Fukushima, 1 an après : les Japonais ont pris les choses en main

Couvrir l’accident nucléaire de Fukushima est comme couvrir une guerre. Les seules informations sur l’état de la centrale viennent de l’exploitant. Les photos, les vidéos aussi. Les intervenants sur le site sont réduits au silence. Même le directeur de la centrale n’a jamais répondu aux média. TEPCo a bien organisé deux voyages de presse avec des journalistes embarqués, mais elle ne leur a montré que ce qu’elle voulait.

Son premier communiqué annonçant l’accident donne le ton : “Occurrence of a Specific Incident Stipulated in Article 10, Clause 1 of the Act on Special Measures Concerning Nuclear Emergency Preparedness (Fukushima Daiichi)” (“Nous avons constaté un incident spécifique répertorié dans l’article 10 clause 1 de la loi de prévention de l’urgence nucléaire).

Des instances délégitimées

La compagnie, qui a toujours affirmé que le nucléaire était sûr, est complètement décrédibilisée. Les autorités qui ont donné le feu vert à l’exploitation de la centrale accidentée aussi. Jusqu’au mois de mai 2011, TEPCo ne parlait que d’endommagement du combustible sans être contredite, pour finalement avouer que le combustible des trois réacteurs en marche le 11 mars avait entièrement fondu. Les autorités japonaises, qui ont donné l’impression de continuellement improviser lors du déroulement de la catastrophe, subissant les évènements plutôt que les anticipant, sont tout aussi discréditées.

La population ne sait pas quand ce cauchemar va s’arrêter et ne croit plus aux messages rassurants. Sa question la plus lancinante concerne les effets de la radioactivité sur la santé face à une communication confuse et lénifiante. De nombreuses personnes sont perdues et ne savent plus quel expert écouter.

Quand Internet compense le manque d’infos

Internet et les réseaux sociaux ont joué un rôle très important pour répondre à la quête d’informations. De nombreuses associations locales, souvent intitulées “Sauvons nos enfants”, ont aussi été créées dans tout le pays. Il y en a plus de 275 de Hokkaidô à Okinawa, organisées en réseau. Elles ont d’abord permis d’échanger sur les problèmes liés à la radioactivité, les conflits qui en résultaient dans la famille, les mesures à prendre pour protéger les enfants et faire pression sur les élus locaux pour décontaminer les écoles, refuser les débris du tsunami, contrôler les repas servis à la cantine, et, à Fukushima, demander un élargissement de l’évacuation, au moins pour les enfants et les femmes enceintes.

Parmi leurs succès, la décontamination de nombreuses écoles ou l’engagement du gouvernement de financer des appareils de mesure pour contrôler le repas servi dans les cantines scolaires de 17 provinces. Ces groupes ne se satisfont pas des normes fixées par les autorités et demandent à être mieux protégés.

Des associations anti-nucléaire, comme Fukurô no kai, Greenaction ou Friends of the Earth Japan, pour ne citer qu’elles, ont aussi été en première ligne pour venir en soutien aux victimes de la catastrophe. En effet, les militants anti-nucléaire connaissaient déjà très bien les notions nécessaires pour appréhender la radioactivité et ses risques et sont bien organisés. Leur aide a été précieuse pour de nombreux groupes de protection des enfants.

Mais cela ne suffit pas. Pour vivre au quotidien avec la radioactivité, l’accès à la mesure est vital. C’est indispensable pour pouvoir se forger sa propre information et décider. Les autorités ont à leur service des laboratoires de mesure et des experts pour les conseiller, pas les populations.

Radioactivité et surveillance citoyenne

Les autorités japonaises ont distribué des dosimètres passifs à tous les enfants et femmes enceintes de la province de Fukushima. Cela a permis de découvrir que certaines familles vivaient dans des lieux très contaminés avant d’être évacuées.

De nombreuses personnes se sont procuré, parfois au prix fort, de simples radiamètres, ce qui a permis de trouver plusieurs points chauds, parfois plus anciens que la catastrophe de Fukushima… Rapidement, de nombreuses données étaient présentes sur Internet. Il n’est pas possible d’être exhaustif tant les initiatives sont nombreuses.

Dans les premiers temps, les autorités ont regardé de haut ce travail d'”amateur”. Mais les autorités locales s’y sont mises aussi face à la pression de la population inquiète. Le gouvernement a fini par reconnaître l’intérêt de cette surveillance citoyenne. Il a mis en place une hot-line en cas de découverte de point chaud et édité un guide de décontamination.

Ces appareils simples ne sont pas suffisants pour analyser la nourriture, soucis majeur dans de nombreuses familles (lire La mesure de la radioactivité expliquée aux enfants, ACRO). Il y a pourtant des milliers de résultats de mesure en ligne qui sont dispersés sur de nombreux sites Internet. La province de Fukushima a rassemblé toutes ses données sur un site. Les ministères de la Santé et de l’Agriculture et de la pêche publient aussi des données de leur côté. De nombreuses municipalités publient les données des contrôles qu’elles effectuent, en particulier sur les repas scolaires. Des coopératives agricoles ou de pêche s’y sont mises aussi.

Mais toutes ces données ne permettent pas de connaître la contamination des produits sur les étals des magasins. La vente de produits agricoles des régions les plus touchées a chuté. Habituellement, à la fin août, les consommateurs préfèrent le riz de la nouvelle récolte à celui de l’année précédente. En 2011, cela a été l’inverse : de nombreuses familles ont fait des stocks de riz de la récolte 2010 pour ne pas avoir à acheter du riz potentiellement contaminé pendant un an. Les ventes d’eau en bouteille ont augmenté de 18%.

On a aussi assisté à la création de dizaines de stations de mesure de la radioactivité. La plupart d’entre elles sont organisées sous la forme d’une association. D’autres ont une structure commerciale. Ainsi, un particulier a ouvert une telle station dans une galerie marchande de Kashiwa, point chaud de la banlieue de Tôkyô dans la province de Chiba. Moyennant quelques milliers de yens (quelques dizaines d’euros), on peut faire mesurer directement ses courses en réservant sur Internet au préalable. De nombreux magasins, coopératives d’achat se sont aussi équipés. C’est le cas en particulier des Seikatsu Clubs, qui fournissent 350.000 foyers dans tout le pays.

Il y a plusieurs initiatives pour mettre ces stations de mesures en réseau afin de partager les informations techniques et améliorer la qualité. Le National Public Measuring Station Network en regroupe une trentaine, de Hokkaidô à Fukuoka.

Le défi de ces stations de mesure va être de tenir dans la durée et d’obtenir la reconnaissance des autorités pour pouvoir influencer les décisions. Pour cela, elles doivent fournir des résultats fiables et incontestables. Depuis le début de la catastrophe, l’ACRO, association française dotée d’un laboratoire de mesures accrédité, s’est fortement investie pour venir en aide aux populations japonaises. Cela s’est traduit par l’analyse de plus de 300 échantillons les plus variés en provenance du Japon et de l’aide à la création de laboratoires sur place. L’Association a aussi un projet de laboratoire plus sophistiqué sur place afin de venir en soutien aux structures équipées d’appareils plus simples en cas de doute sur une analyse.

Quel avenir énergétique pour le Japon ?

La population japonaise a aussi décidé de prendre en main l’avenir énergétique du pays alors qu’il n’y a plus que 2 réacteurs nucléaires en marche sur 54. C’est souvent devenu un enjeu électoral. Les habitants des villes de Tôkyô et Ôsaka ont rassemblé suffisamment de signatures pour pouvoir réclamer un référendum sur l’avenir du nucléaire dans leur région.

La catastrophe de Fukushima a montré qu’une gestion verticale de haut en bas de la situation post-accidentelle ne fonctionne pas. Les populations sont en train de s’organiser pour construire une autre société alors que les autorités continuent sur un processus décisionnel centralisé qui ne tient pas compte de l’avis des personnes concernées.

Pourtant les défis qui attendent la société japonaise sont complexes et nombreux, que ce soit l’avenir énergétique du pays ou le devenir des territoires contaminés. Une catastrophe nucléaire est aussi une révolution sociale.

Les enfants de Fukushima contaminés par les rejets radioactifs

Tous les 10 enfants de la ville de Fukushima contrôlés par l’ACRO sont contaminés par les rejets radioactifs de la centrale accidentée située à une soixantaine de kilomètres. À la demande de citoyens japonais, l’ACRO (Association pour le Contrôle de la Radioactivité dans l’Ouest) a analysé les urines de ces enfants et les résultats sont sans ambiguïté : toutes les urines contiennent du césium 134 et césium 137 à des concentrations allant de 0,4 à 1,3 becquerel par litre.

Cela signifie que ces enfants, âgés de 6 à 16 ans, sont tous contaminés en césium 134 et césium 137 et qu’ils l’ont probablement aussi été par d’autres éléments radioactifs à vie courte, comme l’iode 131 (ces derniers éléments disparaissent plus vite et l’on ne les détecte plus). Et comme ils vivent tous en ville et s’alimentent au supermarché, cela veut dire que d’autres enfants, mangeant plus de produits locaux, pourraient être beaucoup plus contaminés.

Même si la contamination relevée est très faible, il est difficile à ce stade, d’évaluer la contamination du corps entier à partir de ces données et l’impact sanitaire. Il faudrait savoir depuis quand ces enfants sont contaminés et comment ils l’ont été : alimentation ? inhalation ?

Mais ces résultats devraient inciter les autorités japonaises à mesurer systématiquement la contamination interne des habitants qui ont été exposés aux panaches radioactifs et de ceux qui vivent dans les territoires contaminés et qui sont donc vraisemblablement soumis à une contamination chronique. Cela peut se faire sans difficulté technique. Or, seule l’exposition externe est prise en compte actuellement.

Explications : toute la matière qui nous entoure, l’eau, l’air, la terre… et nous sommes faits d’atomes. Certains de ces atomes sont dits “radioactifs”. Ils peuvent émettre un rayonnement qui peut être vu comme le tir d’un petit obus, encore plus petit que l’atome lui-même. Ce sont ces petits obus qui sont dangereux, car ils peuvent traverser le corps humain comme quand on va faire une radio.

Un atome radioactif ne vise pas. S’il est à côté de nous, il y a des chances pour que l’obus parte au loin. Mais si l’on mange des légumes pollués, que l’on boit de l’eau polluée ou que l’on respire de l’air pollué par des atomes radioactifs, les obus tirés par les atomes dans le corps vont faire des dégâts à tous les coups ! Ainsi, un aliment contaminé peut ne pas être dangereux s’il est dans l’assiette devant nous et le devenir s’il est ingéré.

Pour définir les zones d’évacuation, les autorités japonaises ne prennent en compte que la contamination des sols qui provoquent une irradiation externe, c’est à dire les obus tirés depuis l’extérieur du corps. Il faut pourtant ajouter la contamination interne, avérée pour les enfants de Fukushima, qui est actuellement complètement omise dans les calculs d’exposition aux radiations. Comme les sols et les légumes cultivés sur place sont aussi contaminés, cette situation va perdurer.

Cela nous conforte aussi dans l’idée que la limite fixée par les autorités japonaises pour déterminer les zones d’évacuation est trop élevée. Elle est de 20 millisieverts pour la première année, ce qui est fortement critiqué par de nombreuses organisations dont l’ACRO. Le sievert est l’unité qui sert à mesurer les dégâts provoqués par les rayonnements sur le corps. La nouvelle limite japonaise est deux fois plus élevée que la limite française en cas d’accident et vingt fois plus élevée que la limite maximale admissible pour le public en temps normal.

La limite de 20 millisieverts est celle qui s’applique aux travailleurs du nucléaire les plus exposés, ceux que l’on appelle la “catégorie A”. Leurs doses d’expositions sont surveillées en permanence et ils ont droit à un suivi médical. Comme ces travailleurs, les écoliers de Fukushima seront équipés de dosimètres pour mesurer la dose de radiations externes qu’ils ont reçue. Mais à la différence de ces travailleurs, les enfants n’ont pas choisi.

Pour un travailleur du nucléaire, une contamination interne doit être exceptionnelle. Pour les enfants de Fukushima, cela risque d’être la routine…

Il est donc impératif que les familles aient accès à la mesure de la radioactivité : c’est pourquoi l’ACRO a lancé une souscription pour ouvrir un laboratoire indépendant d’analyse de la radioactivité au Japon.