Accélérer la réhabilitation

A chaque visite dans les zones sinistrées, et surtout au moment des anniversaires, les ministres japonais annoncent vouloir accélérer la réhabilitation et la reconstruction. En visite à Fukushima, le premier ministre n’a pas dérogé à la règle. Cela été affirmé pour les déchets radioactifs alors que ce qui freine le processus, ce ne sont pas les moyens, mais l’absence de solution acceptable. Et le premier ministre n’avait rien à proposer de neuf.

Comme il faut des symboles, il l’a aussi affirmé pour la ligne de train Jôban située entre Tomioka et Namié : 21 km sur 46 km fermés passent par les zones dites de “retour difficile”. Mais là, la motivation du premier ministre, ce sont les JO de 2020 ! La section comprise entre Tatsuta et Tomioka devrait rouvrir en 2017 au lieu de 2018, selon JR, l’exploitant. Pour la section qui passe près de la centrale accidentée, ce sera probablement plus difficile…

En attendant, c’est l’accélération du retour des personnes déplacées qu’il souhaite, sans grand succès pour le moment. Pourquoi mettre plus de moyens pour les jeux olympiques quand il y encore tant de personnes qui souffrent des conséquences de la triple catastrophe ?

Banalisation d’une partie des déchets radioactifs dus à la catastrophe

La gestion des énormes volumes de déchets radioactifs dus à la catastrophe nucléaire tourne au cauchemar pour les autorités car personne ne veut de site de stockage. Alors, une des solutions envisagées actuellement est la dispersion d’une partie de ces déchets.

Comme cela avait été envisagé en décembre dernier, une partie des déchets va être déclassée suite à la baisse naturelle de leur contamination. Rappelons que la règle fixée en août 2011 stipulait qu’en dessous d’une contamination de 8 000 Bq/kg, ils pouvaient être gérés comme des déchets ordinaires. Les autres auront besoin d’une filière spéciale avec des sites dédiés. Les nouvelles règles introduisaient un autre seuil à 100 000 Bq/kg. Il est important de noter que ce seuil de libération de 8 000 Bq/kg est beaucoup plus élevé que ce qu’il y a dans la réglementation européenne où c’est 100 Bq/kg pour chacun des césiums, soit un total de 200 Bq/kg pour les deux.

Mais la réglementation de 2011 ne prévoyait pas de déclassement de ces déchets liés à la décroissance radioactive. Le ministre de l’environnement est venu expliquer aux élus d’Ibaraki son projet de déclasser les déchets dont la contamination est passée sous le seuil de 8 000 Bq/kg afin qu’ils soient traités comme des déchets ordinaires. La province a actuellement 3 653 tonnes de déchets radioactifs répartis sur 14 communes. Selon le ministre, 70% seraient passés sous le seuil. Dans 10 ans, il ne restera que 0,6 tonnes au dessus de la limite de 8 000 Bq/kg. En attendant, ces déchets vont rester dans les 14 communes, comme envisagé récemment.

Notons qu’en décembre dernier, selon les documents officiels en japonais, le ministère hésitait entre 3 000 et 8 000 Bq/kg. Il a donc choisi la valeur la plus haute… Il envisage aussi un soutien financier pour les communes qui acceptent ces déchets déclassés. Il va aussi les aider à lutter contre les “rumeurs néfastes”. Encore elles !

Le Japon a accumulé quelques 170 000 tonnes de déchets radioactifs dus à l’accident nucléaire avec une concentration en césium radioactif supérieur à 8 000 Bq/kg. Ces déchets sont répartis dans 12 provinces :

  • Fukushima : 142 139 tonnes
  • Tochigi : 13 533 tonnes
  • Chiba : 3 690 tonnes
  • Ibaraki : 3 533 tonnes
  • Miyagi : 3 406 tonnes
  • Gunma : 1 187 tonnes
  • Niigata : 1 018 tonnes
  • Tôkyô : 982 tonnes
  • Shizuoka : 8,6 tonnes
  • Kanagawa : 2,9 tonnes
  • Yamagata : 2,7 tonnes

Environ 15% de ces déchets seraient passés sous la limite de 8 000 Bq/kg.

La décontamination de l’esprit

Une organisation japonaise intitulée “la déclaration de la sûreté à Fukushima” (福島安全宣言) ou quelque chose comme cela a lancé une campagne concernant la “décontamination des esprits” (心の除染) pour convaincre que la radioactivité est sûre.

Dans une vidéo prise dans la zone des vingt kilomètres, encore évacuée, une personne fait des relevés de débit de dose et affirme à chaque fois que c’est sûr car bien en dessous de 100 mSv. Mais la vidéo évite les zones les plus contaminées et confond les microsieverts et les microsieverts/heure. Quand les autorités japonaises affirment qu’il n’y a pas de risque en dessous de 100 mSv, c’est sur la vie entière. Comparer cette valeur à des microsieverts par heure ou des millisieverts par an n’a pas de sens.

Il y a aussi des vidéos de conférences pseudo-scientifiques pour affirmer que les radiations à Fukushima sont sûres. L’audience semble très réduite.

Ce groupe appelle à la levée des ordres d’évacuation et au retour des habitants, ainsi qu’au redémarrage des réacteurs nucléaires déclarés sûrs.

Une autre initiative du même genre, déjà présentée par le Blog de Fukushima, a consisté à faire ramasser les détritus le long de la route nationale 6 qui passe en zone interdite par des enfants. Cette fois-ci, c’était une organisation intitulée “Happy Road Net” qui était organisatrice (voir l’affiche du projet).

Rappelons qu’il est reconnu au niveau international qu’il n’y a pas de limite innocuité pour les radiations et que chaque dose a un impact qui lui est proportionnel. Dans un tel contexte, il est recommandé que l’exposition aux radiations soit justifié par un bénéfice. Quel était le bénéfice pour ces enfants ?

Il y a fort à parier que la décontamination des esprits ne soit pas plus efficace que la décontamination des territoires contaminés…

Qui va payer la facture de la catastrophe nucléaire ?

Le coût des indemnisations, de la décontamination et de la gestion des déchets radioactifs devrait s’élever à 11 000 milliards de yens (85 milliards d’euros). Qui va payer ? Quelle part incombe à TEPCo et quelle part sera prise en charge pas les contribuables ?

Pour les indemnisations, c’est TEPCo qui paye, mais le gouvernement lui avance l’argent. Il y a déjà eu 47 versements pour un total de 5 879,7 milliards de yens (presque 45 milliards d’euros) et cela ne suffira pas. Quand TEPCo remboursera ? Personne ne sait. Comme il s’agit d’un prêt sans intérêt, les contribuables y seront de leur poche. Même à moins de 1% par an, cela fait une belle somme.

Le Maïnichi a essayé d’avoir une réponse précise pour ce qui concerne la décontamination, en vain. La réponse dépend des ministères ou agences, en fonction de l’interprétation des textes trop vagues. Les règles ont été établies en novembre 2013 par la coalition au pouvoir. Certains voulaient une loi instituant une prise en charge gouvernementale, mais face à l’opposition du public, il a finalement été décidé que “la gestion des opérations après que les plans actuels de décontamination aient été mis en œuvre sera considérée comme étant des travaux publics”. Le gouvernement a entériné cette décision en décembre 2013 et deux ans plus tard, on ne sait pas ce qu’inclut la “gestion des opérations”. Est-ce la décontamination non prise en compte dans les plans actuels ou d’autres travaux ? Cela dépend des élus : certains pensent que la décontamination est du ressort du financement public et d’autres qu’elle doit être à la charge de TEPCo, par principe. Il y a, par exemple, les travaux de décontamination des zones dites de “retour difficile” qui ne sont pas dans les plans actuels. Qui paiera ?

Le flou arrange TEPCo, bien-entendu. Dans un autre article, le Maïnichi explique que la compagnie refuse de payer tous les chantiers de décontamination qui ont été planifiés après décembre 2013. C’est le cas, en particulier, pour les zones de “retour difficile”. Des travaux de décontamination ont commencé durant l’été 2015 à Ôkuma. Il y en a pour 20 milliards de yens (153 millions d’euros). Pour le moment, c’est le ministère de l’environnement qui paye et comme le ministère de l’économie, du commerce et de l’industrie (METI) soutient TEPCo, il se peut que ce soit le contribuable qui paye in fine. Cela aurait dû être clarifié avant de lancer les travaux.

Les chantiers tests programmés avant décembre 2013 dans les zones de “retour difficile” ont bien été payés par TEPCo, mais pas la décontamination des routes, programmée après. D’autres communes ayant des zones de “retour difficile” réclament aussi une décontamination. Les coûts pourraient donc être beaucoup plus élevés.

Le gouvernement a décidé d’un budget de 32 000 milliards de yens (244 milliards d’euros) sur 10 ans pour des projets de réhabilitation qui n’inclut pas la décontamination. S’il devait payer cette dernière, la note augmentera.

Le ministère de l’environnement a déjà réclamé un total de 381 milliards de yens (3 milliards d’euros) à 12 occasions et à TEPCo a payé 350,5 milliards de yens (2,7 milliards d’euros).

Par ailleurs, le ministère de l’environnement a décidé de ne pas décontaminer les forêts. Pour le moment, cela n’a été fait que sur 20 m autour des zones résidentielles et dans les zones récréatives. La pollution radioactive reste en surface et serait peu transportée. Enlever cette couche superficielle ferait plus de mal que de bien aux forêts. Le coût serait démentiel, car les forêts couvrent près de 70% de la surface de la province de Fukushima.

Budget en augmentation pour la décontamination

Le ministère de l’environnement a demandé un budget record de 522,3 milliards de yens (4 milliards d’euros) pour 2016 afin de pouvoir faire face à l’augmentation des coûts de la décontamination. Dans les zones non-évacuées, ce sont les communes qui prennent en charge les travaux, mais le gouvernement qui paye. Et comme il y a une volonté de finir en 2016, le ministère veut augmenter le budget. Il n’est pas sûr que la main d’œuvre suive.

Ce budget inclut aussi 134,6 milliards de yens (1 milliard d’euros) pour la gestion des sites d’entreposage temporaire des déchets engendrés et 214 milliards de yens (1,6 milliards d’euros) pour les sites de stockage prévus.

Nombreuses violations du droit du travail pour les travailleurs engagés dans la décontamination

Le ministère de la santé, du travail et des affaires sociales a mis en ligne des statistiques sur les violations du droit du travail constatées sur des chantiers de décontamination. Entre janvier et juin 2015, 342 entreprises ont été contrôlées et 233 violaient la réglementation, soit 68,1%. Plus précisément, sur les 184 entreprises contrôlées qui interviennent dans la zone évacuée où la décontamination est sous la responsabilité du gouvernement, il y en a 109 qui violaient la réglementation (59,2%) et dans les communes non évacuées, c’est 124 sur 158, soit 78,4%.

Sur les 364 violations constatées, 134 concernaient la paye, les conditions de travail, les horaires… et 230 la santé et la protection. Ces chiffres sont en augmentation par rapport à l’année 2014. Pour la première catégorie de violations, c’est surtout lié au paiement du salaire et des primes de risque. En ce qui concerne la protection, voici quelques cas constatés :

  • la “personne représentative” qui porte le dosimètre quitte le chantier et la dose enregistrée n’est plus représentative ;
  • le dosimètre n’était pas porté correctement ;
  • le niveau de contamination n’a pas été mesuré avant le chantier ;
  • pas de contrôle des outils ou équipements en fin de chantier…

Le ministère a aussi listé les mesures mises en place pour garantir le respect de la loi.

17 provinces et de nombreuses communes demandent à être indemnisées par TEPCo

Selon le Maïnichi, qui a enquêté auprès des 47 provinces du Japon et de nombreuses agglomérations, 17 provinces et 7 grandes villes ont déposé des demandes de compensation auprès de TEPCo. Il y a toutes les provinces du Tôhoku et du Kantô, ainsi que Mié et Shimané plus à l’Ouest.

La compagnie n’a accepté d’indemniser qu’une partie des demandes, pour un total de 36,29 milliards de yens (267 millions d’euros) sur 56,36 milliards (414 millions d’euros) demandés. Sont indemnisés, par exemple, la baisse des revenus des compagnies en charge du traitement de l’eau, le contrôle des aliments dans les cantines scolaires et des produits agricoles, la prise en charge des déchets radioactifs… Dans certains cas, TEPCo a limité dans le temps, la prise en charge des mesures post-accidentelles.

D’autres demandes ont été rejetées, comme la baisse des revenus des taxes locales liée au départ des évacués “volontaires”, les campagnes contre les “rumeurs néfastes” à Akita ou l’aide apportée par la province de Gunma aux victimes de la catastrophe…

Cinq provinces (Aomori, Akita, Yamagata, Miyagi et Chiba) ont donc saisi la commission de conciliation pour être remboursées d’une partie des sommes engagées. Celle de Gunma et la ville de Sendaï (Miyagi) devraient suivre. Celle d’Iwaté est déjà parvenue à un accord avec TEPCo, qui compensera à hauteur de 250 000 millions de yens (1,8 million d’euros).

Dans les trois provinces les plus touchées (Fukushima, Miyagi et Iwaté), la plupart des communes ont déposé des demandes d’indemnisation pour un total de 62,88 milliards de yens (462 millions d’euros) et TEPCo n’a accepté de payer que 8,65 milliards de yens (64 millions d’euros).

Si l’on ajoute ce qui a été demandé par les provinces et les communes, le Maïnichi arrive à un total supérieur à 120 milliards de yens.

Plainte collective de 117 habitants de Namié

Selon le Maïnichi, 117 habitants du district de Tsushima à Namié, qui est classé en zone de “retour difficile”, ont porté plainte contre TEPCo et le gouvernement. Ils pourraient être rejoints par 480 habitants. Ce serait la première fois que des habitants originaires d’une telle zone déposent une plainte collective.

Ils réclament que le district de Tsushima soit entièrement décontaminé et réhabilité, de façon à ramener l’exposition externe sous la limite annuelle d’un millisievert, avant mars 2020. Ils réclament 30 millions de yens (224 000 euros) chacun en cas d’échec. Ils estiment qu’au delà de cette date, il sera difficile de maintenir la communauté.

En attendant, ils demandent aussi que l’indemnité pour le stress engendré par l’évacuation passe de 100 000 (746 euros) à 350 000 yens (2 600 euros) par personne et par mois et réclament 3 millions de yens (22 400 euros) chacun à cause l’exposition aux retombées radioactives qui aurait pu être évitée si les autorités avaient communiqué leurs prédictions.

Impressionnant reportage photo

Le photographe polonais, Arkadiusz Podniesinski, a mis en ligne sur son site un impressionnant reportage photographique dans les zones évacuées de Fukushima. Il est daté du 16 septembre 2015.

Outre des villes et villages abandonnés, on y voit aussi des sites d’entreposage de déchets radioactifs en bordure de mer sans protection contre les tsunamis.

Les commentaires sont en anglais. Il y a aussi des reportages effectués à Tchernobyl.