Polémiques autour des plans d’urgence nucléaire au Japon

SPEEDI

SPEEDI est un code informatique destiné à prédire les retombées radioactives lors d’un accident nucléaire. Lors de la catastrophe de Fukushima, la quantité de radioéléments rejetés étant inconnue, ses prédictions n’ont pas servi à la gestion de l’urgence. Seules la direction des retombées étaient connues, pas leur quantité. Et les pouvoirs locaux en charge de l’évacuation n’avaient jamais eu accès aux maigres résultats obtenus. L’Autorité de Régulation Nucléaire, la NRA, a décidé de ne pas l’utiliser en cas de nouvel accident.

Mais le gouvernement vient d’accepter, à la demande des gouverneurs, que les autorités locales puissent utiliser SPEEDI en cas d’accident pour encadrer les évacuations. On se souvient qu’en 2011, des habitants de Namié avaient été évacués vers une zone plus exposée aux retombées radioactives que leur lieu d’origine. D’où la demande de pouvoir utiliser SPEEDI.

Cette divergence entre la NRA et les autorités locales pourrait conduire à des décisions contradictoires et à de la confusion pour les personnes concernées. Le gouvernement doit donc clarifier les rôles de chacun. Il compte ne pas faire obstruction aux décisions locales prises en se basant sur SPEEDI. C’est aussi, pour lui, une façon de se décharger de ses responsabilités. Qui fera tourner SPEEDI ? Les autorités locales ou la Japan Atomic Energy Agency, l’équivalent du CEA ? ce n’est pas encore décidé.

Ce logiciel, développé après l’accident de Three Mile Island, a coûté près de 12,4 milliards de yens (près de 100 millions d’euros).

Le gouvernement a aussi décidé que les autorités locales pourront distribuer des comprimés d’iode jusqu’à 30 km des centrales nucléaires et qu’il prendra en charge les coûts. Pour le moment, c’est seulement 5 km ! En France et en Suisse, ce sont les exploitants du nucléaire qui payent. En 2011, il aurait fallu prendre de l’iode jusqu’à 50 km.

Rôle de l’armée et des pompiers

En ce qui concerne l’armée, appelée “forces d’auto-défense” et les pompiers qui étaient intervenus durant les premiers jours de la catastrophe à la demande du premier ministre, il n’y a toujours pas de politique de définie. Le gouvernement, l’Autorité de Régulation Nucléaire (NRA), l’armée et les pompiers ont des avis qui diffèrent.

Un responsable du ministère de la défense explique que le Japon ayant désormais les règles de sûreté les plus stricts au monde, les exploitants sont bien préparés à faire face à l’urgence nucléaire et que l’armée ne pourrait pas faire mieux. A l’occasion du cinquième anniversaire de la catastrophe, le gouvernement a affirmé, dans un rapport, prendre la responsabilité de la gestion d’un accident nucléaire. Ce rapport fait référence à des escadrons de militaires et de pompiers qui participeront au transport de matériel et à d’autres efforts. La délimitation de leurs tâches n’est pas précisée. Il n’est officiellement question que d’assistance. La limite de dose de 250 mSv qui deviendra la norme en cas d’urgence nucléaire à partir du 1er avril prochain ne s’applique qu’aux travailleurs du nucléaire et aux inspecteurs de la NRA. Aucune limite n’est définie pour les militaires et pompiers.

Les pompiers, sont tout aussi réticents à intervenir en cas d’accident nucléaire. Les nouvelles règles de sûreté imposent le pré-positionnement de camions de pompier et les exploitants doivent pouvoir s’en servir sans intervention extérieure.

Enfin, la NRA précise que si l’exploitant est dépassé par les évènements, des troupes sous responsabilité gouvernementale pourraient être envoyées sur place en recours ultime.

A Fukushima

Les communes situées à moins de 30 km des centrales nucléaires doivent aussi élaborer des plans d’évacuation. C’est aussi le cas pour celles situées autour de Fukushima daï-ichi et daï-ni. A Namié, commune de 18 700 habitants encore complètement évacuée, la mairie a décidé que les habitants pourront partir même si le risque d’exposition est inférieur au seuil de déclenchement de l’évacuation défini au niveau national, qui est de 500 microsieverts par heure. Mais en 2011, ce seuil n’avait jamais été atteint au-delà de 5 km. Les communes ont quand même été évacuées. La habitants doivent aussi partir au bout d’une semaine si l’exposition dépasse 20 microsieverts par heure pendant plus de 24h.

La ville voisine de Minami-Sôma a pris une décision similaire en 2013. Cela n’est pas du goût du gouvernement car cela pourrait engorger les routes en cas d’urgence et entraver l’évacuation des zones les plus exposées. Lors de la catastrophe de Fukushima, toutes les routes autour de Namié étaient congestionnées et les abris ne pouvaient pas accueillir tout le monde.

En 2011, seules les communes situées à moins de 5 km d’une centrale nucléaire devaient prévoir des plans d’évacuation. Ni Namié, ni Minami-Sôma n’étaient donc concernées. Namié a pourtant été évacuée et un ordre de mise à l’abri a affecté Minami-Sôma. Près de 55 000 personnes sur 70 000 étaient parties d’elles-mêmes.

Le maire de Namié estime que les habitants partiront de nouveau d’eux mêmes et qu’il vaut mieux prévoir une limite plus basse afin de fluidifier le trafic.

Sur tout le Japon, 135 communes doivent élaborer des plans d’évacuation et 95 d’entre elles l’ont fait. A Ibaraki et Shizuoka, il est difficile de trouver des abris pour tout le monde car il y a près d’un million d’habitants dans un rayon de 30 km. Un responsable d’Ibaraki estime que les lignes directrices du gouvernement ne sont que de la théorie sur le papier. “Plus on travaille sur les plans d’urgence, moins ils sont réalistes.”

Des balises de mesure de la radioactivité limitées

Autour de la centrale de Sendaï, dans la province de Kagoshima, qui a deux réacteurs nucléaires en activité, il y a 48 balises de mesure de la radioactivité ambiante pour donner l’alerte en cas d’accident et aider à la décision pour l’évacuation. Mais 22 d’entre eux ne peuvent pas mesurer des niveaux supérieurs à 80 microsieverts par heure alors que le seuil d’évacuation est de 500 ! Pas de problème, déclare un représentant de la province à l’Asahi, car il y a aussi des postes de mesure mobiles. Mais 30 de ces 44 appareils mobiles ne peuvent pas mesurer des niveaux supérieurs à 100 microsieverts par heure !

Autour de la centrale de Takahama, où deux réacteurs auraient dû redémarrer sans une décision de justice, les autorités régionales de Kyôto ont prévu d’installer 41 balises mais il n’y en a que 14. Il y a encore des délibérations à propos de l’emplacement…

L’ASN favorable à l’extension à 100 km de la distribution d’iode comme le réclame l’ACRO

L’ACRO milite pour l’extension de la distribution de l’iode autour des centrales nucléaires. Rappelons qu’en France, c’est 10 km, 20 km en Belgique, 50 km en Suisse et tout le pays au Luxembourg. A l’occasion du renouvellement de la distribution, nous avons appelé à étendre cette distribution à 100 km.

Dans une interview à Libération, le président de l’Autorité de sûreté nucléaire, Pierre-Franck Chevet, après avoir rappelé qu’“il faut imaginer qu’un accident de type Fukushima puisse survenir en Europe,” il explique : “Fukushima a eu des conséquences de natures diverses pour les populations jusqu’à 100 kilomètres autour de la centrale. Et les gens ont dû être évacués durablement dans un rayon de 20 km, ce qui est déjà énorme. Si on pose ce schéma en Europe, il faut en tirer les conséquences et faire en sorte que nos moyens de gestion de crise soient adaptés, en allant au-delà du rayon de 10 km qui est celui des plans particuliers d’intervention (PPI) actuels autour des installations. Il faut regarder une zone plus large, jusqu’à 100 km.”

A la question, “beaucoup demandent à ce que la distribution actuelle de comprimés d’iode dans un rayon de 10 km autour des centrales françaises soit étendue à ces 100 km”, il répond “nous y sommes favorables.”

Dans la situation actuelle, au-delà de 10 km, il faudra sortir pour chercher ou distribuer l’iode, ce qui peut entrer en conflit avec la mise à l’abri. Pierre-Franck Chevet précise : “Si on est dans le nuage, effectivement, il ne faut pas sortir. Mais oui, il faudra absolument préciser les conditions dans lesquelles on achemine à temps les comprimés jusqu’aux personnes. Je ne sais pas si la solution sera d’étendre la prédistribution des comprimés à 100 km ou d’avoir un circuit très fiable de distribution au moment où… Tout cela se prépare, ça ne dépend pas que de l’ASN.”

Pour en savoir plus, lire notre article sur le sujet.

Belgique : le Conseil Supérieur de la Santé reprend plusieurs de nos conclusions sur les plans d’urgence

Le Conseil Supérieur de la Santé (CSS) belge a procédé à un examen critique du plan d’urgence belge, en tirant les leçons de l’accident de Fukushima et d’autres types d’accidents récents, et vient de publier un deuxième avis qui converge avec nombre des critiques et propositions de notre étude pour Greenpeace Belgique.

Que fait la France ? Elle maintient des PPI réduits à 10 km des centrales nucléaires…

Voici quelques extraits du communiqué du CSS :

  • “Une première conclusion, essentielle, est qu’il faut prendre conscience que, bien que très peu probable, un accident nucléaire sévère peut vraiment se produire, même dans des pays technologiquement à la pointe, et y compris en Belgique. […] L’idée que les conséquences d’un accident nucléaire sévère sont limitées aux environs immédiats du site (par exemple une dizaine de kilomètres pour une évacuation) est contredite par l’expérience pratique. Même pour des centrales de conception occidentale, un accident sévère peut avoir des conséquences à grande distance.”
  • “Par ailleurs le CSS recommande l’élargissement des zones de planification : 20 km au moins pour l’évacuation, 100 km au moins pour la distribution rapide d’iode non radioactif aux populations cibles, ainsi que pour la mise à l’abri. Il recommande aussi l’élaboration de stratégies de réhabilitation à long terme, visant à reconstruire le tissu social et économique des zones sinistrées.
    Tout accident sévère aura donc une dimension internationale ce qui nécessite de renforcer les accords et coordinations au niveau bilatéral et européen.”
  • “Le CSS prône une stratégie de précaution. Celle-ci implique de tirer lucidement les leçons des accidents passés, en intégrant des étendues territoriales et des durées de crise réalistes, ainsi qu’un impact européen transfrontalier, et en examinant en détail tous les scénarios possibles, y compris les moins probables, et les vulnérabilités. Une telle approche suppose que tous les intéressés et la population en général soient concernés d’une manière ouverte.”

Nouveau règlement européen concernant la contamination des aliments

L’Europe vient de publier le nouveau règlement concernant les niveaux maximum admissibles dans l’alimentation après une catastrophe nucléaire. Rien n’a changé depuis Tchernobyl, si ce n’est il ne fait qu’« étendre aux douze premiers mois de vie l’application de niveaux maximaux admissibles réduits pour les aliments destinés aux nourrissons. »

Les valeurs retenues sont beaucoup plus élevées que ce qui a été fixé au Japon après la catastrophe de Fukushima. Les recommandations du parlement européen ont été ignorées. Voir notre fiche dédiée à ce sujet.

Iode : l’Autorité de Sûreté Nucléaire belge préconise l’extension à tout le pays

Alors que la France renouvelle la distribution de comprimés d’iode dans un rayon de 10 km seulement autour des centrales nucléaires, et de 500 m pour l’arsenal de Brest, le conseil scientifique de l’Agence Fédérale de Contrôle Nucléaire belge vient de préconiser :

  • La prédistribution de comprimés d’iode stable est une action utile ; l’approche actuelle de mise à disposition d‘iode stable tant auprès des familles que des collectivités, dans les zones existantes doit certainement être conservée
  • L’élargissement de la disponibilité d’iode stable doit être garantie pour l’ensemble du territoire ; à décider : stocks centralisés dans des pharmacies avec mécanismes de distribution rapide ou extension de la prédistribution à l’ensemble du territoire.
Cela renforce le point de vue de l’ACRO et Greenpeace de demander un élargissement de la distribution des comprimés d’iode à 100 km autour des centrales nucléaires françaises.

Temps d’évacuation autour de la centrale de Takahama

A l’instar de l’Amérique du Nord, le Japon exige désormais une estimation des temps d’évacuation autour des installations nucléaires. Au Japon, c’est aux autorités locales de mener l’exercice dans un rayon de 30 km et l’Agence de régulation nucléaire (NRA) évalue le travail. Suite à la décision de justice, cette dernière vient de rendre publiques les estimations pour la centrale de Takahama.

Il y a 180 000 habitants dans un rayon de 30 km autour de Takahama. La NRA estime qu’il faudrait jusqu’à 16 heures pour tous les évacuer. C’est presque 5 heures de plus que ce qu’avaient estimé les autorités locales de Fukui. Ces dernières n’ont pris en compte que l’évacuation de 90% de la population et n’ont pas compter le temps nécessaire aux contrôles de la contamination.

La NRA a aussi fait des calculs similaires pour les autres centrales de Fukui : c’est autour de Mihama que cela pourrait prendre le plus de temps, avec 26 heures et 20 minutes. C’est pratiquement le double que ce qu’avaient estimé les autorités régionales.

Scénario catastrophe gardé secret

Le Tôkyô Shimbun en japonais, mentionné par le Japan Times en anglais, a révélé qu’en 1984, le Japon a étudié les conséquences d’une attaque sur une centrale nucléaire. Cela faisait suite au bombardement en 1981 par Israël du réacteur d’Osirak construit par la France en Irak. Ce réacteur était ironiquement surnommé Ô Chirac. Dans un des scénarios, la perte de refroidissement aurait entraîné une fusion du cœur et une explosion hydrogène. C’est ce qui s’est passé à Fukushima, avec une agression naturelle. Ce rapport était secret et les plans d’urgence n’ont pas été adaptés. Tchernobyl, 2 ans plus tard, ne changera rien.

Dans le scénario le plus grave qui impliquait un endommagement de l’enceinte de confinement et l’absence d’évacuation immédiate, jusqu’à 18 000 personnes auraient pu mourir de l’exposition à la radioactivité jusqu’à 25 km de la centrale.

L’étude a pris le cas d’un réacteur de 1 000 MWe sans préciser sa localisation, mais a aussi pris en compte la piscine de combustible. L’impact significatif sur les territoires, l’agriculture etc aurait pu avoir une portée de 86 km.

Vidéo intéressante sur la durée des rejets

La NHK a mis en ligne une vidéo intéressante sur les rejets les plus massifs de la catastrophe. Elle montre que ces rejets ont duré plus d’une dizaine de jours, ce qui est déjà bien connu, mais aussi que seulement 25% des rejets ont eu lieu durant les 4 premiers jours. Les 75% restant ont eu lieu durant la dizaine de jours qui suivaient.

Le reportage montre aussi que l’aspersion d’eau pour refroidir les combustibles en fusion a pu augmenter les rejets.

De telles données sont importantes pour les plans d’urgences autour des autres centrales nucléaires. Comme à Tchernobyl, il faut prendre en compte que les rejets peuvent durer longtemps et que certaines mesures de protection comme la prise d’iode et la mise à l’abri ne sont pas suffisantes.