Le Japon espère profiter de la catastrophe de Fukushima pour devenir le leader mondial du démantèlement nucléaire, un marché énorme au niveau mondial. La stratégie gouvernementale et des entreprises impliquées sur le site de la centrale accidentée est orientée dans ce sens. C’est aussi l’objet de la création récente de l’International Research Institute for Nuclear Decommissioning. Beaucoup d’argent public est mis dans le développement de nouvelles technologies, dont de la robotique,
TEPCo va aussi se scinder en deux entités, une pour la production et le transport de l’électricité, son activité traditionnelle, et l’autre sur le démantèlement et la décontamination.
Il y a effectivement un effort technologique sans précédent à faire pour venir à bout de la centrale de Fukushima daï-ichi, avec son corium que personne ne sait comment aller récupérer, pour traiter l’eau qui s’accumule… Mais, il faut aussi penser à la sûreté du chantier, aux facteurs humains et sociaux… Ils sont 3 000 chaque jour sur le site de la centrale de Fukushima daï-ichi. Les robots ont besoin d’hommes pour les piloter, les contrôler, voire aller les rechercher s’ils tombent en panne. Sur ces aspects là, il y a aussi d’immenses progrès à faire ! Les scandales à répétition sur le chantier qu’est devenu la centrale accidentée montre que TEPCo est loin d’avoir fait ses preuves.
Et puis, il y aura toujours les volumes énormes de déchets radioactifs sans solution pour le moment.
Le démantèlement est peut-être une belle opportunité économique, mais les exploitants du nucléaire vont toujours ergoter sur les coûts. TEPCo, en faillite si elle n’avait pas été nationalisée, choisit toujours l’option la moins chère. Cela concerne les matériaux retenus, mais aussi les outils. Pourquoi dépenser pour un outil qui sera contaminé et qui finira en déchet radioactif ? L’autre marge de manœuvre financière est la masse salariale.
L’enjeu principal pour ces compagnies va donc être de mettre en avant leur maîtrise du démantèlement tout en cachant les problèmes qui ne vont pas manquer d’apparaître du fait des options bon marché choisies. La transparence va s’en trouver affectée.
La communication en anglais de TEPCO a déjà été reprise en main. Presque plus aucune info sur les incidents, mais de belles déclarations sur les succès remportés. Les médias, forcément embarqués comme sur une zone de conflit, ne pourront voir que ce que la compagnie voudra bien leur montrer.
Business as usual… Il est donc indispensable d’avoir une autorité de sûreté puissante et stricte comme contre-pouvoir. Pour le moment, la NRA consacre plus de ressources humaines à l’instruction des dossiers de demande de redémarrage qu’à la surveillance du chantier de Fukushima daï-ichi.
En dehors de la centrale, les expériences de décontamination ne sont pas probantes, comme nous l’avons déjà rapporté de multiples fois sur ce blog. L’AIEA et autres experts internationaux ont droit à des chantiers Potemkine. Mais la presse, des ONG peuvent enquêter et des scandales éclatent de temps en temps : rejet des déchets dans les rivières ou la forêt, sous-traitance en cascade, exploitation des travailleurs…
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Toujours pas de solution pour les déchets radioactifs
A trois ans de la catastrophe nucléaire, il n’y a toujours pas de solution en vue pour les déchets radioactifs qui se sont accumulés un peu partout dans le pays. A Fukushima, deux centres d’entreposage sont prévus, mais les élus locaux s’opposent à ce que l’on y mette des déchets venus d’autres provinces.
Rien que dans le grand Tôkyô, cela se compte en milliers de tonnes. Il s’agit de cendres d’incinérateur, de boues de station d’épuration… qui contiennent plus de 8 000 Bq/kg en césium. Dans la province de Chiba, il y en 3 612 tonnes. Les trois principales villes de Chiba touchées par la catastrophe, Kashiwa, Matsudo et Nagaréyama, ont produit à elles seules 2 564 tonnes de cendres radioactives. Le gouvernement a promis de trouver un emplacement pour un centre de stockage définitif à Chiba d’ici 2015, mais il doit faire face à une forte opposition. Les riverains des sites de stockage temporaire s’impatientent et certains ont porté plainte, de crainte que le stockage devienne définitif.
Dans la ville de Tôkyô, il y a 982 tonnes de déchets radioactifs qui sont, à une tonne près, entreposés sur une parcelle gagnée sur la mer, sans voisin.
La province de Saïtama, toujours dans la banlieue de Tôkyô, a 245 tonnes de cendres radioactives, mais elle ne les a pas fait enregistrer comme déchets radioactifs pour ne pas avoir à rechercher un site. Elle espère pouvoir s’en débarrasser discrètement plus tard. Pour cela, elle mise sur la décroissance radioactive qui devrait faire passer ces déchets sous la barre des 8 000 Bq/kg.
Fin 2013, il y en avait 140 843 tonnes de déchets radioactifs réparties dans 12 provinces.
Fukushima 3 ans après : le Japon peine à sortir la tête de l’eau
ACRO.eu.org
Le gouvernement japonais s’apprête, pour la première fois, à lever l’ordre d’évacuer dans le hameau de Miyakoji à Tamura à partir du 1er avril 2014. Il y avait 358 âmes (117 familles) avant la catastrophe et les travaux de décontamination sont officiellement terminés depuis juin 2013. Les habitants peuvent rentrer pour réparer leur maison, et même dormir sur place s’ils le souhaitent.
Cependant, la décontamination n’a eu lieu qu’à proximité des habitations et lieux de vie. Dès que l’on s’éloigne un peu de ces îlots où le gouvernement souhaite que les populations reviennent s’installer, les niveaux de radioactivité restent élevés. Le gouvernement a pourtant dépensé des sommes folles à cette fin. Dans les territoires évacués, ce sont les majors du BTP, sans aucune expérience spécifique, qui ont remporté les marchés et qui sous-traitent le travail. Au plus bas du mille-feuilles de la sous-traitance, les salaires ont été ponctionnés à chaque niveau et les conditions de travail sont souvent déplorables. Outre l’embauche de SDF qui a défrayé la chronique, le ministère du travail a relevé des infractions à la législation du travail dans 40% des cas.
La pénurie de main d’œuvre n’arrange pas les choses. Il n’y a pas de solution pour les déchets radioactifs engendrés qui s’accumulent partout dans des sacs en plastique en attendant mieux. Des entreprises ont été prises sur le fait alors qu’elles rejetaient des déchets dans les rivières ou un peu plus loin dans la forêt.
Cela étant, même en travaillant correctement, force est de constater que, comme autour de Tchernobyl, la décontamination à grande ampleur est simplement impossible. Il y a 70% de montagne et de forêt dans la province de Fukushima.
Les habitants sont partagés quant à leur retour à Miyakoji. Certains espèrent que les entreprises du bâtiment seront moins hésitantes à venir y travailler. D’autres sont contents pour l’agriculture : trois familles ont repris les cultures et espèrent que cette décision leur permettra de lutter contre les « rumeurs néfastes ».
D’autres, surtout avec des enfants, demandent une décontamination plus poussée. Lors d’un retour en famille, un habitant a expliqué que ses enfants sont allés jouer dans des zones non décontaminées, sans le savoir. Il demande donc que les parents soient consultés et leur point de vue pris en compte avant de lever l’ordre d’évacuer. En vain. Sa décision est prise, il ne rentrera pas.
L’expérience conduite dans ce hameau aura valeur de test. Six autres communes devraient suivre cette année.
A Hirono, situé à une trentaine de kilomètre de la centrale, les habitants ont d’abord été confinés avant d’être encouragés à partir. Le conseil à l’évacuation a été levé 6 mois plus tard et l’indemnisation s’est arrêtée au bout d’un an, en août 2012. Pourtant peu d’habitants sont rentrés. La population de plus de 5 000 personnes avant le 11 mars 2011, est actuellement de 1 352. L’économie locale ne repart pas. De nombreux magasins, restaurants restent fermés. En revanche, environ 2 500 travailleurs à la centrale de Fukushima daï-ichi y résident dans des dortoirs, hôtels et autres hébergements. La municipalité a donc pour projet de développer l’accueil des travailleurs. Le retour ne sera, pour le moment, autorisé que dans la partie “la moins contaminée” des territoires évacués, où l’exposition externe est inférieure à 20 millisieverts par an. Cette même limite avait été fixée pour délimiter les zones où il a été ordonné d’évacuer en avril 2011. En temps normal, la limite pour les populations est à 1 mSv/an pour l’ensemble des voies d’exposition. La valeur de 20 mSv/an en moyenne est celle pour les employés qui interviennent en zone contrôlée dans l’industrie nucléaire.
En cas d’urgence, la CIPR, qui établit les recommandations internationales en matière de radioprotection, écrit, dans sa publication 109, que le niveau de référence doit être fixé entre 20 et 100 mSv, au total ou par an. Les autorités japonaises, qui ont retenu la limite de 20 mSv/an pour déclencher l’évacuation des populations, se sont vantées d’avoir adopté la limite basse de la fourchette recommandée par la CIPR. Pourtant, le 22 avril 2011, lorsque les autorités ont ordonné l’évacuation des zones contaminées à plus de 20 mSv/an situées au-delà des 20 km, on n’était déjà plus dans la phase d’urgence.
Pour le retour, on est face à ce que la CIPR appelle une situation d’exposition existante. Il faut donc se référer à sa publication 111 qui recommande que les niveaux de référence soient fixés dans la limite basse de l’intervalle 1 – 20 mSv/an. L’ARN, l’autorité de sûreté nucléaire japonaise, dans son avis, a ajouté qu’il s’agissait d’un objectif à long terme, tout en se gardant bien de donner un calendrier.
Quand le gouvernement se défausse sur les populations
L’idée des autorités, qui n’ont pas réussi à faire baisser de façon significative les risques d’irradiation, malgré d’importantes dépenses pour tenter de décontaminer, est donc de distribuer des dosimètres et radiamètres afin que les habitants adaptent leur mode de vie de façon à réduire la dose externe reçue. Elles espèrent ainsi que les habitants arriveront à être à des niveaux proches de 1 mSv/an. En ce qui concerne les habitants qui n’ont jamais été évacués, mais qui vivent en territoire contaminé, la situation est moins claire. Ou pour ceux qui sont partis d’eux-mêmes, sans aucun soutien. Le gouvernement va-t-il distribuer les mêmes appareils de mesure ? La NRA recommande de ne pas les oublier, sans pour autant proposer le même programme.
Le gouvernement, qui a un devoir régalien de protéger les populations, se décharge ainsi de sa responsabilité. C’est malheureusement inévitable après une catastrophe nucléaire. Mais si les populations doivent prendre en charge leur radioprotection, elles doivent être aidées et soutenues, comme le rappelle la NRA. Et surtout, elles doivent pouvoir participer au processus de décision, tant au niveau individuel que collectif. Il ne doit avoir aucune discrimination entre les personnes qui décident de rentrer et celles qui décident de refaire leur vie ailleurs. L’avis de la NRA reconnaît ce droit à choisir, ce qui ne semblait pas être le cas du gouvernement qui envisageait de donner plus d’indemnités à ceux qui rentrent. Les conditions du retour doivent aussi être débattues démocratiquement.
Dans les faits, ce sont surtout les personnes âgées qui veulent retourner chez elles, alors que les familles avec enfants évitent de le faire dans la mesure du possible. Cela signifie une nouvelle organisation collective, car toute la vie sur place va s’en trouver affectée pendant longtemps.
Comme le gouvernement a refusé d’abaisser la limite d’évacuation, il ne peut pas choisir une limite plus basse maintenant pour le retour, car les personnes non évacuées ne comprendraient pas ! Il n’est plus possible de leur demander de partir sans justifier le fait d’avoir attendu 3 ans. Bref, le gouvernement avait parié sur une décontamination efficace et il est donc coincé maintenant. Les recommandations de la CIPR sont difficilement applicables, à cause de la mauvaise articulation entre la phase d’urgence et la phase post-accidentelle. Elles supposent que l’on peut faire baisser significativement la pollution radioactive.
Il y a d’autres zones où la contamination entraînerait une exposition comprise entre 20 et 50 mSv/an. Le gouvernement espère que les travaux de décontamination permettront de rabaisser les doses correspondantes sous la limite de 20 mSv pour permettre le retour des populations. Les zones où l’exposition externe dépasse les 50 mSv/an, sont pudiquement classées en zone de retour “difficile”. L’accès y est interdit.
Impact sanitaire
La population a complètement perdu confiance dans la parole des autorités. Les dernières statistiques sur les cancers de la thyroïde chez les enfants inquiètent. Il y a 75 cas diagnostiqués, dont 33 confirmés après intervention chirurgicale, sur 254 000 enfants contrôlés. Au total, 375 000 enfants ont droit à une échographie de la thyroïde pour dépistage. Il y a déjà beaucoup plus de cas de cancer de la thyroïde que ce à quoi on s’attendait. Les autorités maintiennent qu’elles ne pensent pas que ce soit lié à la catastrophe nucléaire, avec toujours le même argument : à Tchernobyl, l’apparition des cancers est apparue 4 à 5 ans après la catastrophe. Mais il n’y avait pas eu un tel dépistage systématique et la découverte des cancers y a été plus tardive.
Personne ne croit ces affirmations qui se veulent rassurantes. Et si ce n’est pas la catastrophe nucléaire qui est en cause, pourquoi le gouvernement n’étend-il pas le dépistage à tout le pays ?
Trois ans après la triple catastrophe, il y a encore 267 000 réfugiés, dont 100 000 vivent dans des logements préfabriqués. Les autorités régionales de Fukushima recensent encore 136 000 réfugiés dont la vie reste difficile. De nombreuses familles sont disloquées. Quand elles vivaient à plusieurs générations sous un même toit, elles n’ont pas trouvé à se reloger ensemble. La recherche d’un nouvel emploi a aussi conduit à des séparations. Les personnes les plus fragiles payent un lourd tribut : le nombre de décès officiellement liés à l’évacuation à Fukushima est maintenant de 1 656. C’est beaucoup comparé aux deux autres provinces touchées par le tsunami : l’évacuation des côtes a entraîné 434 décès à Iwaté et 879 à Miyagi. 90% des personnes décédées à cause du stress et des mauvaises conditions de vie avaient plus de 66 ans.
La reconnaissance officielle du lien avec l’évacuation intervient quand la famille réclame une indemnisation, après validation par une commission ad-hoc. Parmi les causes de décès prématuré, il y a le manque de soin, le suicide, l’isolement… Cette procédure avait été mise en place après le séisme de 2004 à Niigata. A l’époque, il n’y a plus eu de décès post-catastrophe après un mois. Avec la catastrophe nucléaire, cela continue après presque trois années. A titre de comparaison, le séisme et tsunami ont provoqué 1 607 décès ou disparus à Fukushima et environ 18 500 sur tout le Japon.
Les populations vivant dans les territoires contaminés s’organisent pour survivre. On fait venir la nourriture de loin, on mesure la radioactivité, on fait contrôler la thyroïde par des laboratoires indépendants nouvellement créés… Le laboratoire Chikurin que l’ACRO a soutenu est bien parti. La demande d’analyse ne diminue pas.
Il a contrôlé récemment des vêtements et a trouvé un T-shirt de Fukushima avec 65 Bq/kg en césium après lavage. Il y avait 93 Bq/kg dans des vêtements de sport, toujours après lavage. La demande pour les analyses d’urine reste forte.
TEPCo mauvais payeur
TEPCo rechigne toujours à indemniser les réfugiés car cela devrait lui coûter 4 900 milliards de yens (35 milliards d’euros). Il s’agit probablement d’une estimation optimiste car la compagnie ne maîtrise pas le calendrier de retour des populations. Outre les indemnisations liées au stress à hauteur de 100 000 yens par personne et par mois (715 euros), elle compense aussi la perte de revenu qu’elle veut arrêter à partir de février 2015, sous le prétexte que le marché de l’emploi s’est amélioré. Cela va à l’encontre des instructions du comité gouvernemental qui stipule que TEPCo doit payer aussi longtemps que les revenus restent inférieurs à leur niveau d’avant la catastrophe.
Quant à ses propres employés qui ont retrouvé à se loger, elle a suspendu les indemnités liées au stress reçues par tous les membres de la famille et a même réclamé le remboursement de celles déjà versées ! Ainsi, une famille avec deux enfants, qui vivait dans une zone maintenant classée en « retour difficile », a eu droit, comme les autres habitants de ces régions, de demander une somme forfaitaire correspondant à 5 années d’indemnisation à partir de juin 2002 afin de les aider à refaire leur vie. Elle a reçu 24 millions de yens. Puis TEPCo a envoyé une demande de remboursement de plus de 30 millions de yens (214 000 euros) sous le prétexte que cette famille avait trouvé à se reloger à partir de l’été 2011. Elle n’est donc plus considérée comme “évacuée”. Les autres résidents non employés par TEPCo, originaires des mêmes zones, n’ont pas reçu de demande remboursement. Pourtant, les familles des travailleurs de TEPCo souffrent autant que les autres. Elles ont des frais similaires pour racheter ce qui a été abandonné lors de l’évacuation : meubles, vêtements…
Au 31 décembre 2013, ils étaient 31 383 travailleurs à être passés sur le site de la centrale de Fukushima daï-ichi. Une grande majorité sont des sous-traitants : 800 compagnies y interviennent. Les nombreux niveaux de sous-traitance, les mauvaises payes, les conditions de travail très difficiles, font qu’il est difficile de trouver une main d’œuvre qualifiée et motivée. Avec les nombreux chantiers de décontamination, 50 000 travailleurs sont concernés. Il y a 25% plus d’offres d’emploi que de demandes à Fukushima. La pègre japonaise en profite parfois pour le recouvrement de dettes : les victimes sont forcées de travailler à la centrale ou dans la décontamination et une partie du salaire est confisqué.
L’eau reste le cauchemar de TEPCo
A la centrale de Fukushima daï-ichi, trois ans après la fusion de trois cœurs de réacteur nucléaire, l’accident le plus grave, l’eau reste le principal cauchemar de TEPCo. Elle doit arroser continuellement les combustibles fondus pour éviter qu’ils ne se remettent à chauffer et dispersent des gaz et aérosols radioactifs.
L’eau de refroidissement, après s’être fortement contaminée au contact des combustibles, s’écoule de la cuve et de l’enceinte de confinement, percées, dans les sous-sols inondés. Elle rejoint ensuite les sous-sols des bâtiments réacteur, turbine et toutes les galeries souterraines.
TEPCo avait creusé la falaise pour mettre ses réacteurs au niveau de la mer. Cela lui a été fatal. Les sous-sols sont sur le passage des écoulements souterrains. Avant la catastrophe, la compagnie devait pomper 1 000 m3 d’eau souterraine par jour pour éviter les infiltrations. Maintenant, 400 m3 pénètrent chaque jour dans les sous-sols et se mélangent à l’eau contaminée. TEPCo doit pomper cette eau et la mettre dans des cuves pour éviter qu’elle ne se déverse directement en mer. Les cuves s’accumulent et la place vient à manquer. Les 600 autres mètres cube quotidiens s’écoulent en mer. TEPCo estime, à la louche, que la moitié se contamine au passage. Et c’est comme cela depuis les premiers jours de la catastrophe, même s’il a fallu attendre l’été 2013 pour que la compagnie et les autorités japonaises admettent l’évidence.
Par conséquence, la contamination de l’eau des nappes phréatiques atteint des records : jusqu’à 3,1 millions de becquerels par litre en bêta total dans le puits 1-16. Ces données sont récentes car TEPCo se trompait depuis le début sur la mesure de la radioactivité quand la contamination s’élevait : ses détecteurs saturaient et sous-estimaient la pollution ! Elle a découvert l’erreur de débutant durant l’été 2013 mais ne l’a rendue publique qu’au tout début 2014. L’autorité de régulation nucléaire (ARN) a tancé la compagnie car les résultats de mesure sont à la base de la prise de décision. De telles erreurs sont simplement inadmissibles.
Du côté des cuves, l’inquiétude demeure : 750 d’entre elles, construites à la va-vite avec des joints bon marché – la compagnie rogne sur tous les budgets car elle est en faillite – ne tiendront pas longtemps. Durant l’été 2013, l’une d’entre elle a fui pendant un mois avant que TEPCo ne s’en rende compte. Elle a perdu 300 m3 d’eau très fortement contaminée qui a pollué les sols, la nappe phréatique et atteint l’océan.
Un muret de 30 cm entourait la dalle sur laquelle repose les cuves afin de retenir les fuites éventuelles. Mais comme l’eau de pluie s’y accumulait, les vannes d’écoulement étaient maintenues ouvertes. Cela ne servait donc à rien !
Depuis, toutes les vannes ont été fermées, les contrôles renforcés, l’eau de pluie accumulée est contrôlée avant d’être rejetée. En cas de dépassement des limites, elle est stockée. Ces nouvelles mesures n’ont pas empêché une nouvelle fuite en février 2014. 100 m3 d’eau fortement contaminée ont débordé.
L’eau contaminée est allée dans une cuve déjà pleine, qui a débordé, au lieu d’aller dans la cuve à remplir. Trois vannes de transfert, qui auraient dû être fermées, étaient ouvertes. La jauge de la cuve à remplir ne montrait aucune arrivée d’eau. Et une alarme a été ignorée. Il a fallu 9 heures, suite à cette accumulation d’erreurs humaines, pour découvrir la fuite.
Les cuves continuent d’être construites au rythme d’une tous les deux jours. Outre le manque de place, la radioactivité bêta induit un rayonnement X qui peut entraîner une multiplication par 8 du débit de dose par endroits. Il n’était pas pris en compte avant que TEPCo ne se fasse rappeler à l’ordre par l’Autorité de Régulation Nucléaire.
TEPCo est à la peine avec sa nouvelle station de traitement des eaux contaminées ALPS, supposée retirer 62 radioéléments et résoudre ses problèmes. L’unité, initialement prévue pour septembre 2012, est toujours en cours de test. Elle devrait avoir une performance de 750 m3 par jour, mais la réalité est plus proche de 560 m3 par jour à cause des nombreux arrêts de maintenance et de contrôle. Elle génère aussi d’énormes quantités de déchets radioactifs pour lesquels il n’y a pas de solution.
Elle ne retire pas le tritium. Les 400 000 tonnes (ou m3) d’eau contaminée dans les cuves contiennent 817 TBq (817 000 milliards de becquerels) de tritium. Il y aurait aussi 58 TBq dans les sous-sols des bâtiments réacteur et turbine. Cela fait donc un total de 875 TBq. Comme l’autorisation de rejet annuelle pour la centrale avec 6 réacteurs est de 22 TBq, le stock de tritium représente donc 40 années de rejets au maximum autorisé. Même si la station de traitement ALPS devait marcher, TEPCo devra revoir à la hausse ses autorisations de rejet si elle veut se débarrasser de l’eau traitée dans l’océan. Ce n’est pas gagné.
Les travaux de démantèlement avancent pour le réacteur n°4 où des êtres humains peuvent y travailler. Ce ne sera pas le cas pour les trois autres réacteurs où il y a eu une fusion du cœur. Les risques d’irradiation y sont trop élevés. Le retrait des combustibles de la piscine va bon train et devrait être terminé cette année, à l’exception de 3 assemblages endommagés bien avant la catastrophe. TEPCo ne sait pas comment s’y prendre. Dans la piscine du réacteur n°1, ce sont 70 assemblages sur 292 qui sont endommagés, soit presque le quart.
Les deux autres réacteurs non accidentés de la centrale, les n° 5 et 6, ont été finalement mis à l’arrêt définitif par TEPCo, sur ordre du premier ministre. Quant aux 4 réacteurs de la centrale de Fukushima daï-ni, située à 12 km plus au Sud, leur sort n’est pas encore officiellement fixé, bien qu’ils ne redémarreront jamais. Les autorités locales ont été claires à ce sujet.
Toujours zéro réacteur en fonctionnement
C’est un secret de polichinelle : une partie importante des 48 réacteurs nucléaires restant ne redémarrera jamais, même si aucune autre compagnie ne s’est encore résignée à décider l’arrêt définitif. Un nouveau référentiel de sûreté est en place depuis le 8 juillet 2013 et il n’y a eu que 17 demandes d’autorisation de redémarrage pour le moment. Plusieurs se sont déjà fait retoquer. Les autres sont toujours à l’instruction. Les investissements pour les remettre aux nouvelles normes sont massifs. Le quotidien Asahi est arrivé à la somme de 1 620 milliards de yens (12 milliards d’euros).
Il n’y a pas que les réacteurs qui posent problème : les nouvelles règles imposent un plan d’évacuation pour toute la population dans un rayon de 30 km. De nombreuses communes ne sont pas prêtes. En attendant, tout le parc japonais, qui produisait 30% de l’électricité du pays, est arrêté sans que personne ne puisse donner de date de redémarrage.
La catastrophe vient à peine de commencer. Le Japon n’est pas près de sortir la tête de l’eau. L’ACRO, qui suit au jour le jour les évènements sur son site Internet, peut en témoigner : il ne s’est pas encore passé un jour sans que la presse japonaise ne parle de l’accident nucléaire et de ses conséquences. Peu de sujets de société peuvent se targuer d’un tel impact. Des citoyens ont dû prendre les choses en main. En s’emparant de la mesure de la radioactivité, ils ont obligé les autorités et les producteurs à s’y mettre aussi et ont généralisé les contrôles. Les cartes de la pollution sont maintenant bien établies et il n’y a plus de scandale alimentaire dû à la vente d’aliments dépassant les normes. En revanche, le processus décisionnel est toujours verrouillé. Il est indispensable de démocratiser les choix relatifs à la protection des populations.
TEPCo, quant à elle, a prétendu avoir tiré les leçons de la catastrophe et amélioré sa culture de sûreté. Elle se targue d’être à nouveau en mesure d’exploiter des réacteurs nucléaires à sa centrale de Kashiwazaki-Kariwa (Niigata). Celle-là même qui avait été fortement secouée en 2007. Pourtant, les erreurs grossières sur la mesure de la radioactivité ou sur la gestion de l’eau contaminée à Fukushima montrent que c’est loin d’être cas. Personne n’a songé à lui interdire d’exploiter du nucléaire, comme on retire le permis à un chauffard.
Le Japon accepte de rendre le plutonium prêté par les Etats-Unis
Le Japon possède 331 kg de plutonium de qualité militaire qui vient du Royaume Uni et qui lui a été fourni par les Etats-Unis pendant la guerre froide. Depuis 2010, les Etats-Unis réclament au Japon de rendre ce matériau proliférant. Le Japon a finalement cédé et demande du plutonium de moins bonne qualité à la place pour continuer son effort de recherche. Dire qu’il a une usine toute neuve d’extraction de plutonium qui n’a jamais servi car elle ne fonctionne pas.
Ce plutonium est à Tôkaï (Ibaraki). L’annonce officielle devrait être faite au sommet sur le sécurité nucléaire de La Hague les 24 et 25 mars 2014.
Déchets radioactifs à Fukushima : l’entreposage limité à 30 ans ?
Le gouvernement tente toujours de faire accepter son centre d’entreposage des déchets radioactifs issus de la décontamination à Futaba et Ôkuma. Le gouverneur de Fukushima voulait que soit inscrit dans la loi que ces centres ne sont là que pour trente ans et que les déchets seront stockés ailleurs par la suite, conformément aux promesses faites. Mais le gouvernement ne le veut pas il sait très bien que ce n’est pas réaliste. Qui acceptera ces déchets dans 30 ans ?
Comment sauver Monju ?
Le gouvernement pourrait changer la finalité du surgénérateur Monju qui n’a presque jamais fonctionné afin de tenter de le sauver. Il va servir à étudier la transmutation des déchets. La même chose avait été envisagée pour Superphénix, mais c’est une supercherie : le réacteur n’est pas plus sûr et les bénéfices attendus sont extrêmement maigres. C’est ce qu’avait conclu la commission Castaing de 1996.
Dans son cahier d’acteur pour le débat cigéo, l’IRSN écrit : “La séparation/transmutation consiste à retirer des déchets une partie des atomes radioactifs à vie longue pour les transformer en atomes à durée de vie plus courte. En dépit de l’avancée des recherches qui se poursuivent aujourd’hui, il est vraisemblable que ces opérations ne seront pas réalisables à l’échelle industrielle dans un proche avenir ni applicables aux déchets déjà produits. Par ailleurs, la transmutation nécessite de déployer un parc de réacteurs dits de quatrième génération dont la conception est encore à l’étude. De plus, la transmutation ne permet pas d’éliminer tous les radionucléides à vie longue et des déchets HA et MA-VL resteront à gérer même si cette technique est mise en oeuvre. Ainsi, dans l’état actuel des connaissances, la transmutation ne constitue pas par elle-même une solution suffisante pour gérer les déchets de ce type. L’IRSN estime en outre qu’elle n’apporterait pas un gain probant pour la sûreté.”
Bref, le village nucléaire sait mieux recycler les mauvaises idées que les déchets…
Pas de déchets radioactifs entreposés à Naraha
Le gouvernement voulait entreposer les déchets radioactifs de Fukushima sur trois communes. Face à l’opposition de Naraha, le gouverneur a proposé au gouvernement de se limiter à deux communes, Ôkuma et Futaba qui entourent la centrale de Fukushima daï-ichi. Il en a parlé aux maires de ces deux communes qui réservent leur réponse.
Il s’agit d’entreposer de 22 à 28 millions de m3, pour une durée maximale de 30 ans, officiellement. Mais personne ne croit que les autorités reprendront ces déchets.
96% des zones habitées de ces deux communes sont classées en “zone de retour difficile” car l’exposition externe y dépasserait 50 mSv/an. Dans les zones où il y aura les déchets, ce sera “retour impossible”.
2,9 tonnes de boues radioactives à Kanagawa
Le ministère de l’environnement a classé 2,9 tonnes de boues dans la province de Kanagawa (au Sud de Tôkyô, à 300 km de la centrale) comme déchets radioactifs. Il va devoir les prendre en charge. Il s’agit de boues récoltées dans les caniveaux, gouttières… qui ont plus de 8 000 Bq/kg en césium.
Il y a, en tout, 140 000 tonnes de boues radioactives dépassant cette limite dans 11 provinces du Japon.
Naraha ne veut pas des déchets radioactifs
Le maire de Naraha a demandé au gouvernement de revoir sa copie concernant l’implantation d’un centre de stockage de déchets radioactif dans sa commune. Il n’est prêt à accepter que des déchets issus de sa commune ayant moins de 100 000 Bq/kg. Il craint que le projet gouvernemental freine le retour des habitants.
En revanche, le conseil municipal de Naraha a rejeté la demande de référendum concernant l’installation d’un centre de stockage de déchets radioactifs dans la commune. Il y a eu 4 voix pour et 6 contre. L’argument du maire est que la problématique de ces déchets concerne toute la province de Fukushima et qu’il n’est pas correct vis à vis des autres communes d’avoir un référendum sur cette question à Naraha uniquement.
Les Etats-Unis veulent récupérer leur plutonium
Les Etats-Unis réclament depuis des années que le Japon renvoie 331 kg de plutonium de qualité militaire qu’ils avaient prêté pendant la guerre froide pour “des études scientifiques”. Ce plutonium est à Tôkaï-mura (Ibaraki) et permettrait de faire entre 40 et 50 têtes nucléaires. L’administration Obama demande son retour, mais le Japon veut le garder car il en aurait besoin pour l’étudier. Une preuve de plus que le Japon est un pays du seuil qui fait tout pour pouvoir assembler une bombe nucléaire en quelques mois en cas de troubles.
Le plutonium vient du Royaume-Uni qui a longtemps été le pourvoyeur des Etats-Unis après l’arrêt du retraitement. Les négociations sont donc tripartites, les EU voulant récupérer chez eux ce plutonium. le Japon pourrait céder.