Fukushima, cinq ans après : quel impact sanitaire ?

A un mois du cinquième anniversaire de la catastrophe de Fukushima, l’ACRO publie en ligne un premier rapport sur son impact sanitaire :

Fukushima, cinq ans après : quel impact sanitaire ?

D’autres rapports vont suivre d’ici le 11 mars 2016.

Résumé

L’évacuation forcée autour de la centrale nucléaire de Fukushima daï-ichi a provoqué beaucoup de souffrances. Cinq plus tard, environ 100 000 personnes sont toujours comptabilisées comme personnes déplacées à cause de l’accident nucléaire. Les personnes non-évacuées et vivant en territoire contaminé ont aussi vu leur vie bouleversée.

L’évacuation d’urgence, les conditions d’accueil difficiles, sans structure de soin appropriée et l’absence de solution acceptable à moyen et long terme conduisent à une dégradation de la santé des personnes les plus fragiles. Les suicides sont plus fréquents que dans les provinces voisines touchées par le tsunami. Le nombre total de décès liés aux conséquences de la catastrophe nucléaire dépasse déjà le nombre de victimes directes du tsunami à Fukushima.

Le suivi des conséquences sanitaires des rejets radioactifs a conduit à mettre en évidence une augmentation notable du nombre de cancers de la thyroïde chez les jeunes qui est reconnue par tous. En revanche, il y a débat sur l’origine de la hausse constatée : effet du dépistage, comme le prétendent les autorités ou à la radioactivité, comme le montre une étude scientifique ?

Enfin, les personnes les plus exposées sont les travailleurs du nucléaire qui dépassent les 45 000 à la centrale de Fukushima daï-ichi et quelques 26 000 sur les chantiers de décontamination où les doses sont moindres. A la centrale, on déplore déjà plusieurs décès dus à des accidents de chantier. Le port de combinaisons et de masques intégraux rend les conditions de travail et de communication plus difficiles.

Il a fallu plusieurs scandales et un renforcement des contrôles pour que la protection des travailleurs s’améliore. Un travailleur à la centrale accidentée a vu sa leucémie reconnue comme maladie professionnelle.

Une catastrophe nucléaire de grande ampleur est d’abord une catastrophe humanitaire. A Fukushima, elle ne fait que commencer et il est hasardeux de vouloir tirer un bilan définitif. Mais, en moins de 5 ans, l’impact est déjà significatif.

Dernières statistiques sur les doses prises par les travailleurs à la centrale de Fukushima daï-ichi

Le ministère de la santé, du travail et des affaires sociales a mis en ligne les derniers résultats concernant les doses prises par les travailleurs à la centrale de Fukushima daï-ichi. Toutes les données sont accessibles depuis cette page en anglais.

Au 30 novembre 2015, 45 891 personnes sont passées sur le site de la centrale pour y travailler, dont 41 228 sous-traitants (90%). Ils sont environ 10 000 par mois. La plus forte dose enregistrée en novembre 2015 était de 13,88 mSv en un mois. La moyenne en novembre était de 0,52 mSv : 0,55 mSv pour les 9 334 sous-traitants et 0,20 mSv pour les 1 042 employés de TEPCo.

Toujours en novembre 2015, 16 travailleurs supplémentaires (dont 13 sous-traitants) ont reçu une dose cumulée comprise entre 75 et 100 mSv, sachant que la limite à ne pas dépasser sur 5 ans est de 100 mSv.

La centrale de Fukushima daï-ichi est devenue une destination touristique

A l’instar de la centrale accidentée de Tchernobyl, celle de Fukushima est devenue une destination touristique. Selon l’Asahi, environ 16 000 personnes l’avaient déjà visitée à la fin septembre 2015. Au début, il s’agissait surtout de journalistes ou de politiciens. Maintenant, il y a aussi de simples touristes.

Selon TEPCo, il y a eu 900 visiteurs la première année. Depuis, le nombre de visiteurs ne cesse d’augmenter. Sur les 3 700 personnes qui ont visité la centrale lors du premier semestre 2015, 250 étaient originaires de Fukushima.

Une organisation intitulée “Appreciate Fukushima Workers” organise aussi de telles visites afin de montrer les efforts effectués par les travailleurs sur place. Elle aurait déjà emmené 140 personnes lors de 7 visites.

La visite se fait essentiellement en bus et la dose prise est de l’ordre de 10 microsieverts.

TEPCo a aussi ouvert un centre d’accueil pour les visiteurs en avril 2014 où elle accepte deux à trois groupes par jour. Tous ne peuvent pas aller visiter la centrale ensuite.

Comment TEPCo prend soin des travailleurs

TEPCo vient de communiquer sur une opération qui vise à remercier les 7 200 travailleurs du site de la centrale de Fukushima daï-ichi avant le week-end : ils recevront, chacun, une canette d’une boisson énergisante… Quelle générosité ! Il n’est pas sûr que ce soit la boisson idéale pour se reposer le week-end.

La compagnie avait aussi détaillé les mesures prises pour réduire la dose reçue par les travailleurs. Cela passe par la décontamination des sols, la réduction de la contamination de l’eau contenue dans les cuves… Elle montre aussi les lieux de repos et la nouvelle cantine.

En attendant, les dernières statistiques publiques en anglais sur les doses prises par les 45 578 travailleurs qui sont passé sur le site (ici en ligne) montrent que les doses prises ne baissent pas. La dose maximale prise en octobre 2015 est de 14,42 mSv – c’est un sous-traitant – et la dose moyenne, de 0,58 mSv en un mois. Il y a, en plus, 1 203 personnes qui ont une limite de dose plus élevée afin de pouvoir continuer à pénétrer sur le site.

Nombreuses violations du droit du travail pour les travailleurs engagés dans la décontamination

Le ministère de la santé, du travail et des affaires sociales a mis en ligne des statistiques sur les violations du droit du travail constatées sur des chantiers de décontamination. Entre janvier et juin 2015, 342 entreprises ont été contrôlées et 233 violaient la réglementation, soit 68,1%. Plus précisément, sur les 184 entreprises contrôlées qui interviennent dans la zone évacuée où la décontamination est sous la responsabilité du gouvernement, il y en a 109 qui violaient la réglementation (59,2%) et dans les communes non évacuées, c’est 124 sur 158, soit 78,4%.

Sur les 364 violations constatées, 134 concernaient la paye, les conditions de travail, les horaires… et 230 la santé et la protection. Ces chiffres sont en augmentation par rapport à l’année 2014. Pour la première catégorie de violations, c’est surtout lié au paiement du salaire et des primes de risque. En ce qui concerne la protection, voici quelques cas constatés :

  • la “personne représentative” qui porte le dosimètre quitte le chantier et la dose enregistrée n’est plus représentative ;
  • le dosimètre n’était pas porté correctement ;
  • le niveau de contamination n’a pas été mesuré avant le chantier ;
  • pas de contrôle des outils ou équipements en fin de chantier…

Le ministère a aussi listé les mesures mises en place pour garantir le respect de la loi.

Dernières statistiques sur les doses prises par les travailleurs

TEPCo a mis en ligne ses dernières statistiques sur les doses prises par les travailleurs à sa centrale de Fukushima daï-ichi. Au 30 septembre 2015, ils étaient officiellement 45 241 à être intervenus sur le site, dont 40 603 sous-traitants.

Il y a eu 10 582 travailleurs en août 2015 et 10 758 en septembre. Par rapport aux précédentes statistiques que nous avons relayées, le nombre de travailleurs à être intervenus en juillet 2015 est passé de 10 798 à 11 100. L’effectif de septembre devrait donc être aussi revu à la hausse. Les doses moyennes reçues en août et septembre 2015 seraient respectivement de 0,41 et de 0,56 mSv, et les doses maximales, de 10,30 et de 14,01 mSv. Rappelons, qu’à titre de comparaison, la limite pour le public est de 1 mSv par an cette fois-ci et 20 mSv par an en moyenne pour les travailleurs.

Il y a, en plus, depuis le début de la catastrophe, 1 203 travailleurs supplémentaires qui ont une limite de dose plus élevée. Ils sont respectivement 579 et 541 à être intervenus en août et septembre 2015 et ont pris, en moyenne, 0,31 et 0,29 mSv durant chacun de ces deux mois. Quant aux doses maximales, elles sont respectivement de 3,38 et 4,79 mSv.

Le document donne aussi les doses équivalentes à la peau et au cristallin. Les valeurs sont plus élevée, mais les limites aussi : pour la peau, c’est 500 mSv/an et pour la cornée, 150 mSv/an.

TEPCo a aussi mis en ligne des statistiques par classe d’âge. Les données mois par mois depuis le début de la catastrophe sont rappelées ici pour l’exposition externe, et ici pour l’exposition interne. La répartition des doses mensuelles sont ici et les doses cumulées par an sont ici.

Pour les doses équivalentes à la peau cumulées par année sont ici, et celles au cristallin, ici.

 

Doses prises par les secouristes lors de la phase d’urgence de l’accident nucléaire

Le ministère de la santé du Japon a donné, pour la première fois, des statistiques sur les doses prises par les secouristes lors de la phase d’urgence de l’accident nucléaire à la centrale de Fukushima daï-ichi. Ces données concernent 2 800 militaires et 170 pompiers et policiers qui sont intervenus pour aider à l’évacuation. Comme ils portaient une tenue de protection, il est supposé qu’ils n’ont reçu aucune contamination interne. La dose prise en compte est donc celle des dosimètres individuels.

62% des militaires ont reçu une dose inférieure à 1 mSv en 20 jours (du 12 au 31 mars), qui est dose à ne pas dépasser en un an pour le public. Et donc, 38% ont reçu une dose supérieure. La plus forte dose enregistrée est de 10,8 millisieverts.

Pour ce qui est des policiers et pompiers, 12% d’entre eux ont reçu une dose supérieure à 1 mSv et la plus forte dose est de 2,2 mSv. Ainsi, globalement, 36% des secouristes pompiers, policiers ou militaires ont reçu une dose supérieure à 1 mSv. Plus précisément, 19% ont reçu entre 1 et 2 mSv, et 5% plus de 5 mSv. Tous ceux ayant reçu plus de 5 mSv sont des militaires.

Le gouvernement a montré ces données dans le cadre d’un groupe de travail qui doit fixer les limites à ne pas dépasser pour les personnes impliquées dans les secours. En cas d’urgence nucléaire, ces sauveteurs ont une limite de 100 mSv au total. Ainsi, aucun d’entre eux ne l’a dépassée. Pour les chauffeurs de bus ou les employés municipaux…, le gouvernement veut garder la limite du public, à savoir, 1 mSv.

A titre de comparaison, les pompiers qui sont intervenus sur le site de la centrale nucléaire de Fukushima daï-ichi pour refroidir les réacteurs allant jusqu’à 29,8 mSv. Pour les travailleurs, c’est plus encore. De son côté, les autorités régionales de Fukushima ont estimé, par le calcul cette fois-ci, que la dose moyenne prise par la population évacuée est de 0,8 mSv, avec un maximum à 25 mSv.

Rayonnements ionisants et cancers

Une leucémie peut avoir plusieurs origines et il ne sera jamais possible de dire si la leucémie du travailleur de Fukushima est due à la radioactivité ou pas. En revanche, on peut pas exclure que l’exposition aux rayonnements ionisants en soit bien la cause. Il a accepté de prendre des risques en allant travailler à Fukushima daï-ichi. Il est donc normal que cette maladie soit reconnue comme d’origine professionnelle et que le travailleur ait droit à prise en charge complète et un soutien financier.

Dans une interview au quotidien Asahi, il déclare qu’il espère que son cas aider d’autres travailleurs qui souffrent du cancer à recevoir un indemnisation. Il dit être allé à Fukushima pour contribuer au rétablissement des communautés affectées et n’avoir aucun regret.

Dans ce même article, un représentant du ministère de la santé explique que la limite de 5 mSv en un an fixée pour reconnaître une leucémie comme d’origine professionnelle correspond à la limite pour le public à l’époque. Depuis, elle a été abaissée à 1 mSv/an sans que les autorités japonaises ne modifie la règle pour les travailleurs. Dans un tel contexte, il est ensuite difficile d’expliquer aux habitants de Fukushima que la limite d’évacuation est de 20 mSv/an.

S’il n’est pas possible de conclure pour un cas individuel, il est, en revanche, possible de faire des études statistiques sur un grand nombre de travailleurs. Nous avions signalé, en juin dernier, qu’une étude épidémiologique avait confirmé que la faibles doses pouvaient entraîner une augmentation du nombre de cas de leucémie. Cette étude ne s’intéresse qu’aux décès par leucémie. Or, de nos jours, on soigne la majorité d’entre elles. De nombreux cas échappent donc à ces statistiques. Il faudrait donc étudier la morbidité, mais il n’y a pas toujours de registres avec les données.

La deuxième partie de cette étude vient de paraître et l’article est en libre accès. Elle concerne le risque de décès par cancer autre que leucémie et confirme la relation entre exposition aux rayonnements ionisants et cancers observée chez les survivant de Hiroshima et Nagasaki. Ces derniers ont subit une forte exposition, mais brève, alors que les travailleurs du nucléaire ont reçu des faibles doses tout au long de leur vie. Il n’y a pas de différence entre les pays étudiés. Les fortes doses ne sont donc pas plus dangereuses que les faibles doses cumulées, pour une même exposition totale.

Premier cas de cancer professionnel reconnu à la centrale de Fukushima daï-ichi

Le ministère de la santé, du travail et des affaires sociales vient de reconnaître que la leucémie développée par un travailleur à la centrale de Fukushima daï-ichi pouvait être liée à l’exposition aux radiations. Il s’agit d’un sous-traitant qui a actuellement 41 ans et a été exposé entre octobre 2012 et décembre 2013. Sa maladie s’est déclarée en janvier 2014.

Il aurait été exposé à une dose de 16 mSv à la centrale de Fukushima daï-ichi et à 4 mSv lors de l’inspection, en 2012, de la centrale de Genkaï exploitée par Kyûshû Electric. Selon les règles en vigueur au Japon depuis 1976, un travailleur du nucléaire, qui aurait été exposé à une dose supérieure à 5 mSv en un an et qui développerait une leucémie plus d’un an après avoir été engagé pour des travaux sous rayonnements ionisants, a droit à la prise en charge des soins et une indemnisation.

Voir les explications en anglais du ministère du travail.

Selon le ministère, il y aurait déjà eu 8 demandes de reconnaissance de la part de travailleurs à la centrale de Fukushima daï-ichi. C’est le premier cancer professionnel reconnu à Fukushima daï-ichi. Trois autres demandeurs n’ont pas obtenu satisfaction. Un a retiré sa demande. Il y a encore trois dossiers en cours d’instruction.

Selon les dernières statistiques officielles sur les doses prises par les travailleurs à la centrale de Fukushima daï-ichi, sur 45 000 travailleurs, 21 000 auraient reçu une dose supérieure à 5 mSv. 9 000 auraient reçu plus de 20 mSv. Rappelons que, durant les premières semaines de la catastrophe, il n’y avait pas de dosimètre individuel pour chacun. L’enregistrement de la dose au moment où l’exposition était la plus forte n’est donc pas très rigoureux.