Suite du voyage de presse français à Fukushima encadré par l’IRSN : les journalistes sont allés visiter une coopérative de production de kakis séchés et ont vu le détecteur qui permet de contrôler tous les colis mis sur le marché. Une machine coûte 63 millions de yens (450 000 euros). Il y en a 5 prises en charge par TEPCo, qui paye aussi 1 000 yens (7 euros) par analyse. C’est une coquette somme. Les fournisseurs d’instruments de détection de la radioactivité s’en mettent plein les poches.
L’ACRO a un devis pour une chaîne de spectrométrie gamma comme celle que nous avons financée et installée au Japon, dans le laboratoire Chikurin, mais proposée par Canberra : c’est trois fois plus que ce que nous avons payé chez Itech ! L’ordinateur, avec clavier et OS japonais, était proposé à 4 280 euros HT avec l’imprimante. Il n’est même pas plaqué or.
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Dernières données sur les poissons
TEPCo a mis en ligne des données sur la contamination des poissons pêchés dans un rayon de 20 km autour de la centrale. Il y a encore de nombreux spécimens qui dépassent les 100 Bq/kg en césium. Cela monte jusqu’à 1 070 Bq/kg. En ce qui concerne les poissons pêchés dans le port devant la centrale, la contamination est toujours beaucoup plus élevée car ils ne peuvent pas sortir et sont directement exposés aux fuites en mer. Elle monte jusqu’à 131 000 Bq/kg.
Essais sur de la culture de riz en zone évacuée
A Nagadoro, une des zones les plus contaminées d’Iitaté, des rizières ont été décontaminées en retirant la couche superficielle et cultivées au printemps. Après la moisson d’octobre dernier, 3 kg de ce riz ont été analysés et la contamination en césium était inférieure à 10 Bq/kg, ce qui est moins que la limite fixée à 100 Bq/kg. L’agriculture dans les zones évacuées est interdite et le riz produit ne sera pas vendu, mais cette expérience sera renouvelée l’année prochaine.
Par ailleurs, 540 kg de riz de Fukushima vont être servis à la cantine d’un ministère à Tôkyô pendant neuf jours. Ils ne prennent pas beaucoup de risques…
Contamination des animaux marins
TEPCo a mis en ligne des résultats de mesure sur des poissons, crabes… pêchés entre 1 et 3 km de la centrale de Fukushima daï-ichi. La compagnie donne, pour la première fois, la teneur en argent 110m. Les crabes sont systématiquement contaminés par cet élément. Pour les poissons, c’est plus variable. L’ACRO, qui avait fait des mesures pour Greenpeace Japon la première année, trouvait aussi de l’argent 110 parfois. La demi-vie de cet élément est de 250 jours. S’il est encore présent avec de telles teneurs, c’est qu’il y a encore des fuites en mer.
Le tableau donne aussi quelques résultats de mesure en strontium 90, qui est très radiotoxique, mais difficile à mesurer : il semble être présent à chaque fois qu’il a été recherché, mais à des teneurs assez faibles.
A noter qu’il y a des spécimens dont la concentration en césium dépasse la limite de mise sur le marché de 100 Bq/kg.
Au 3 décembre 2013, TEPCo prétend avoir 390 000 m3 d’eau contaminée dans des cuves, dont 31 000 m3 traités par ALPS. Il faut encore ajouter tout ce qu’il y a dans les sous-sols.
Reprise de la vente des kakis séchés
La province de Fukushima va reprendre la vente d’une de ses spécialités culinaires : les kakis séchés (ampo). Elle avait été suspendue après la découverte d’échantillons dépassant la limite de mise sur le marché. Mais à Daté et Yanagawa, cette contamination est passée sous la limite et la vente va pouvoir reprendre. 580 fermes, soit la moitié des producteurs du Nord de Fukushima, ont donc repris la récolte et la préparation. Des mesures de la radioactivité seront à nouveau effectuées avant la vente.
Contrôle du riz de Fukushima
Il y a 173 stations de mesure de la contamination en césium pour le riz à Fukushima. Chaque sac produit dans la province est contrôlé. L’an dernier, cela a représenté 10 millions de sac de 30 kg. La mesure prend une minute et une étiquette est collée si la contamination est inférieure à 100 Bq/kg. Seulement 71 sacs avaient plus que cette limite et la plus forte concentration était de 360 Bq/kg. Les agriculteurs dopent leurs champs en engrais à base de potassium pour diminuer le transfert du césium vers la plante. Ils étendent aussi parfois des zéolites qui absorbent le césium. Et il s’avère que si l’on laisse la paille de riz dans les champs, le taux de césium dans le riz est moindre.
Le riz produit à Fukushima est toujours vendu moins cher sur le marché. Avant la catastrophe, le koshihikari, un riz très prisé, produit à Fukushima était vendu plus cher que la moyenne du pays. En 2012, il était de 92 à 98% de la moyenne nationale.
Environ 20% des Japonais déclarent hésiter ou éviter à acheter des produits agricoles de Fukushima.
Coréens inquiets par la contamination de la mer
Selon un sondage effectué auprès de 521 personnes, 77,5% des Coréens ont réduit leur consommation de poissons et autres produits de la mer par crainte des conséquences des fuites radioactives dans l’océan. Les autorités japonaises n’arrivent toujours pas à convaincre les autorités coréennes à lever l’embargo sur les produits marins.
Fukushima, 1 an après : les Japonais ont pris les choses en main
Couvrir l’accident nucléaire de Fukushima est comme couvrir une guerre. Les seules informations sur l’état de la centrale viennent de l’exploitant. Les photos, les vidéos aussi. Les intervenants sur le site sont réduits au silence. Même le directeur de la centrale n’a jamais répondu aux média. TEPCo a bien organisé deux voyages de presse avec des journalistes embarqués, mais elle ne leur a montré que ce qu’elle voulait.
Son premier communiqué annonçant l’accident donne le ton : “Occurrence of a Specific Incident Stipulated in Article 10, Clause 1 of the Act on Special Measures Concerning Nuclear Emergency Preparedness (Fukushima Daiichi)” (“Nous avons constaté un incident spécifique répertorié dans l’article 10 clause 1 de la loi de prévention de l’urgence nucléaire).
Des instances délégitimées
La compagnie, qui a toujours affirmé que le nucléaire était sûr, est complètement décrédibilisée. Les autorités qui ont donné le feu vert à l’exploitation de la centrale accidentée aussi. Jusqu’au mois de mai 2011, TEPCo ne parlait que d’endommagement du combustible sans être contredite, pour finalement avouer que le combustible des trois réacteurs en marche le 11 mars avait entièrement fondu. Les autorités japonaises, qui ont donné l’impression de continuellement improviser lors du déroulement de la catastrophe, subissant les évènements plutôt que les anticipant, sont tout aussi discréditées.
La population ne sait pas quand ce cauchemar va s’arrêter et ne croit plus aux messages rassurants. Sa question la plus lancinante concerne les effets de la radioactivité sur la santé face à une communication confuse et lénifiante. De nombreuses personnes sont perdues et ne savent plus quel expert écouter.
Quand Internet compense le manque d’infos
Internet et les réseaux sociaux ont joué un rôle très important pour répondre à la quête d’informations. De nombreuses associations locales, souvent intitulées “Sauvons nos enfants”, ont aussi été créées dans tout le pays. Il y en a plus de 275 de Hokkaidô à Okinawa, organisées en réseau. Elles ont d’abord permis d’échanger sur les problèmes liés à la radioactivité, les conflits qui en résultaient dans la famille, les mesures à prendre pour protéger les enfants et faire pression sur les élus locaux pour décontaminer les écoles, refuser les débris du tsunami, contrôler les repas servis à la cantine, et, à Fukushima, demander un élargissement de l’évacuation, au moins pour les enfants et les femmes enceintes.
Parmi leurs succès, la décontamination de nombreuses écoles ou l’engagement du gouvernement de financer des appareils de mesure pour contrôler le repas servi dans les cantines scolaires de 17 provinces. Ces groupes ne se satisfont pas des normes fixées par les autorités et demandent à être mieux protégés.
Des associations anti-nucléaire, comme Fukurô no kai, Greenaction ou Friends of the Earth Japan, pour ne citer qu’elles, ont aussi été en première ligne pour venir en soutien aux victimes de la catastrophe. En effet, les militants anti-nucléaire connaissaient déjà très bien les notions nécessaires pour appréhender la radioactivité et ses risques et sont bien organisés. Leur aide a été précieuse pour de nombreux groupes de protection des enfants.
Mais cela ne suffit pas. Pour vivre au quotidien avec la radioactivité, l’accès à la mesure est vital. C’est indispensable pour pouvoir se forger sa propre information et décider. Les autorités ont à leur service des laboratoires de mesure et des experts pour les conseiller, pas les populations.
Radioactivité et surveillance citoyenne
Les autorités japonaises ont distribué des dosimètres passifs à tous les enfants et femmes enceintes de la province de Fukushima. Cela a permis de découvrir que certaines familles vivaient dans des lieux très contaminés avant d’être évacuées.
De nombreuses personnes se sont procuré, parfois au prix fort, de simples radiamètres, ce qui a permis de trouver plusieurs points chauds, parfois plus anciens que la catastrophe de Fukushima… Rapidement, de nombreuses données étaient présentes sur Internet. Il n’est pas possible d’être exhaustif tant les initiatives sont nombreuses.
Dans les premiers temps, les autorités ont regardé de haut ce travail d'”amateur”. Mais les autorités locales s’y sont mises aussi face à la pression de la population inquiète. Le gouvernement a fini par reconnaître l’intérêt de cette surveillance citoyenne. Il a mis en place une hot-line en cas de découverte de point chaud et édité un guide de décontamination.
Ces appareils simples ne sont pas suffisants pour analyser la nourriture, soucis majeur dans de nombreuses familles (lire La mesure de la radioactivité expliquée aux enfants, ACRO). Il y a pourtant des milliers de résultats de mesure en ligne qui sont dispersés sur de nombreux sites Internet. La province de Fukushima a rassemblé toutes ses données sur un site. Les ministères de la Santé et de l’Agriculture et de la pêche publient aussi des données de leur côté. De nombreuses municipalités publient les données des contrôles qu’elles effectuent, en particulier sur les repas scolaires. Des coopératives agricoles ou de pêche s’y sont mises aussi.
Mais toutes ces données ne permettent pas de connaître la contamination des produits sur les étals des magasins. La vente de produits agricoles des régions les plus touchées a chuté. Habituellement, à la fin août, les consommateurs préfèrent le riz de la nouvelle récolte à celui de l’année précédente. En 2011, cela a été l’inverse : de nombreuses familles ont fait des stocks de riz de la récolte 2010 pour ne pas avoir à acheter du riz potentiellement contaminé pendant un an. Les ventes d’eau en bouteille ont augmenté de 18%.
On a aussi assisté à la création de dizaines de stations de mesure de la radioactivité. La plupart d’entre elles sont organisées sous la forme d’une association. D’autres ont une structure commerciale. Ainsi, un particulier a ouvert une telle station dans une galerie marchande de Kashiwa, point chaud de la banlieue de Tôkyô dans la province de Chiba. Moyennant quelques milliers de yens (quelques dizaines d’euros), on peut faire mesurer directement ses courses en réservant sur Internet au préalable. De nombreux magasins, coopératives d’achat se sont aussi équipés. C’est le cas en particulier des Seikatsu Clubs, qui fournissent 350.000 foyers dans tout le pays.
Il y a plusieurs initiatives pour mettre ces stations de mesures en réseau afin de partager les informations techniques et améliorer la qualité. Le National Public Measuring Station Network en regroupe une trentaine, de Hokkaidô à Fukuoka.
Le défi de ces stations de mesure va être de tenir dans la durée et d’obtenir la reconnaissance des autorités pour pouvoir influencer les décisions. Pour cela, elles doivent fournir des résultats fiables et incontestables. Depuis le début de la catastrophe, l’ACRO, association française dotée d’un laboratoire de mesures accrédité, s’est fortement investie pour venir en aide aux populations japonaises. Cela s’est traduit par l’analyse de plus de 300 échantillons les plus variés en provenance du Japon et de l’aide à la création de laboratoires sur place. L’Association a aussi un projet de laboratoire plus sophistiqué sur place afin de venir en soutien aux structures équipées d’appareils plus simples en cas de doute sur une analyse.
Quel avenir énergétique pour le Japon ?
La population japonaise a aussi décidé de prendre en main l’avenir énergétique du pays alors qu’il n’y a plus que 2 réacteurs nucléaires en marche sur 54. C’est souvent devenu un enjeu électoral. Les habitants des villes de Tôkyô et Ôsaka ont rassemblé suffisamment de signatures pour pouvoir réclamer un référendum sur l’avenir du nucléaire dans leur région.
La catastrophe de Fukushima a montré qu’une gestion verticale de haut en bas de la situation post-accidentelle ne fonctionne pas. Les populations sont en train de s’organiser pour construire une autre société alors que les autorités continuent sur un processus décisionnel centralisé qui ne tient pas compte de l’avis des personnes concernées.
Pourtant les défis qui attendent la société japonaise sont complexes et nombreux, que ce soit l’avenir énergétique du pays ou le devenir des territoires contaminés. Une catastrophe nucléaire est aussi une révolution sociale.