Le désarroi des mères de Fukushima

Le Japan Times propose un excellent article sur le désarroi des mères de Fukushima face à la radioactivité. Rester, partir ou rentrer est encore un dilemme après plus de quatre années.

Celles qui sont restées vivent dans la crainte des radiations et celles qui sont parties font face à des accusations d’avoir abandonné leurs proches. C’est une situation où l’on perd à tous les coups.

Pour Yukiko (les prénoms ont été changés), la trentaine, qui est partie avec sa fille de 6 ans en laissant son mari à Fukushima : “consciemment ou inconsciemment, les femmes connaissent le rôle que l’on attend d’elle dans la famille. Mais après le tremblement de terre et la catastrophe nucléaire, tout a changé. Je ne peux plus vivre selon ces attentes, et la société me juge”.

Elle ajoute : “honnêtement, je ne connaissais pas grand chose à propos des réacteurs nucléaires à Fukushima. Mais je savais combien les fortes doses de radiation pouvaient être dangereuses. Je suis partie à Tôkyô dans la semaine qui a suivi la catastrophe. Mon mari est resté à Fukushima, mais j’étais déterminée à partir avec, comme priorité, la sécurité de ma fille. Chaque fois que je rentre à Fukushima pour un enterrement ou une fête, les membres de ma famille me posent toujours la même question : “quand rentres-tu, c’est sûr maintenant ?“. Les liens familiaux se sont distendus.”

“Si je suis forcée de rentrer à Fukushima, je dois prétendre que je ne crains par la radioactivité, alors que ce n’est pas vrai.”

Rappelons que ces “évacués volontaires” ne bénéficient pas d’une aide financière. Certaines mères ne peuvent pas se permettre de partir car elles n’en ont pas les moyens. Elles culpabilisent aussi. C’est le cas de Hiroko, la trentaine, qui a dû rester avec sa famille de cinq personnes et les animaux domestiques : “C’est étrange, car plus personne ne parle de leurs soucis liés à la catastrophe. C’est comme si elle n’avait jamais existé, les gens ont effacé la réalité.” Les mères qui sont restées peuvent aussi être critiquées. Hiroko ajoute : “Parfois, quand je suis seule à la maison, je pleure, en pensant à l’avenir des mes enfants. J’ai peur qu’ils tombent malades, que les êtres que je chéris le plus m’en veulent un jour de n’avoir pas pu les protéger. C’est ma plus forte crainte.”

Pour Yuriko qui, à plus de 70 ans, est restée à Minami-Sôma : “certaines personnes faisaient confiance au gouvernement et ont continué à vivre ici, mais d’autres ne pouvaient plus supporter de vivre tous les jours dans la crainte et sont parties. Personne ne savait que croire et les communautés ont éclaté.”

Alors que la priorité des autorités est la reconstruction de la région, la pression est forte sur les mères pour qu’elles gardent leurs craintes pour elles. Certaines ont créé des groupes de discussion pour échanger. Le but est de permettre aux mères de famille de pouvoir discuter avec d’autres dans la même situation. Akiko témoigne : “J’ai pu parler avec d’autres femmes de sujets qu’il n’est pas possible d’aborder au quotidien, comme les limites de contamination de la nourriture ou les niveaux de radiation. J’ai aussi pu me faire des amies dans le groupe et je ne me sens plus aussi seule maintenant.”

Nouvelles manifestations de masse au Japon

C’est le projet de loi sur l’engagement de l’armée japonaise, appelée “forces d’auto-défense”, qui mobilise à nouveau de nombreux Japonais. Après la manifestation massive du mois dernier, ils étaient, de nouveau, plusieurs dizaines de milliers à entourer le parlement pour tenter d’empêcher l’adoption de la loi. Les organisateurs mentionnent 45 000 personnes cette fois-ci.

Les manifestations sont généralement limitées aux trottoirs par de très nombreux policiers. Mais ces derniers ont été débordés et la foule a pu envahir la chaussée sur la rue qui mène au parlement. Outre des slogans contre le projet de loi, il y a aussi des appels à la démission du premier ministre, qui chute dans les sondages.

Des étudiants appellent à manifester tous les jours, jusqu’au passage de la loi devant la chambre basse, le 16 septembre et devant la chambre haute, le 18 septembre probablement. Le gouvernement veut éviter le long week-end du 19-20 septembre qui est suivi par plusieurs jours fériés (silver week), de crainte de nouvelles manifestations massives.

C’est ce même gouvernement qui doit gérer la catastrophe nucléaire. Comment peut-il y arriver sans écouter l’avis de la population ? Le premier ministre a déclaré que le soutien de la population devrait augmenter après le vote, avec le temps qui passe. Bref, la population se laisserait emporter par ses émotions. Une fois la raison revenue, tout le monde réalisera combien le premier ministre avait raison ! Quel mépris !

C’est la même philosophie qui est appliquée au retour des populations. Tout faire pour qu’elles rentrent, en pariant qu’elles seront d’accord, une fois de retour. Mais, c’est faire fi du stress engendré par cette situation et des risques liés au seuil de dose élevé qui est maintenu pour la politique de retour.

Il y a eu un changement important dans la société japonaise après la triple catastrophe de mars 2011. De nombreuses personnes se sont organisées pour accéder à la connaissance nécessaire pour prendre des décisions dans une situation de risque nouvelle due à la radioactivité (voir notre rapport de février 2012 sur les initiatives citoyennes au Japon). La défiance, voire la colère, envers les autorités est aussi plus forte. Cela se traduit par des manifestations massives, que ce soit contre l’énergie nucléaire, le déplacement d’une base militaire américaine à Okinawa ou ce projet de loi. Il est aussi impossible de trouver des sites pour le stockage des déchets radioactifs.

Un documentaire récent, dédié à ces manifestations, “Tell the Prime Minister“, met bien en évidence la grande diversité des personnes qui manifestent. (L’extrait vidéo sur ce site montrent des manifestations contre le redémarrage des réacteurs nucléaires. On entend saïkadô hantaï, saïkadô hantaï…).

La classe politique au pouvoir à Tôkyô ne veut pas voir ces changements sociétaux et continue à se comporter comme avant. Les décisions prises sans respecter l’avis des populations peuvent être particulièrement délétères pour les victimes de la catastrophe de Fukushima. Ce seront, une fois de plus, les personnes les plus vulnérables, qui n’ont pas les moyens de s’opposer aux autorités, qui en feront les frais.

De nombreux déplacés refusent de quitter leur préfabriqué

Suite à la triple catastrophe, les autorités japonaises ont rapidement mis à la disposition des personnes déplacées des logements préfabriqués, le temps de trouver mieux. Fin juillet 2015, il restait encore 52 000 préfabriqués à Iwaté, Miyagi et Fukushima, dont 30% étaient occupés.

De nouveaux logements en dur sont proposés aux personnes concernées, mais, parfois, elles refusent de partir. Il y aurait 900 cas avec de nombreuses raisons. Pour certains, c’est la peur d’un nouveau tsunami. Ainsi, à Sendaï, plusieurs familles refusent d’habiter dans le nouveau complexe construit dans une zone inondée par le tsunami. Il y a aussi des personnes âgées isolées. Une est allée en maison de retraite, mais il n’y avait personne pour déménager ses affaires. Une autre est décédée, mais personne n’est venu vider le logement temporaire.

Pour d’autres personnes, c’est le coût des nouveaux logements qui est un frein. Les préfabriqués sont gratuits alors qu’il faut payer un loyer une fois relogé. Il y a aussi des abus. Certains utilisent le préfabriqué pour le stockage ou l’ont sous-loué.

Les communes souhaitent éliminer rapidement ses logements temporaires pour utiliser les terrains. A Kamaishi, les autorités ont réussi à convaincre les derniers récalcitrants à aller dans des préfabriqués sur un autre site. Ils étaient une cinquantaine.

Selon les statistiques officielles, il resterait 199 000 évacués suite aux trois catastrophes. Parmi eux, 68 000 seraient toujours dans des préfabriqués, prévus, initialement pour durer deux ans. Il s’agit surtout de personnes âgées ou avec de faibles revenus qui ne peuvent pas se reloger par elles-même. Après le séisme de Kôbé, certains étaient restés 5 ans dans des préfabriqués. Cette fois-ci ce sera plus car le programme de reconstruction n’avance pas assez vite. Il est question de 2018, voire au-delà.

Il y aurait besoin, en tout, de 29 501 unités d’habitation pour reloger tout le monde, mais seulement 11 000 auraient été construites.

A Fukushima, où il y a 20 000 personnes dans des préfabriqués, s’ajoutent les problèmes liés à la contamination radioactive. Il y a 70 000 personnes évacuées à cause des ordres gouvernementaux, plus tous les évacuées dits “volontaires”.

TEPCo montre ses installations de pompage et rejet à la presse

En amont des premiers rejets en mer, après décontamination, de l’eau souterraine pompée au pied des réacteurs, TEPCo a montré ses installations à la presse. Le pompage vient à peine de débuter : 168 m3 ont été pompés le premier jour et 162 m3, le deuxième.

Cette eau est entreposée dans trois cuves situées près du réacteur n°1 et du rivage. L’installation de traitement peut décontaminer partiellement 1 200 m3 par jour.

TEPCo continue à pomper l’eau des sous-sols des réacteurs accidentés, qui est encore plus contaminée par l’eau de refroidissement des cœurs fondu. Elle est aussi partiellement décontaminée et, pour partie réutilisée pour le refroidissement et pour stockée dans des cuves en attendant mieux. Bien entendu, la compagnie rêve pour pouvoir aussi la rejeter dans l’océan. Le stock atteint presque 700 000 m3 et s’accroît de 300 m3 par jour à cause des infiltrations d’eau souterraine.

Le dernier bilan de l’eau contaminée mis en ligne est ici en anglais.

Naraha : l’ordre d’évacuer est levé mais les problèmes demeurent

Comme annoncé, le gouvernement japonais a levé l’ordre d’évacuer la commune de Naraha, située à moins de 20 km de la centrale de Fukushima daï-ichi. Cet ordre avait déjà été levé dans le district de Miyakoji à Tamura et dans une partie de Kawauchi. Mais c’est la première fois que cela concerne une commune entière. Il y a 6 autres communes entièrement évacuées.

Il y a encore 7 368 habitants officiellement enregistrés dans la commune, répartis dans 2 694 foyers. 80% vivent à Iwaki, à une trentaine de kilomètres. Selon des sondages, 46% souhaitent rentrer. Mais, après que le gouvernement ait autorisé les habitants à dormir chez eux pendant de courts séjours afin préparer leur retour, seulement 780 ont fait la demande en tout, pour 351 foyers.

Une cérémonie a été organisée pour l’évènement, avec seulement entre 100 et 200 personnes, selon les médias, dont de nombreux officiels. La veille, 3 000 lanternes ont été allumées pour les victimes des séisme et tsunami de 2011. Le projet de reconstruction a été présenté et un arbre de l’espoir (kibô no ki) a été planté par des enfants. Force est de constater que la population ne se bouscule par pour rentrer, ni pour fêter l’évènement.

Ce sont surtout les personnes âgées qui souhaitent renter. Une partie de la population de Naraha a refait sa vie ailleurs.

La radioactivité résiduelle est une préoccupation importante pour les familles avec enfants. Rappelons que la limite fixée pour le retour correspond toujours à une dose annuelle de 20 mSv, si l’on reste 8 heures par jour à l’extérieur. C’est la limite pour les travailleurs du nucléaire en France et cela s’applique aux enfants de Fukushima, même les plus jeunes. La commune avait demandé une décontamination plus complète. Les négociations ont été difficiles et la levée d’ordre d’évacuer repoussée plusieurs fois. La contamination des boues d’un réservoir (Kido), qui sert à l’alimentation en eau potable, est une source d’inquiétude.

Des dosimètres vont être distribués afin que chacun puisse apprendre à faire attention pour que la dose reçue soit nettement inférieure à la limite. L’eau du robinet va être contrôlée en continu, 24h/24.

L’eau et l’électricité ont été rétablies, mais il manque encore de nombreux services. Une zone commerciale avec services est prévue à l’Est de la gare Tatsuta. Cette “compact town” a été présentée lors de la cérémonie. Un supermarché propose des livraisons gratuites. Un autre devrait ouvrir devrait ouvrir en 2016, ainsi qu’un magasin de bricolage. En attendant, il n’y a que deux superettes (convenience stores) et un supermarché.

Parmi les problèmes qui restent à résoudre, il y a le manque crucial de structures de soin. Avant l’accident nucléaire, le district de Futaba qui inclut Naraha ainsi que quatre autres communes entièrement évacuées et Kawauchi et Hirono, partiellement évacuées, avait 54 hôpitaux et cliniques pour 72 800 habitants, dont 3 hôpitaux avec un service d’urgences secondaires. Il n’y a plus que 5 hôpitaux et cliniques sans service d’urgence pour une population 10 fois moindre. En 2010, 63% des urgences restaient dans le district. Ce n’était que 23% en 2014. Les autres sont envoyés à Kôriyama ou Iwaki. En 2010, une ambulance mettait, en moyenne, 37 minutes pour arriver. C’était 55 minutes en 2014.

Les cliniques attendent le retour des habitants avant de reprendre leurs activités et certains habitants attendent que les cliniques rouvrent… Une clinique devrait ouvrir au centre de la commune en octobre prochain, une autre à partir de février prochain.

Les deux écoles et le collège devraient rouvrir en avril 2017, qui correspond à la rentrée. En attendant, elles restent à Iwaki.

L’apparence de la ville a beaucoup changé. Un tronçon du réseau ferroviaire est toujours hors d’usage, avec des herbes. Des maisons tombent en ruines après plus de quatre années à l’abandon et des bandes de sangliers rôdent dans les rues la nuit. La partie le long de la côte est toujours détruite et des rizières sont couvertes de sacs en plastique noir pleins de déchets radioactifs issus de la décontamination.

Plusieurs compagnies impliquées dans la sécurisation des réacteurs accidentés de la centrale de Fukushima daï-ichi se sont installées à Naraha. Il y a environ 1 000 travailleurs qui y résident temporairement et qui fréquentent les rares commerces. C’est plus que les habitants qui sont revenus préparer leur retour.

Les finances de la commune sont aussi une source d’inquiétude. La centrale de Fukushima daï-ni rapportait beaucoup. Même si elle n’est pas officiellement arrêtée définitivement, elle ne redémarrera jamais. Le déclin de la population rend les investissements difficiles. Les 8 communes du district de Futaba pourraient fusionner dans l’avenir. Mais l’ordre d’évacuer de certaines parties, classées en zones de “retour difficile”, devrait rester en place longtemps encore.

Pourtant, pour plusieurs médias francophones, la commune serait “redevenue habitable ce samedi”… Et d’ajouter que “les autorités estiment en effet que le niveau d’exposition à la radioactivité […] est revenu à un seuil inférieur à 20 millisieverts par an. Ce niveau permet en théorie aux habitants d’y revivre presque normalement, même si la décontamination n’est ni pas intégrale.” Qui irait y vivre “presque normalement” ?

A Fukushima, il y a encore 70 000 personnes qui ne sont pas autorisées à vivre chez elles à cause de la pollution radioactive.

Quelques résultats sur des analyses de sols effectués par un laboratoire indépendant basé à Iwaki sont disponibles en anglais.

L’AIEA publie son rapport sur la catastrophe nucléaire à la centrale de Fukushima daï-ichi

L’AIEA a publié son rapport sur la catastrophe nucléaire à la centrale de Fukushima daï-ichi. Il y a 1 200 pages en tout réparties en

avec des annexes.

En feuilletant rapidement certaines parties, il apparaît que ce rapport a beaucoup puisé dans les rapports des commissions d’enquête gouvernementale et parlementaire et n’apporte pas beaucoup d’information nouvelle.

Dans sa communication, l’AIEA a mis en avant deux points repris par les médias :

  • une trop grande confiance dans la sûreté des installations nucléaires et un manque de préparation pour faire face à l’accident (il aurait été difficile de dire l’inverse…)
  • qu’il est peu probable qu’il y ait une augmentation du nombre de cancers de la thyroïde chez les enfants de Fukushima.

Retour permis dans trois communes

Comme cela a été annoncé, les habitants Kawamata ainsi que ceux de Katsurao et d’une partie de Minami-Sôma peuvent rester chez eux la nuit. L’ordre d’évacuer n’est pas encore levé afin de pouvoir bénéficier des indemnisations. Il s’agit de permettre aux habitants originaires de ces communes de préparer leur retour en amont de la levée de cet ordre. Le calendrier n’est pas encore connu, mais le retour définitif devrait pouvoir se faire à partir du printemps 2016. La mesure actuelle n’est prévue que pour 3 mois.

En revanche, il n’est toujours pas possible de rentrer, même durant la journée, dans les zones les plus contaminées, classées en zone de “retour difficile”.

14 255 personnes sont concernées par cette mesure, ou 4 647 foyers, mais seulement 1 265 personnes ou 465 foyers ont déposé une demande de retour. Cela fait à peine 10%. Il y a encore beaucoup d’inquiétude à propos de la contamination radioactive. De nombreuses familles ont décidé de refaire leur vie ailleurs. Surtout quand il y a de jeunes enfants.

Il y a encore 79 000 personnes qui sont forcées à évacuer suite à la pollution radioactives. A cela, s’ajoutent les personnes qui sont parties d’elles-mêmes.

Les autorités régionales vont soutenir financièrement le retour des déplacés “volontaires”

Les autorités régionales de Fukushima ont décidé de soutenir financièrement les familles de déplacés “volontaires”. Ils s’agit des personnes qui sont parties de chez elles à cause de la pollution radioactive, même s’il n’y avait pas eu d’ordre d’évacuer. Elles pourront recevoir jusqu’à 100 000 yens par famille (735 euros). Celles qui sont déjà rentrées aussi, à la condition d’avoir vécu plus de deux ans dans un logement provisoire.

Les autorités régionales ont alloué 376 millions de yens (2,8 millions d’euros) à ce programme destiné à 5 200 familles, en espérant les dépenser dans l’année. Les ménages les plus pauvres pourront aussi bénéficier d’une aide au logement.

Fin 2014, il y avait encore officiellement environ 25 000 déplacés “volontaires”. Rappelons qu’en juin denier, les autorités ont décidé de cesser le soutien à ces déplacés à la fin de l’année fiscale 2016 (mars 2017).

Augmentation du nombre de touristes à Fukushima

Les autorités régionales se félicitent de leur campagne de publicité pour promouvoir le tourisme à Fukushima, car le nombre de touristes augmente. Il y aurait eu environ 10% de touristes en plus cette année par rapport à l’année précédente, mais le niveau est encore inférieur à celui de 2010 de 10% environ.