la plus contaminée de Fukushima ne peut pas être expliquée par l’effet “râteau”. Pour les détails, voir leur article.

Les auteurs ont divisé la région de Fukushima en plusieurs zones en fonction du niveau de contamination et de l’année lors de laquelle ont été menées les échographies de la thyroïde suivies d’examen complémentaires, le cas échéant. La zone la moins contaminée a servi de référence, tout comme d’autres régions du Japon où un dépistage a été effectué pour avoir des éléments de comparaison. Dans la région centrale, la plus touché, il y a 50 fois plus de cas de cancers de la thyroïde qu’attendu (ce facteur varie entre 25 et 90 avec un intervalle de confiance de 95%).

En ce qui concerne la deuxième vague de dépistage, les auteurs de l’étude notent aussi une augmentation significative du nombre de cas, qui lui ne peut pas être expliqué par l’effet “râteau”, car ces enfants n’avaient pas été diagnostiqués positifs lors du premier dépistage. Il y aurait déjà 12 fois plus de cas qu’attendu. En revanche, la deuxième campagne n’est pas terminée et il est donc prématuré de tirer des conclusions définitives.

Cette étude est critiquée par d’autres spécialistes. Dans le Japan Times, un détracteur explique que le lien de cause à effet ne peut pas être démontré car l’on ne connait l’exposition des personnes affectées. Et comme les mesures de la contamination radioactive de ces enfants n’ont pas été faites tant qu’il y avait de l’iode radioactif, on ne pourra jamais rien prouver… Un peu facile comme argument. C’est même une incitation à ne rien contrôler !

La seule possibilité qui reste pour estimer les doses à la thyroïde lors de l’accident est la modélisation des rejets et des comportements des personnes concernées. L’un des auteurs de cette étude, Toshihidé Tsuda, a signalé, lors de la conférence de presse à Tôkyô, que les autorités japonaises ont fait pression sur l’OMS pour que l’organisation revoit à la baisse ses estimations.

Le niveau de stress des mères de famille de Fukushima ne baisse plus

Le Centre d’Etudes Phychologiques Post-Catastrophe de l’Université de Fukushima évalue le niveau de stress des enfants et mères de famille de Fukushima. Pour cela, il utilise un indicateur qui varie de 0 à 3. Loin de Fukushima, dans les provinces de Hyôgo et de Kagoshima, le niveau moyen est de 1,06 à 1,08 pour les mères. 35% des personnes qui ont répondu à l’enquête s’y sont déclarés déprimées.

A Fukushima, le niveau moyen de stress des mères est beaucoup plus élevé : il est de 1,36 à 1,39, comme en 2014. En 2011, il était de 1,63. C’est 1,48 à Sôma et 1,29 à Iwaki. Et c’est chez les mères évacuées qu’il est le plus élevé, avec un niveau moyen de 1,85. En plus de la radioactivité, il y a les conditions de vie plus difficiles et les incertitudes face à l’avenir. Voir les témoignages récemment publiés. 67% des personnes évacuées à cause de la catastrophe nucléaire se disent déprimées. C’est 45% dans la ville de Fukushima.

Dans le sud de Miyagi, particulièrement touché par les retombées radioactives, le niveau de stress des mères varie de 1,40 à 1,42, comme à Fukushima.

Le Centre a entamé un programme “anti-stress” pour aider ces mères qui consiste en des réunions en petits groupes avec des experts pour échanger.

Du côté des enfants, le niveau moyen de stress est de 0,66 à 0,75 dans la ville de Fukushima, en fonction de la classe d’âge. Il monte jusqu’à 1,06 chez les enfants évacués et est de 0,42 à 0,44 loin de la catastrophe.

Un travailleur porte plainte contre TEPCo suite à un cancer

Un homme de 57 ans, qui a participé à des travaux de décontamination en 2011 à la centrale de Fukushima daï-ichi, vient de porter plainte contre TEPCo et ses employeurs, Taisei Corp. et son sous-traitant, Yamazaki Construction Co., suite à de multiples cancers. Il pense que c’est lié à l’exposition aux rayonnements et réclame 65 millions de yens (480 000 euros).

Ce serait la première plainte de se type depuis le début de la catastrophe nucléaire.

Il aurait participé au déblaiement de débris pendant quatre mois à partir de juillet 2011. Sa tâche consistait en la manipulation d’engins télécommandés, mais il aurait dû aussi conduire des engins et déblayer des débris radioactifs à la main quand les machines ne pouvait pas être utilisées.

La dose enregistrée est de 56,41 mSv pour les quatre mois de travail. C’est plus que la limite annuelle autorisée en temps normal, qui est de 50 mSv. Mais il prétend avoir reçu plus de 100 mSv car il aurait parfois travaillé sans dosimètre pour pouvoir travailler au-delà de la limite légale.

On lui aurait diagnostiqué un cancer de la vessie en juin 2012, un cancer de l’estomac en mars 2013 et du colon en mai 2013. Ils seraient apparus séparément. En 2013, il aurait demandé un dédommagement auprès du bureau du travail de Tomioka, mais sa demande a été rejetée.

Nouveaux cas de cancers de la thyroïde confirmé ou suspectés

Lors de la réunion du groupe de suivi de la surveillance sanitaire dans la province de Fukushima, de nouveaux résultats ont été présentés. Lors la deuxième campagne de dépistage du cancer de la thyroïde chez les jeunes, qui a débuté le 2 avril 2014, de nouveaux cas sont apparus.

Le nombre de cas de cancers confirmés après intervention chirurgicale est maintenant de 6. C’est un de plus que la dernière fois. Par ailleurs, il y a 19 enfants suspectés d’avoir un cancer. C’est 6 de plus que la dernière fois. Cela fait un total de 25 cas potentiels qui n’avaient pas été diagnostiqués avec un cancer lors de la première campagne de dépistage. Il y a 11 garçons et 14 filles qui avaient entre 6 et 18 ans en mars 2011. 169 455 ont été auscultés lors de cette deuxième campagne, sur 378 778 prévus. Cela fait un taux de 44,7%.

On est donc à 15 cas de cancer de la thyroïde confirmés ou suspectés sur 100 000 enfants, ce qui est beaucoup plus que ce l’on observe actuellement : 1,7 cas sur 100 000 dans la province voisine de Miyagi. Les autorités continuent à marteler qu’il est peu probable que ce soit dû à la catastrophe nucléaire.

Une traduction partielle en anglais, mais non officielle, est disponible sur le site de Fukushima Voices. Sur ces 25 cas, 23 avaient été classés A lors du premier dépistage, qui signifie pas d’examen complémentaire, et 2 classés B. On ne sait pas, pour ces deux derniers cas, s’il y a eu une biopsie et cytologie de faite.

Pour 14 d’entre eux, la dose reçue lors des quatre premiers mois de la catastrophe a pu être estimée. La plus forte valeur est de 2,1 mSv. Pour quatre enfants, elle est inférieure à 1 mSv.

A ces 25 cas potentiels ou confirmés détectés lors de la deuxième campagne de dépistage, il faut ajouter les cas de cancers détectés lors de la première campagne : il y a maintenant 98 cas confirmés, comme la dernière fois et 14 cas suspectés, soit un de plus que la dernière fois. 300 476 enfants sur 367 685 ont été examinés lors de la première campagne, ce qui fait un taux de 81,7%.

On arrive donc à un total de 104 cas de cancers confirmés sur 385 000 enfants. Il n’y a toujours qu’un seul cas qui s’est révélé être bénin après l’acte chirurgical.

A la date du 31 mars, sur 96 enfants ayant été opérés d’un cancer de la thyroïde à l’université médicale de Fukushima, 93 avaient un cancer papillaire. Pour 6 enfants, il y a eu ablation totale de la thyroïde. Pour les 90 autres, l’ablation a été partielle. Voir Fukushima Voices pour en savoir plus.

Les données officielles, quant à elles, sont ici en anglais.

Par ailleurs, la tentative de reconstituer les doses prises par les habitants de Fukushima continue. Le taux de retour du questionnaire sur les activités durant les premiers jour de la catastrophe, quand les retombées étaient les plus fortes, est maintenant de 27,2%, ce qui reste faible. Il faut ajouter 3,2% de la population qui a rendu le questionnaire simplifié. Depuis le 18 juin 2015, des interviews sont menées auprès des personnes qui n’ont pas renvoyé le questionnaire. Les enquêteurs ont rendu visite à 2 110 personnes. 808 étaient absents et 557 ont répondu.

Des statistiques sur les doses estimées sont fournies avec les données officielles.

L’AIEA publie son rapport sur la catastrophe nucléaire à la centrale de Fukushima daï-ichi

L’AIEA a publié son rapport sur la catastrophe nucléaire à la centrale de Fukushima daï-ichi. Il y a 1 200 pages en tout réparties en

avec des annexes.

En feuilletant rapidement certaines parties, il apparaît que ce rapport a beaucoup puisé dans les rapports des commissions d’enquête gouvernementale et parlementaire et n’apporte pas beaucoup d’information nouvelle.

Dans sa communication, l’AIEA a mis en avant deux points repris par les médias :

  • une trop grande confiance dans la sûreté des installations nucléaires et un manque de préparation pour faire face à l’accident (il aurait été difficile de dire l’inverse…)
  • qu’il est peu probable qu’il y ait une augmentation du nombre de cancers de la thyroïde chez les enfants de Fukushima.

Point sur les actions en justice contre TEPCo

Reuters fait le point sur les nombreuses actions en justice contre TEPCo. Rappelons que le rapport d’enquête parlementaire avaient conclu que cet accident était d’origine humaine. Plus récemment, un juge a obligé la compagnie à rendre public un document de 2008 alertant les dirigeants de la compagnie sur la nécessité de renforcer les protections.

Les actions collectives contre TEPCo et contre le gouvernement regroupent plus de plaignants que pour d’autres pollutions. Plus de 10 000 personnes ont déposé plus d’une vingtaine de plaintes. La plus grosse action collective, qui regroupe 4 000 plaignants, veut que la compagnie soit condamnée pour négligence.

Récemment, des jurys citoyens ont conduit à ce que trois anciens dirigeants de TEPCo seront traduits en justice.

Des actionnaires de la compagnie demandent aussi à être dédommagés pour les pertes engendrées par la catastrophe. Ils réclament 5 500 milliards de yens (plus de 40 milliards d’euros).

Ce n’est que le début d’une longue bataille qui vient d’être engagée.

Inculpation de trois anciens dirigeants de TEPCo confirmée

Le feuilleton judiciaire se poursuit et un nouveau jury citoyen vient de confirmer que trois anciens dirigeants de TEPCo devront être jugés pour négligences ayant entraîné des blessures et décès. C’est une première. Relire le dernier épisode sur notre site.

C’est donc la deuxième fois qu’un jury de onze citoyens tirés au sort rejette la décision des procureurs de ne pas mettre en examen Tsunéhisa Katsumata, l’ancien président de TEPCo et deux anciens vice-présidents, Sakaé Mutô et Ichirô Takékuro. Ces derniers devront donc être jugés pour ne pas avoir fait mettre en place des mesures de protection nécessaires contre les tsunamis.

Rappelons que la commission d’enquête parlementaire avait conclu à une catastrophe d’origine humaine. Rappelons aussi qu’en 2008, TEPCo savait que des experts avaient estimé qu’un tsunami de 15,7 m pouvait venir frapper la centrale, mais n’avait rien fait pour faire face à un tel évènement.

La conclusion de l’épisode précédent demeure : toute la lumière n’a pas été faite sur cette catastrophe et il ne se passe plus rien après les enquêtes menées les deux premières années. Il est impératif qu’une commission indépendante et pluraliste continue à investiguer sur cette catastrophe. Il est aussi impératif de rendre publics tous les documents des précédentes commissions. La justice ne pourra jamais faire ce travail.

D’autres actions en justice ont été lancées contre des anciens dirigeants de TEPCo par des actionnaires de la compagnie.