Minami-Sôma : levée de l’ordre d’évacuer le 12 juillet 2016

Nous avions mentionné que le gouvernement voulait lever l’ordre d’évacuer dans les parties Sud et Ouest de la commune de Minami-Sôma début juillet 2016. 10 967 habitants répartis dans 3 516 foyers sont concernés.

Ce sera finalement le 12 juillet. Le festival du feu, qui consiste en un festival de feux d’artifice, devrait reprendre pour la première fois depuis 2011 dans cette zone. Il devrait avoir lieu le 24 juillet à partier de 19h30 le long de la rivière Maé. Ce festival célèbre une bataille qui a eu lieu il y a plus de 1 000 ans. En revanche, le festival “Kaeri-uma” qui célèbre le retour des chevaux ne reprendra pas cette année.

A Iitaté, le gouvernement a annoncé que la levée de l’ordre d’évacuer n’aura pas lieu avant le 31 mars 2017, qui a la date fixée pour tous, sauf dans les zones dites de retour difficile où l’exposition externe peut dépasser 50 mSv/an. Ainsi, à Iitaté l’ordre d’évacuer du district de Nagadoro ne sera pas levé l’an prochain.

Premières plantations de riz à Naraha

A Naraha, où l’ordre d’évacuer avait été levé en septembre 2015, 10 agriculteurs viennent, pour la première fois depuis le début de l’accident nucléaire, de planter du riz sur 4 hectares. Des engrais limitant l’absorption de césium ont été épandus.

Quelques tests avaient menés l’an dernier. Cette fois-ci, le riz, qui devrait être moissonné en octobre prochain, est destiné à la consommation humaine après contrôle de la radioactivité.

La commune espère que le riz sera cultivé sur une vingtaine d’hectares cette année, mais il y a pénurie de main d’œuvre car moins de 10% de habitants de Naraha sont rentrés. Cette surface ne représente qu’un trentième de celle cultivée avant l’accident nucléaire.

Levée prévue de l’ordre d’évacuer une partie de Minami-Sôma en juillet 2016

Environ 11 700 personnes ont été évacuées des parties Sud et Ouest de la commune de Minami-Sôma. Il s’agit du plus grand nombre de personnes déplacées à Fukushima. Le gouvernement veut lever l’ordre d’évacuer début juillet 2016 car la décontamination est terminée dans les zones résidentielles et les infrastructures devraient être rétablies. Il vise une date précédant le célèbre festival de Minami-Sôma qui a lieu fin juillet, qui pourrait être le 1er juillet.

Sont concernées les zones dites de « préparation au retour » où l’exposition externe était inférieure à 20 mSv/an avant la décontamination et celles où il y a des « restrictions de résidence », avec une exposition externe comprise entre 20 et 50 mSv/an avant décontamination. Sont exclues de la levée prochaine de l’ordre d’évacuer les zones dites de « retour difficile ».

10 967 habitants répartis dans 3 516 foyers devraient donc pouvoir bientôt rentrer chez eux. Des réunions vont débuter le 15 mai prochain et la date de levée de l’ordre d’évacuation devrait être fixée d’ici la fin du mois. Là encore, le taux de retour devrait être très faible. Les habitants peuvent déjà retourner chez eux pour préparer leur retour, et même dormir dans leur maison, mais seulement 1 870 en ont fait la demande.
Des personnes âgées originaires du district d’Odaka de Minami-Sôma, qui vivent actuellement dans les logements provisoires, veulent rester ensemble et envisagent une maison partagée. Peu veulent rentrer une fois l’ordre d’évacuer levé. Elles ont donc demandé à la commune une résidence avec des chambres privées et des espaces partagés afin de maintenir les liens qui se sont créés depuis l’évacuation.

Retourner chez elles ou se réinstaller dans des logements publics signifierait recommencer une nouvelle vie. C’est pour cela qu’elles ont envisagé cette solution originale. La mairie a dit qu’elle allait étudier le projet, tout en expliquant que cela serait complexe à mettre en œuvre car il n’y a pas de précédent.

A Tamura, où l’ordre d’évacuer a été levé en avril 2014, le taux de retour reste faible et l’école élémentaire Iwaisawa, située dans le district de Miyakoji, qui a 140 ans, va devoir fermer faute d’élèves. Ils ne sont plus que 19, alors qu’ils étaient 52 avant la catastrophe. Ils étaient 29 à la rentrée d’avril 2014. L’école va fusionner avec d’autres écoles.
A la fin avril 2016, 2 564 étaient encore enregistrées dans ce district, mais environ 1 600 y vivaient vraiment.

Les autorités veulent finir de lever l’ordre d’évacuation de Kawauchi le 14 juin 2016

Les autorités japonaises ont annoncé vouloir lever les derniers ordres d’évacuation de Kawauchi le 14 juin prochain. Une réunion avec les habitants concernés aura lieu le 8 mai.

Une première levée de cet ordre avait eu lieu pour certains districts, le 1er octobre 2014. Ne restent plus que deux districts, Ogi et Kaïnosaka, avec 52 habitants enregistrés dans 19 foyers. Le maire et le conseil municipal devraient donner leur accord. Reste à convaincre les habitants. Le 23 janvier dernier, lors d’une première réunion avec les habitants, seulement 8 d’entre eux avaient répondu présent. Une dérogation leur permet de passer la nuit dans leur maison pour préparer le retour, s’ils le souhaitent, mais seulement deux habitants en ont fait la demande.

Comme ailleurs, le taux de retour devrait rester faible.

70% des “auto-évacués” n’ont pas décidé où aller quand ils n’auront plus de logement gratuit

Les autorités régionales de Fukushima ont mené une enquête auprès des “auto-évacués” ou évacués “volontaires” qui bénéficient d’un logement gratuit. Un questionnaire a été envoyé à 12 539 foyers, selon le Maïnichi.

Sur 6 091 réponses déjà reçues, 1 774 foyers, soit 29%, savent où ils iront à partir du 1er avril 2017, quand les logements gratuits ne seront plus disponibles. Ce taux est de 40% pour les personnes qui sont restées dans la province de Fukushima et de 20% pour celles qui ont trouvé refuge en dehors.

4 285 foyers ont répondu qu’ils ne savaient pas où ils iraient quand ils devront quitter le logement temporaire gratuit qui leur a été mis à disposition. Parmi eux, 90% de ceux qui sont à Fukushima veulent rester dans la commune où ils sont actuellement.

Parmi les auto-évacués qui résident en dehors de Fukushima, 10% ont dit vouloir rentrer à Fukushima, 70% vouloir rester en dehors de cette province et 20% sont indécis.

Les autorités de Fukushima ont prévu un petit soutien financier pour les foyers les plus modeste. Une réunion à Tôkyô avait tourné au dialogue de sourds.

La démolition des maisons endommagées par la triple catastrophe n’avance pas

Le gouvernement prend en charge la démolition des habitations endommagées par la triple catastrophe, mais, à Fukushima, 70% des demandes n’ont toujours pas abouti. Selon le Fukushima Minpo, repris par le Japan Times, au 8 janvier 2016, il y avait 7 670 demandes à Fukushima.

A Minami-Sôma, où l’ordre d’évacuer devrait être levé cette année, il y a 2 600 demandes mais il reste 1 780 habitations à détruire. A Kawamata la démolition est terminée pour 17% des habitations et 6% à Katsurao. Pour ces deux communes, il est question de lever l’ordre d’évacuer en avril prochain.

A Tamura et Kawauchi, où les ordres d’évacuation ont été levés partiellement en 2014, les travaux de démolition sont terminés.

Sont éligibles, les maisons directement abimées par les séisme et tsunami, mais aussi celles qui se sont détériorées suite à des fuites du toit qui n’ont pas pu être réparées à cause de l’évacuation. L’extension de la prise en charge à cette dernière cause a augmenté significativement le nombre de demandes. La prise en charge administrative a pris du retard. Il y a aussi un manque de main d’œuvre pour faire le travail.

Ce problème de manque de main d’œuvre est un problème général dans les régions du Tôhoku touchées par le séisme et le tsunami.

Fukushima : addiction à l’argent du nucléaire

Les communes qui entourent les centrales nucléaires et les provinces qui les abritent dépendent financièrement de cette industrie. Au Japon, où les compagnies d’électricité bénéficiaient d’un monopole local, elles pouvaient imposer des tarifs élevés et redistribuer de l’argent à tout le monde pour maintenir le statu quo.

A Fukushima, même après la catastrophe nucléaire, les communes affectées ont besoin des subsides de la compagnie honnie. Il y a environ 7 000 personnes qui travaillent quotidiennement à la centrale accidentée, auxquelles il faut ajouter celles de la centrale de Fukushima daï-ni qui n’a pas encore été arrêtée définitivement. Avec la décontamination, ce sont presque les seuls emplois disponibles dans les territoires évacués.

A Naraha, où l’ordre d’évacuer a été levé le 5 septembre 2015, la Japan Atomic Energy Agency a installé un centre de test pour les robots engagés dans le démantèlement. Un centre de recherche est prévu à Tomioka. A Ôkuma, commune dont la majeure partie est classée en “zone de retour difficile”, TEPCo a construit une unité de production de 2 000 repas par jour pour les travailleurs. La compagnie veut aussi installer des dortoirs pouvant accueillir 750 travailleurs. Le siège du département de “revitalisation” de TEPCo va aussi être installé à Tomioka.

Toutes ces communes n’ont pas d’alternative pour relancer leur économie. Outre le maintien d’une dépendance envers TEPCo, ce n’est pas sans poser de problème dans l’immédiat : à Naraha, il y a environ 1 300 travailleurs, qui y résident. C’est 3 fois plus que le nombre d’habitants qui sont rentrés. A Hirono, il y maintenant deux fois plus d’hommes que de femmes.

Au-delà, une partie de l’économie est encore dépendante des indemnisations de TEPCo. C’est le cas, en particulier, de l’agriculture et de la pêche, du tourisme…

D’un autre côté, bien que nationalisée, la santé économique de TEPCo reste très fragile. L’ouverture complète du marché de l’électricité à partir du 1er avril 2016 va entraîner une baisse de revenu.

Quel avenir pour les zones dites de “retour difficile” ?

En 2012, le gouvernement a redessiné les territoires évacués en trois zones en fonction du débit de dose ambiant. Pour la partie la plus contaminée, là où l’exposition externe peut dépasser 50 mSv par an, classée en zone de “retour difficile”, le gouvernement avait annoncé qu’il n’y aurait pas de retour possible avant cinq années. Quel avenir pour ces territoires après 2017 ?

Une consultation des élus locaux va avoir lieu pour définir les parties à décontaminer en priorité, sachant que par endroits, le débit de dose est encore bien trop élevé. Le but est de réduire la zone dite de “retour difficile”, pas de l’éliminer. Il y a, en particulier, les 16 km2 prévus pour le centre d’entreposage des déchets radioactifs tout autour de la centrale de Fukushima daï-ichi où le retour ne sera pas possible avant des décennies.

Pour le moment, aucune décontamination n’a eu lieu dans cette zone de retour difficile, mis à part quelques chantiers test à l’automne 2013 où le débit de dose moyen est passé de 18,7 microsieverts par heure à 6,44. C’est encore trop élevé pour pouvoir lever l’ordre d’évacuer. Mais en décembre 2015, il était de 3,52 microsievert par heure.

Cette absence de décision pour ces territoires les plus contaminés est préjudiciable aux anciens résidents qui ne savent pas quel sera leur avenir. C’est le cas, par exemple, pour le district de Nagadoro dans la commune d’Iitaté où il y avait 270 habitants avant la catastrophe. Selon le Maïnichi, lors d’une réunion qui a eu lieu en novembre 2014, les habitants n’ont pas réussi à s’entendre. Une enquête effectuée en 2014 par l’agence de reconstruction a montré que seulement 13% d’entre eux souhaitaient rentrer, contre 29,4% pour le village entier, et 50,7% ont dit ne pas vouloir rentrer, contre 26,5% pour le village. Les habitants qui veulent rentrer souhaitent le déclassement de la zone de retour difficile alors que ceux qui ne le veulent pas craignent que ce déclassement entraîne une moins bonne prise en charge. L’indemnisation a déjà été versée et ne va pas être reprise. En revanche, la couverture sociale a diminué là où l’ordre d’évacuer a été levé.

Fukushima cinq ans après, retour à l’anormale

Etude pour Greenpeace Belgique

Rapport complet

Voir le communiqué de Greenpeace et ses autres rapports en anglais

Résumé

La catastrophe nucléaire à la centrale de Fukushima daï-ichi (FDI), classée au niveau 7 de l’échelle internationale INES – le niveau le plus élevé – est largement reconnue comme étant d’origine humaine. Elle a contaminé un grand territoire au Japon et est responsable du déplacement de 160 000 personnes environ, selon les statistiques officielles. Les territoires contaminés qui n’ont pas été évacués sont aussi fortement affectés.

Les rejets radioactifs de la centrale accidentée perdurent, parfois à des niveaux anormalement élevés. Cela a été caché pendant plusieurs mois, générant ainsi une forte confusion. De mauvaises pratiques ont ainsi conduit à des rejets importants de poussières radioactives et à une contamination significative à des dizaines de kilomètres de la centrale. TEPCo peine à réduire les fuites en mer et l’eau contaminée continue à s’accumuler dans des cuves sans solution en vue.

La compagnie en est toujours à tenter de stabiliser la centrale et de réduire les menaces. Le démantèlement à proprement parler n’a pas encore commencé. Alors que les territoires qui entourent la centrale ont été évacués, il y a une crainte de reprise des rejets massifs en cas de nouvelle catastrophe naturelle. Les personnes déplacées se demandent s’il est raisonnable de rentrer une fois l’ordre d’évacuation levé. En effet, les réacteurs accidentés de la centrale de FDI sont plus fragiles que des réacteurs normaux et leur enceinte de confinement fuit. Ils pourraient ne pas tenir en cas de séisme et tsunami, entraînant ainsi de nouveaux rejets radioactifs massifs.

Les évacués

De nombreuses personnes ont dû évacuer pendant la phase d’urgence, suivies par d’autres durant les premiers mois à cause de la contamination radioactive. De nombreuses autres personnes sont parties d’elles-mêmes pour se protéger ou protéger les enfants. Cinq ans plus tard, la plupart restent évacuées et ont du mal à imaginer leur avenir.

Le nombre total de personnes déplacées n’est pas bien connu. Cependant, selon les données officielles, environ 160 000 personnes ont fui les territoires contaminés. Cinq ans plus tard, le nombre de personnes déplacées est toujours de 100 000 environ alors que l’ordre d’évacuer n’a été levé que dans trois communes. Celles qui se sont réinstallées ailleurs ne sont plus comptées bien qu’elles souffrent encore.

Au-delà de ces chiffres, il y a de nombreux individus dont la vie a été fortement perturbée. Les catastrophes nucléaires majeures sont d’abord des catastrophes humaines qui conduisent au déplacement de nombreuses personnes qui perdent tout : le logement, la vie de famille, le lien social, jusqu’à leur avenir. L’évacuation génère de grandes difficultés et de la souffrance pour les populations affectées, mais elle était nécessaire. Les personnes qui n’ont pas été évacuées et qui vivent toujours en territoire contaminé s’inquiètent aussi beaucoup pour leur santé ; leur vie quotidienne est aussi fortement perturbée.

Pour définir le devenir des territoires évacués, les autorités japonaises les ont divisé en trois zones en fonction du débit de dose ambiant : les zones où l’exposition externe annuelle devrait dépasser vingt millisieverts (20 mSv) pendant cinq ans et là où elle dépasse 50 mSv actuellement sont classées en « zones de retour difficile ». L’ordre d’évacuation ne sera pas levé avant plusieurs années et la réinstallation des résidents est aidée. Les zones où l’exposition externe sera sûrement inférieure à 20 mSv par an sont classées en zones où l’ordre d’évacuer est prêt à être levé. Entre les deux, là où l’exposition externe est comprise entre 20 et 50 mSv par an, les résidents ne peuvent pas rentrer, mais la décontamination devrait pouvoir la faire passer sous la limite de 20 mSv par an.

La protection contre les radiations

Aussi bien la politique d’évacuation que celle de retour des populations est basée sur une interprétation laxiste des recommandations internationales de radioprotection qui ne sont pas très contraignantes. 20 mSv par an correspond à la valeur la plus haute des niveaux de référence introduits par la Commission internationale de protection radiologique (CIPR) pour ce qu’elle appelle les « situations existantes » qui incluent le post-accident. La CIPR recommande de baisser ce niveau à 1 mSv par an. Les autorités japonaises ont donc adopté cette valeur comme un objectif à long terme, sans calendrier d’application. Pour le moment, elles maintiennent un niveau de référence de 20 mSv par an qui est trop élevé pour nombre de Japonais.

En ce qui concerne la contamination de l’alimentation, la stratégie est complètement différente : les niveaux de contamination maximaux admissibles ont été fixés en dessous des recommandations internationales pour retrouver la confiance des consommateurs et soutenir l’agriculture dans les territoires contaminés.

Le contraste entre la protection contre l’exposition externe liée au rayonnement ambiant et l’exposition interne liée à l’alimentation est saisissant. Dans le premier cas, les autorités refusent de baisser les niveaux de référence qui sont au plus haut des recommandations internationales et dans l’autre, les niveaux maximum admissibles sont divisés par un facteur 5 après un an.

Une telle différence montre que le souci premier des autorités concerne les conséquences économiques de la catastrophe nucléaire. La diminution des niveaux dans l’alimentation avait pour but de rassurer les consommateurs qui évitent les produits de Fukushima. Inversement, l’indemnisation des personnes évacuées représente un lourd fardeau économique et les autorités n’envisagent rien d’autre que le retour des populations déplacées.

Afin d’obtenir l’assentiment des citoyens, les autorités répètent à l’envi que des cancers radio-induits n’apparaissent pas, ou s’ils apparaissent ils sont indétectables, en dessous d’une dose cumulée de 100 mSv, bien que les recommandations internationales soient basées sur l’hypothèse que le nombre de cancers et les effets héréditaires sont proportionnels à la dose reçue, sans seuil. Avec une limite à 20 mSv par an, 100 mSv cumulés peuvent être rapidement atteints.

Ainsi, les autorités japonaises ont changé leur politique et ont introduit une nouvelle façon de mesurer la dose. Les zones d’évacuation ont été définies à partir du débit de dose ambiant qui peut être mesuré simplement à l’aide de différents appareils, dont de simples radiamètres. Puis, pour estimer la dose annuelle, il est supposé que chaque individu passe en moyenne 8 heures par jour à l’extérieur et qu’à l’intérieur, l’exposition est réduite de 60%. Mais, pour le retour des populations, les autorités vont fournir des dosimètres individuels, appelés glass-badges au Japon, pour enregistrer les doses reçues par chacun, sans mentionner que ce type d’appareil donne une valeur globale 30 à 40% inférieure à l’autre méthode de mesure avec des radiamètres.

Cette nouvelle politique repose aussi sur un changement de paradigme : chacun devient responsable de sa propre protection contre les rayonnements ionisants. A l’inverse des travailleurs du nucléaire qui doivent être contrôlés, personne ne va vérifier que la population utilise bien ce dosimètre individuel. C’est particulièrement problématique pour les enfants qui sont plus sensibles aux radiations. Contrôler sa vie au quotidien, apprendre à minimiser la dose reçue, constituent des fardeaux qui ne sont pas acceptés, surtout quand il y a des enfants car ce n’est pas un avenir à leur proposer.

Trente ans après la catastrophe de Tchernobyl, les règles de radioprotection définies au niveau international ne sont pas adaptées aux personnes qui vivent dans les territoires contaminés. Elles sont particulièrement confuses pour les populations et difficiles à mettre en œuvre. Cela permet aux autorités de les adapter à leur propre avantage plutôt qu’à celui des population concernées. Les règles devraient être plus contraignantes en terme de limites, d’évolution temporelle et de mise en œuvre opérationnelle.

Contamination de l’alimentation

En ce qui concerne la contamination de l’alimentation, les autorités japonaises ont d’abord sous-estimé l’ampleur des problèmes et ont été fréquemment prises par surprise dans les premiers mois. Par conséquent, la confiance envers les autorités et le gouvernement s’est érodée et les populations préoccupées par la sécurité alimentaire ont reconsidéré leur relation à l’Etat et à l’alimentation.

Mais les citoyens japonais, les producteurs, les vendeurs et les consommateurs ont mesuré la radioactivité dans les aliments, forçant ainsi les autorités à introduire des contrôles systématiques. La situation s’est donc rapidement améliorée et, à l’exception des plantes sauvages, du gibier, des poissons et des potagers, la contamination de l’alimentation vendue sur les marchés reste faible. La contamination interne des enfants contrôlés par anthropogammamétrie est suffisamment faible pour considérer que l’exposition externe est le problème principal dans les territoires contaminés. Ce succès a un coût : de nombreux agriculteurs ne peuvent pas reprendre leurs activités et certaines productions traditionnelles pourraient disparaître.

Le cas japonais montre l’intérêt d’un processus ouvert dans lequel chacun peut contrôler la contamination et adapter son régime alimentaire à ses propres critères. Cependant, les consommateurs rechignent toujours à acheter des aliments en provenance des territoires contaminés. Les producteurs et les agriculteurs, éleveurs, pêcheurs, forestiers… en particulier souffrent encore cinq ans plus tard.

La politique gouvernementale s’est focalisée sur la sécurité alimentaire (anzen en japonais), sans se préoccuper de la dimension culturelle et du climat de confiance vis à vis des aliments (anshin, en japonais). Imposer des standards ne suffit pas à surmonter la défiance des consommateurs et le défi est de garantir la sécurité alimentaire et la tranquillité qui va avec.

Quel avenir pour les territoires évacués ?

Le gouvernement japonais a décidé de lever tous les ordres d’évacuation avant mars 2017 et d’arrêter les indemnisations avant mars 2018, sauf dans les zones dites de retour difficile. Même J-Village, un ancien centre d’entraînement de football transformé en base pour les travailleurs à la centrale de FDI, va être rendu aux sports avant les jeux olympiques de 2020.

Les autorités japonaises rêvent d’une catastrophe réversible et les recommandations internationales sur la gestion post-accidentelle se préoccupent surtout de retour à la normale. Avec une demi-vie de 30 ans, le césium-137 décroît trop lentement. Le gouvernement japonais a donc lancé un vaste chantier de décontamination aussi bien dans les territoires évacués que dans ceux qui n’ont pas été évacués, partout où l’exposition externe pourrait dépasser 1 mSv par an, à l’exception, une fois encore, des zones de retour difficile. Cela consiste à gratter la terre, couper les herbes, émonder les arbres et les buissons et laver les toits des habitations, les routes, trottoirs… dans les environs immédiats des zones de vie, transformant ainsi les villes et villages en oasis au milieu d’un vaste territoire contaminé. Pour les zones évacuées, les plans prévoient la décontamination de 24 800 ha et rien n’est prévu au-delà, dans les forêts et montagnes qui couvrent 70% de la province de Fukushima.

La décontamination n’est pas très efficace et engendre une grande quantité de déchets radioactifs pour lesquels les solutions envisagées sont des échecs à cause de l’opposition des populations. De fait, la gestion des déchets radioactifs est très complexe dans tous les pays qui en ont accumulé une quantité significative. Mais après un accident grave, c’est encore plus complexe et les volumes sont gigantesques. Dans la seule province de Fukushima, environ 20 millions de mètres cubes sont attendus et le centre d’entreposage prévu va couvrir une superficie de 16 km2. Pour le moment, les projets de stockage sont bloqués à Fukushima et dans les autres provinces, mais les autorités s’accrochent à leur approche autoritaire qui est un échec : Décider, Annoncer et Défendre (DAD). Pendant ce temps là, les déchets s’accumulent dans des sacs qui se détériorent rapidement.

La décontamination s’est révélée être très décevante alors que le niveau de dose ambiant n’a pas baissé de façon significative par rapport à ce que l’on a pu observer dans les forêts où aucun travaux n’ont eu lieu. Mais les autorités continuent à favoriser le retour des populations.

Les résidents sont réticents à rentrer

Jusqu’à présent, les ordres d’évacuation ont été levés dans des parties de Tamura et de Kawauchi en 2014, et à Naraha en 2015. Tous ces territoires sont dans les parties les moins contaminées de la zone d’évacuation de 20 km. Les recommandations à l’évacuation autour de nombreux points chauds répartis çà et là ont toutes été levées. Mais les habitants rechignent à rentrer et les territoires contaminés font face aux problèmes de dépopulation et de vieillissement.

La commune de Hirono, par exemple, qui est entre 20 et 30 km de la centrale de FDI a été incluse dans la zone dite de préparation à l’évacuation d’urgence en 2011. Les habitants peuvent rentrer, mais selon le dernier recensement de 2015, une grande partie des résidents est engagée dans les travaux à la centrale accidentée : la population masculine a augmenté de 2,3% depuis 2010 et la population féminine, au contraire, a baissé de 42,3%. A Minami-Soma, la population a baissé de 66% depuis l’accident et l’âge moyen des habitants a augmenté de 14 années, un niveau attendu pour 2025.

Un retour à la normale est impossible après un accident nucléaire de grande ampleur comme ceux de Tchernobyl et de Fukushima. Les principes directeurs des Nations Unies relatifs aux personnes déplacées à l’intérieur de leur pays enjoignent les autorités à associer pleinement ces personnes à la planification et à la gestion de leur retour et de leur réinstallation. Mais au Japon, cette participation est réduite à des « réunions d’explication » (seitsumeikai) à huis clos, sans la présence de médias, d’associations, ou d’experts, laissant ainsi les populations désarmées.

Les communautés ne voient pas la fin des difficultés auxquelles elles font face et en souffrent. Rester ou partir, rentrer ou se réinstaller sont autant de choix difficiles sans solution satisfaisante. Le nombre de personnes souffrant de troubles psychologiques, comme le stress post-traumatique ou la dépression, est plus élevé que la normale, aussi bien chez les personnes évacuées que chez les personnes non-évacuées. Le nombre de suicides liés à la triple catastrophe est plus élevé à Fukushima que dans les provinces de Miyagi et d’Iwate, sévèrement touchées par le tsunami.

Conclusions

Les conséquences de l’accident nucléaire sont toujours présentes et des réponses acceptables pour les populations sont indispensables. Les personnes affectées sont toujours en train de se battre pour s’en remettre. Elles continuent à faire face à de fortes inquiétudes relatives à leur santé, à la séparation de leur famille, aux ruptures dans leur vie et à la contamination de l’environnement sur de vastes territoires. Et comme une catastrophe nucléaire dure pendant des décennies, les populations ne voient pas la fin des difficultés auxquelles elles font face.

Après un tel accident, de nombreuses personnes ne croient plus en la parole des autorités et des experts qui n’ont pas réussi à les protéger. Mais les chemins vers la résilience requièrent une bonne coordination entre les autorités et les populations. Les solutions envisagées et expérimentées ne peuvent pas ignorer les besoins et demandes spécifiques des personnes concernées, ainsi que leurs suggestions. Cela implique de trouver aussi de nouvelle méthode de délibération et de prise de décision. Les solutions peuvent différer d’une famille à l’autre ou d’une communauté à l’autre. Comme il n’y a pas de bonne solution, chaque décision doit être évaluée et adaptée. En plus de la souffrance engendrée, un accident nucléaire remet en cause les fondements de la démocratie.

Les citoyens japonais ont fait montre d’initiative à propos de la mesure de la radioactivité. Une cartographie de la pollution radioactive a été effectuée partout et la surveillance des aliments a poussé les autorités, producteurs et vendeurs à renforcer leurs propres contrôles pour finalement conduire à une baisse significative de l’ingestion de radioéléments. Pourquoi un tel processus ouvert qui a fait ses preuves ne peut pas être mis en place pour décider de l’avenir des territoires contaminés et de leurs populations ?