Forts séismes et petit tsunami

Deux séismes, un de magnitude 6,9 et un de 5,7 ont secoué le Nord-Est du Japon. Le premier, qui a eu lieu à 8h06, avait son épicentre à 210 km au large d’Iwaté, à une dizaine de kilomètres de profondeur. Ce serait une réplique du séisme de mars 2011. Une alerte tsunami avec une vague pouvant atteindre un mètre à Iwaté a été lancée. Les vagues ont fait jusqu’à 20 cm à Iwaté entre 8h35 et 9h07 à Kuji. L’alerte a été levée à 10h20. Le deuxième séisme a eu lieu à 13h46, toujours au large d’Iwaté. D’autres répliques sont attendues.

Les exploitants du nucléaire ont signalé n’avoir détecté aucune anomalie dans leurs installations. Ce séisme doit cependant nous rappeler que la situation reste très fragile à Fukushima daï-ichi et que l’on n’est pas à l’abri de nouveaux rejets massifs.

Que s’est-il passé à Fukushima ?

Résumé des évènements, ACRO.eu.org.

L’accident de fusion du cœur est le plus craint par l’industrie nucléaire. Il y en a eu trois simultanément à la centrale de Fukushima daï-ichi en mars 2011. Comment en est-on arrivé là ?

Les combustibles nucléaires usés dégagent de la chaleur, beaucoup de chaleur et doivent être continuellement refroidis. Après le tremblement de terre d’une magnitude exceptionnelle et le tsunami qui ont frappé le Nord Est du Japon le 11 mars 2011, il y eu perte de l’alimentation électrique et de l’alimentation en eau. Les combustibles des trois réacteurs en fonctionnement ce jour là n’ont pas pu être refroidis et ont fondu. Ils ont percé leur cuve et se seraient partiellement écoulés au niveau du radier en béton. Le dégagement de vapeur a fait augmenter la pression et a endommagé la cuve et l’enceinte de confinement. Il y a eu de forts rejets radioactifs lors de la dépressurisation des réacteurs et des fuites non contrôlées. Des explosions hydrogène ont détruit les bâtiments réacteurs.

Contrairement aux cœurs des réacteurs, les piscines d’entreposage des combustibles usés ne sont pas confinées. En cas de fusion, les conséquences sont beaucoup plus graves. C’est pourquoi les piscines ont été à l’origine d’une grosse frayeur. Une réplique sismique aurait pu les fissurer et rendre impossible le refroidissement. En cas d’incendie ou de relargage de grande ampleur, les employés n’auraient pas pu
accéder au site pour tenter de contrôler les réacteurs. Heureusement, cela n’a pas eu lieu.

Dans de telles circonstances, il convient de saluer le courage des employés de la centrale qui ont fait le maximum pour éviter le pire dans une situation de désastre. Outre les problèmes personnels qui devaient les frapper dans ces circonstances, les personnels ont pris des risques. De plus, les conditions matérielles dans lesquelles ils sont intervenus au tout début étaient déplorables : deux repas par jour, pas de couchage correct, stress…

Fin décembre 2014, 40 000 travailleurs étaient passés sur le site de la centrale. Ils sont de l’ordre de 7 000 par jour actuellement, avec une très forte majorité de sous-traitants. Dans les premiers jours, ils n’avaient pas de dosimètre individuel. Seul le chef d’équipe en avait et il n’était pas forcément le plus exposé. Il a fallu un scandale médiatique pour que d’autres centrales en envoient.

Tout est allé très vite : pour le réacteur n°1, il y a eu fusion complète du cœur, rejets radioactifs massifs et explosion hydrogène en moins de 24 heures. La journée la plus inquiétante a été le mardi 15 mars. Selon le premier ministre de l’époque, TEPCo voulait évacuer la centrale, ce que la compagnie dément. Cela aurait entraîné une catastrophe d’une ampleur beaucoup plus grande.

L’exploitant a longtemps estimé que 70% du combustible du réacteur n°1 était endommagé. Ce chiffre était de 33 et 25% pour les réacteurs n°2 et 3. Il a fallu attendre le mois de mai 2011 pour que TEPCo, l’exploitant, finisse par admettre qu’il y avait eu la fusion des trois cœurs. Ni les autorités japonaises, ni les organismes d’expertise internationaux comme l’AIEA n’ont contredit la compagnie.

Pour refroidir les combustibles TEPCo a versé de l’eau, beaucoup d’eau, par divers moyens. Rendue très radioactive au contact du « corium », le cœur fondu, elle s’est accumulée dans les sous-sols des réacteurs où elle a fini par déborder en mer en avril 2011. La compagnie était face à un dilemme : si elle arrêtait de verser de l’eau, la fusion risquait de reprendre, accompagnée de rejets radioactifs et si elle continuait, cela fuyait vers l’océan. La compagnie a donc pompé l’eau des sous-sols après avoir colmaté la fuite, mais le compte n’y est pas. Elle doit pomper 400 m3 d’eau contaminée en plus de ce qu’elle injecte à cause des infiltrations de la nappe phréatique. Presque quatre ans plus tard, l’eau contaminée, qui continue à s’accumuler, reste un problème majeur. TEPCo a tenté plusieurs solutions pour réduire les infiltrations et les fuites en mer, sans grand succès pour le moment. Le stock est gigantesque, de l’ordre de 400 000 m3, que la compagnie tente de décontaminer partiellement pour pouvoir le rejeter en mer.

Des rejets massifs dans l’environnement

Ces évènements ont entraîné la dispersion de gaz et particules radioactifs qui ont contaminé la centrale et une partie du Japon. Les hommes ne peuvent pas travailler dans les réacteurs où il y a eu une fusion du cœur car le débit de dose y est trop élevé. Sur le site de la centrale, il faut des équipements de protection spécifiques. Enfin, la population a été évacuée dans un rayon de 20 km autour de la centrale et jusqu’à 45 km sous les rejets. Mais, 80% de la radioactivité est allée vers l’océan.

Les populations riveraines ont été évacuées, d’abord dans un rayon de 3 km, puis 10 et enfin 20 km en fonction de l’évolution. Et cela dans des conditions extrêmement difficiles, avec plusieurs évacuations successives ou sous les retombées radioactives. Elles ont d’abord été confinées entre 20 et 30 km, puis invitées à partir. Des ordres d’évacuation tardifs ont entraîné le déplacement de populations supplémentaires jusqu’en septembre 2011 pour certains points chauds. Le seuil fixé par les autorités, de 20 mSv/an pour l’irradiation externe, correspond à la limite des travailleurs du nucléaire en France et est appliquée aux enfants. C’est inacceptable pour de nombreuses familles et celles qui en ont les moyens ont fui par elle même, sans indemnisation.

L’évacuation d’urgence des personnes vulnérables a été la plus dramatique entraînant de nombreux décès. Ce fut le cas, par exemple pour l’hôpital de Futaba où 50 patients sont décédés durant les premiers jours.

Le gouvernement japonais rêve que ce soit une catastrophe réversible avec un retour des populations. Il a engagé un immense chantier de décontamination de larges portions de territoires. Mais pour le moment, il n’existe aucune technique efficace ni de lieu d’entreposage des déchets radioactifs générés. La limite de dose pour le retour reste fixée à 20 mSv/an, ce qui est inacceptable. Beaucoup ont décidé de ne pas rentrer, surtout quand il y a de jeunes enfants.

Internet et les réseaux sociaux ont joué un rôle très important pour répondre à la quête d’informations. De nombreuses associations locales, souvent intitulées “Sauvons nos enfants”, ont aussi été créées dans tout le pays. Elles ont d’abord permis d’échanger sur les problèmes liés à la radioactivité, les conflits qui en résultaient dans la famille, les mesures à prendre pour protéger les enfants et faire pression sur les élus locaux pour décontaminer les écoles, refuser les débris du tsunami, contrôler les repas servis à la cantine, et, à Fukushima, demander un élargissement de l’évacuation, au moins pour les enfants et les femmes enceintes.

L’accès à la mesure de la radioactivité a été un des grands enjeux pour les populations. L’ACRO, laboratoire associatif français créé après la catastrophe de Tchernobyl et basé à Hérouville St Clair, s’est fortement investi pour venir en aide aux populations japonaises. Cela s’est traduit par l’analyse de presque 600 échantillons les plus variés en provenance du Japon et à la création d’un laboratoire de mesure sur place.

 

TEPCo utilise les muons du rayonnement cosmique pour trouver le corium

Une expérience qui consiste à mesurer les muons, particules très pénétrantes qui nous viennent du ciel, afin de radiographier l’intérieur des réacteurs a été mise en place. La technique a déjà été utilisée pour surveiller l’intérieur des volcans. Il ne faut pas s’attendre à une image précise.

TEPCo commence par le réacteur n°1. L’expérience devrait durer jusqu’en mars.

Deux photos et une vidéo sont en ligne sur le site de TEPCo. La vidéo est sans intérêt.

Trois anciens dirigeants de TEPCo non poursuivis

Environ dix mille habitants de Fukushima avaient porté plainte contre une trentaine de dirigeants de TEPCo et de hauts fonctionnaires suite à la catastrophe nucléaire. Le procureur avait jugé leur plainte non recevable faute de preuves. Un jury populaire l’avait contredit, estimant que les trois dirigeants de TEPCo n’avaient pas pris les mesures nécessaires pour prévenir la catastrophe. Une nouvelle instruction de 6 mois a donc eu lieu. Le parquet a interrogé un groupe d’experts plus large que la première fois, mais est parvenu à la même conclusion : TEPCo ne pouvait imaginer un séisme et un tsunami de cette ampleur, même si des documents et études plaident en sens contraire. En 2008, TEPCo avait estimé qu’un tsunami d’une hauteur de 15,7 m était possible, mais avec une probabilité très faible. L’argument ultime des procureurs a été de dire que si TEPCo avait commencé les travaux de rehaussement de la digue, ils n’auraient pas été finis en 2011. La compagnie aurait aussi pu arrêter ses réacteurs en attendant… ou ajouter des générateurs diésel de secours en haut de la falaise et des réserves d’eau pour pouvoir assurer le refroidissement des réacteurs, même après un tsunami. Bref, l’argument ne tient pas.

Cependant, si le jury populaire conteste la décision des procureurs une deuxième fois, un groupe d’avocats commis d’office serait alors obligé de déposer des accusations formelles envers les personnes visées: l’ex-président Tsunéhisa Katsumata, et les deux anciens vice-présidents Sakaé Mutô et Ichirô Takékuro. Les onze membres de ce panel, tirés au hasard, peuvent encore obliger la justice à inculper les trois anciens responsables, à condition que la décision soit votée par au moins huit de ses membres.

Les plaignants sont choqués. Rappelons que la commission d’enquête parlementaire avait jugé que la catastrophe était d’origine humaine.

Nouvelle plainte contre des responsables du nucléaire

Une deuxième plainte a été déposée contre des anciens responsables de la sûreté nucléaire et de TEPCo car ils n’auraient pas pu prévenir l’accident de Fukushima daï-ichi. Les neufs personnes, dont 3 de TEPCo et 4 de la NISA, l’ancienne autorité de sûreté, sont accusées d’avoir négligé les mesures de prévention nécessaires. Il y a aussi une personne de la Fédération des compagnies d’électricité et une de la défunte Nuclear Safety Commission.

127 nouveau témoignages

La commission d’enquête mise en place par le gouvernement avait auditionné 772 personnes qui étaient restées secrètes jusqu’à ce que l’Asahi publie des extraits de l’audition de l’ancien directeur de la centrale.
Le gouvernement a finalement fini par accepter de publier une partie de ces témoignages après avoir retiré certains aspects. 127 nouveaux témoignages viennent d’être rendus publics avec l’accord des personnes interrogées, portant à 202 leur nombre total. Le gouvernement s’était engagé à tout publier d’ici la fin de l’année, mais il fait face à l’opposition de cadres de TEPCo et d’autres qui refusent de donner leur accord.
Selon les médias japonais, un cadre de TEPCo à Tôkyo pensait que la partie supérieure du cœur du réacteur n°1 avait fondu mais que la compagnie a évité d’utiliser le mot « fusion » pour éviter la confusion. La compagnie n’admettra la fusion des réacteurs 1, 2 et 3 qu’en mai 2011.
D’autres soulignent le manque de communication interne. Une des personnes de la cellule de crise dit ne pas avoir été informée que le système de refroidissement du réacteur n°1 était arrêté le premier jour.

56 nouveaux témoignages

La commission d’enquête mise en place par le gouvernement sur l’accident à la centrale nucléaire de Fukushima avait auditionné 772 personnes mais le compte-rendu de ces auditions était resté secret. L’Asahi avait publié de larges extraits du témoignage de l’ancien directeur, maintenant décédé, qui avaient fait polémique car le quotidien avait mal interprété certains propos relatifs au retrait des travailleurs sur place.
Cela avait conduit les autorités à rendre publics ce témoignage ainsi que 18 autres en septembre dernier. Elles viennent de rendre publiques 56 auditions supplémentaires.

Parmi les nouveaux témoignages, il y a celui de Tetsuya Yamamoto, à la tête des inspecteurs de l’ancienne autorité de sûreté, la défunte NISA. Il explique que l’accident aurait pu être évité si les mesures avaient été prises en amont et que c’est son plus grand regret. C’est bien la moindre des choses au regard de la lourde responsabilité de cette agence qui n’a pas su imposer des règles de sûreté plus strictes. Si des générateurs de secours sur des camions étaient positionnés à proximité des centrales, il aurait peut-être été possible de faire face à la catastrophe. Rappelons que la fusion du cœur du réacteur n°1, les rejets radioactifs massifs et l’explosion hydrogène ont eu lieu en moins de 24 heures. Aurait-ce été suffisant alors qu’il n’y avait plus d’eau non plus et que TEPCO a tergiversé avant d’utiliser l’eau de mer ?

Hidehiko Nishiyama, ancien porte-parole de la NISA, explique qu’il n’a jamais nié la fusion des cœurs, mais qu’il n’a juste pas utilisé ce vocabulaire… Rappelons que jusqu’en mai 2011, TEPCo ne parlait que d’endommagement des combustibles dans les réacteurs et donnait même des pourcentages et que personne parmi les experts officiels, que ce soit au Japon, à l’AIEA ou dans d’autres pays n’a rien trouvé à y redire.

Manabu Terata, un des conseillers du premier ministre, décrit ce dernier comme menaçant, cassant.

L’Asahi reconnaît son erreur

Le quotidien Asahi avait révélé le témoignage de l’ancien directeur de la centrale de Fukushima daï-ichi devant la commission d’enquête mise en place par le gouvernement et avait mal interprété ses propos. Cela a entraîné une polémique et le journal a dû corriger ses articles. Il a aussi présenté ses excuses aux travailleurs de TEPCo qu’il a pu offenser en laissant entendre qu’ils avaient désobéi en se retirant de la centrale accidentée. Il a mis en place une commission d’enquête qui vient de conclure qu’il y avait bien des erreurs majeures dans les articles. Elle critique aussi le temps qu’il a fallu au quotidien pour admettre les erreurs suite aux polémiques.
Le président du journal va démissionner.