Le Comité scientifique des Nations Unies sur les effets des rayonnements ionisants (UNSCEAR) a rendu public son rapport de 321 pages sur les conséquences sanitaires de l’exposition à la radioactivité à Fukushima. Pas encore lu.
Page 108, le rapport explique avoir utilisé les résultats de mesure de l’ACRO au Japon. Page 111, Greenpeace est aussi mentionnée pour les contrôles sur le milieu marin, sachant que c’est l’ACRO qui a fait les mesures.
Le communiqué de presse est ici en anglais.
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Retour des population : données cachées
Le Maïnichi révèle que le gouvernement a retenu des données sur la contamination de villages où une levée de l’ordre d’évacuer est prévue à court terme parce que les résultats étaient trop élevés et auraient pu « effrayer » les habitants.
Selon les documents obtenus par le quotidien, la Japan Atomic Energy Agency (JAEA, le CEA japonais) et le National Institute of Radiological Sciences (NIRS) ont déposé des dosimètres dans le district de Miyakoji à Tamura, dans les villages de Kawauchi et Iitaté et les ont laissés plusieurs jours. Ils étaient mis dans les classes et les cours d’école, dans des maisons et d’autres bâtiments… et même dans les champs et la forêt. Le but était d’évaluer la dose des habitants qui pourraient retourner, en se basant sur le fait qu’ils passeront 8 heures par jour à l’extérieur et 16 heures à l’intérieur.
Les données récoltées ont été transmises au cabinet gouvernemental qui les a comparées à celles obtenues par les dosimètres individuels qui gens qui vont et viennent. Les nouveaux résultats étaient beaucoup plus élevés que les anciens. Ils n’ont pas été publiés car le but était de montrer combien les risques étaient faibles… C’est à Kawauchi que l’écart était le plus élevé. Là où le gouvernement espérait des doses de 1 à 2 mSv/an (l’article écrit par jour, mais ce doit être une erreur car ce serait beaucoup trop élevé pour faire retourner les habitants), elles étaient de 2 à 6,6 mSv/an.
Le gouvernement a donc demandé aux experts de refaire leur calculs avec un mode de vie moins pénalisant : 6 heures par jour à l’extérieur pour un agriculteur. Les nouveaux résultats ont été remis récemment aux autorités qui s’apprêtent à les publier.
Voici quelques données de débit de dose dans la zone des 20 km, sans carte.
En mai 2013, afin de favoriser le retour des évacués à Fukushima, le gouvernement a mis en place un guichet spécifique dans 7 bureaux d’agences pour l’emploi situés dans 5 provinces. En janvier 2014, cela avait entraîné le retour de… 18 personnes.
Hausse des suicides à Fukushima
Avec 27 283 cas, le nombre total de suicides au Japon, est en baisse, mais il augmente à Fukushima. Il a baissé de 2,1% par rapport à l’année précédente, pour la quatrième année consécutive. A Fukushima, il est passé de 10 à 23 par an. Sur ces 23 cas, 16 sont liés à la catastrophe nucléaire, soit par une note laissée ou parce que la personne vivait dans un hébergement provisoire, suite à l’évacuation.
A titre de comparaison, à Iwaté, où il y a eu 4 cas de suicide, un seul est lié à l’évacuation. Le nombre total est aussi en baisse. A Miyagi, où le nombre total de suicide est en hausse, aucun n’a été lié à la catastrophe.
Stress post-traumatique chez les journalistes
Selon une étude rapportée par le Maïnichi, 20% des journalistes locaux qui ont couvert les conséquences des catastrophes naturelles du 11 mars 2011 pourraient souffrir de troubles liés au stress post-traumatique. Il était déjà bien connu que les secours souffraient aussi de ces troubles, et pas seulement les victimes. Les études sur les journalistes sont plus rares.
Un questionnaire a été envoyé à 270 journalistes de la presse locale, 120 ont répondu.
75,8% des répondants ont déclarés être mal à l’aise vis à vis des victimes lors des interviews. 30,8% pensent avoir blessé ou mis mal à l’aise la personne interviewée. 16,7% ont été très émus par le témoignage recueilli et ont dû arrêter l’interview.
40,8% ont dit avoir été critiqués par les populations à propos de la couverture médiatiques. 56,7% ont été remerciés par les personnes interviewées et 41,7% pensent que leur reportage a permis d’aider les victimes.
Lors du premier mois, 41,7% ont pleuré. 38,3% ont senti une forte frustration et un sentiment d’impuissance. 26,7% ont eu des problèmes de sommeil.
Plusieurs symptômes de troubles post-traumatiques ont été analysés et 22,4% des journalistes qui ont répondu ont eu plus de 25 points au test, ce qui permet de considérer qu’ils souffraient encore.
Les journalistes qui pouvaient parler librement de leur problème sur le lieu de travail souffrent moins que les autres.
Nouveau rapport sur la triple catastrophe
Le HCFDC a publié un rapport sur les conséquences des trois catastrophes au Japon avec beaucoup de chiffres et de données.
Fukushima 3 ans après : le Japon peine à sortir la tête de l’eau
ACRO.eu.org
Le gouvernement japonais s’apprête, pour la première fois, à lever l’ordre d’évacuer dans le hameau de Miyakoji à Tamura à partir du 1er avril 2014. Il y avait 358 âmes (117 familles) avant la catastrophe et les travaux de décontamination sont officiellement terminés depuis juin 2013. Les habitants peuvent rentrer pour réparer leur maison, et même dormir sur place s’ils le souhaitent.
Cependant, la décontamination n’a eu lieu qu’à proximité des habitations et lieux de vie. Dès que l’on s’éloigne un peu de ces îlots où le gouvernement souhaite que les populations reviennent s’installer, les niveaux de radioactivité restent élevés. Le gouvernement a pourtant dépensé des sommes folles à cette fin. Dans les territoires évacués, ce sont les majors du BTP, sans aucune expérience spécifique, qui ont remporté les marchés et qui sous-traitent le travail. Au plus bas du mille-feuilles de la sous-traitance, les salaires ont été ponctionnés à chaque niveau et les conditions de travail sont souvent déplorables. Outre l’embauche de SDF qui a défrayé la chronique, le ministère du travail a relevé des infractions à la législation du travail dans 40% des cas.
La pénurie de main d’œuvre n’arrange pas les choses. Il n’y a pas de solution pour les déchets radioactifs engendrés qui s’accumulent partout dans des sacs en plastique en attendant mieux. Des entreprises ont été prises sur le fait alors qu’elles rejetaient des déchets dans les rivières ou un peu plus loin dans la forêt.
Cela étant, même en travaillant correctement, force est de constater que, comme autour de Tchernobyl, la décontamination à grande ampleur est simplement impossible. Il y a 70% de montagne et de forêt dans la province de Fukushima.
Les habitants sont partagés quant à leur retour à Miyakoji. Certains espèrent que les entreprises du bâtiment seront moins hésitantes à venir y travailler. D’autres sont contents pour l’agriculture : trois familles ont repris les cultures et espèrent que cette décision leur permettra de lutter contre les « rumeurs néfastes ».
D’autres, surtout avec des enfants, demandent une décontamination plus poussée. Lors d’un retour en famille, un habitant a expliqué que ses enfants sont allés jouer dans des zones non décontaminées, sans le savoir. Il demande donc que les parents soient consultés et leur point de vue pris en compte avant de lever l’ordre d’évacuer. En vain. Sa décision est prise, il ne rentrera pas.
L’expérience conduite dans ce hameau aura valeur de test. Six autres communes devraient suivre cette année.
A Hirono, situé à une trentaine de kilomètre de la centrale, les habitants ont d’abord été confinés avant d’être encouragés à partir. Le conseil à l’évacuation a été levé 6 mois plus tard et l’indemnisation s’est arrêtée au bout d’un an, en août 2012. Pourtant peu d’habitants sont rentrés. La population de plus de 5 000 personnes avant le 11 mars 2011, est actuellement de 1 352. L’économie locale ne repart pas. De nombreux magasins, restaurants restent fermés. En revanche, environ 2 500 travailleurs à la centrale de Fukushima daï-ichi y résident dans des dortoirs, hôtels et autres hébergements. La municipalité a donc pour projet de développer l’accueil des travailleurs. Le retour ne sera, pour le moment, autorisé que dans la partie “la moins contaminée” des territoires évacués, où l’exposition externe est inférieure à 20 millisieverts par an. Cette même limite avait été fixée pour délimiter les zones où il a été ordonné d’évacuer en avril 2011. En temps normal, la limite pour les populations est à 1 mSv/an pour l’ensemble des voies d’exposition. La valeur de 20 mSv/an en moyenne est celle pour les employés qui interviennent en zone contrôlée dans l’industrie nucléaire.
En cas d’urgence, la CIPR, qui établit les recommandations internationales en matière de radioprotection, écrit, dans sa publication 109, que le niveau de référence doit être fixé entre 20 et 100 mSv, au total ou par an. Les autorités japonaises, qui ont retenu la limite de 20 mSv/an pour déclencher l’évacuation des populations, se sont vantées d’avoir adopté la limite basse de la fourchette recommandée par la CIPR. Pourtant, le 22 avril 2011, lorsque les autorités ont ordonné l’évacuation des zones contaminées à plus de 20 mSv/an situées au-delà des 20 km, on n’était déjà plus dans la phase d’urgence.
Pour le retour, on est face à ce que la CIPR appelle une situation d’exposition existante. Il faut donc se référer à sa publication 111 qui recommande que les niveaux de référence soient fixés dans la limite basse de l’intervalle 1 – 20 mSv/an. L’ARN, l’autorité de sûreté nucléaire japonaise, dans son avis, a ajouté qu’il s’agissait d’un objectif à long terme, tout en se gardant bien de donner un calendrier.
Quand le gouvernement se défausse sur les populations
L’idée des autorités, qui n’ont pas réussi à faire baisser de façon significative les risques d’irradiation, malgré d’importantes dépenses pour tenter de décontaminer, est donc de distribuer des dosimètres et radiamètres afin que les habitants adaptent leur mode de vie de façon à réduire la dose externe reçue. Elles espèrent ainsi que les habitants arriveront à être à des niveaux proches de 1 mSv/an. En ce qui concerne les habitants qui n’ont jamais été évacués, mais qui vivent en territoire contaminé, la situation est moins claire. Ou pour ceux qui sont partis d’eux-mêmes, sans aucun soutien. Le gouvernement va-t-il distribuer les mêmes appareils de mesure ? La NRA recommande de ne pas les oublier, sans pour autant proposer le même programme.
Le gouvernement, qui a un devoir régalien de protéger les populations, se décharge ainsi de sa responsabilité. C’est malheureusement inévitable après une catastrophe nucléaire. Mais si les populations doivent prendre en charge leur radioprotection, elles doivent être aidées et soutenues, comme le rappelle la NRA. Et surtout, elles doivent pouvoir participer au processus de décision, tant au niveau individuel que collectif. Il ne doit avoir aucune discrimination entre les personnes qui décident de rentrer et celles qui décident de refaire leur vie ailleurs. L’avis de la NRA reconnaît ce droit à choisir, ce qui ne semblait pas être le cas du gouvernement qui envisageait de donner plus d’indemnités à ceux qui rentrent. Les conditions du retour doivent aussi être débattues démocratiquement.
Dans les faits, ce sont surtout les personnes âgées qui veulent retourner chez elles, alors que les familles avec enfants évitent de le faire dans la mesure du possible. Cela signifie une nouvelle organisation collective, car toute la vie sur place va s’en trouver affectée pendant longtemps.
Comme le gouvernement a refusé d’abaisser la limite d’évacuation, il ne peut pas choisir une limite plus basse maintenant pour le retour, car les personnes non évacuées ne comprendraient pas ! Il n’est plus possible de leur demander de partir sans justifier le fait d’avoir attendu 3 ans. Bref, le gouvernement avait parié sur une décontamination efficace et il est donc coincé maintenant. Les recommandations de la CIPR sont difficilement applicables, à cause de la mauvaise articulation entre la phase d’urgence et la phase post-accidentelle. Elles supposent que l’on peut faire baisser significativement la pollution radioactive.
Il y a d’autres zones où la contamination entraînerait une exposition comprise entre 20 et 50 mSv/an. Le gouvernement espère que les travaux de décontamination permettront de rabaisser les doses correspondantes sous la limite de 20 mSv pour permettre le retour des populations. Les zones où l’exposition externe dépasse les 50 mSv/an, sont pudiquement classées en zone de retour “difficile”. L’accès y est interdit.
Impact sanitaire
La population a complètement perdu confiance dans la parole des autorités. Les dernières statistiques sur les cancers de la thyroïde chez les enfants inquiètent. Il y a 75 cas diagnostiqués, dont 33 confirmés après intervention chirurgicale, sur 254 000 enfants contrôlés. Au total, 375 000 enfants ont droit à une échographie de la thyroïde pour dépistage. Il y a déjà beaucoup plus de cas de cancer de la thyroïde que ce à quoi on s’attendait. Les autorités maintiennent qu’elles ne pensent pas que ce soit lié à la catastrophe nucléaire, avec toujours le même argument : à Tchernobyl, l’apparition des cancers est apparue 4 à 5 ans après la catastrophe. Mais il n’y avait pas eu un tel dépistage systématique et la découverte des cancers y a été plus tardive.
Personne ne croit ces affirmations qui se veulent rassurantes. Et si ce n’est pas la catastrophe nucléaire qui est en cause, pourquoi le gouvernement n’étend-il pas le dépistage à tout le pays ?
Trois ans après la triple catastrophe, il y a encore 267 000 réfugiés, dont 100 000 vivent dans des logements préfabriqués. Les autorités régionales de Fukushima recensent encore 136 000 réfugiés dont la vie reste difficile. De nombreuses familles sont disloquées. Quand elles vivaient à plusieurs générations sous un même toit, elles n’ont pas trouvé à se reloger ensemble. La recherche d’un nouvel emploi a aussi conduit à des séparations. Les personnes les plus fragiles payent un lourd tribut : le nombre de décès officiellement liés à l’évacuation à Fukushima est maintenant de 1 656. C’est beaucoup comparé aux deux autres provinces touchées par le tsunami : l’évacuation des côtes a entraîné 434 décès à Iwaté et 879 à Miyagi. 90% des personnes décédées à cause du stress et des mauvaises conditions de vie avaient plus de 66 ans.
La reconnaissance officielle du lien avec l’évacuation intervient quand la famille réclame une indemnisation, après validation par une commission ad-hoc. Parmi les causes de décès prématuré, il y a le manque de soin, le suicide, l’isolement… Cette procédure avait été mise en place après le séisme de 2004 à Niigata. A l’époque, il n’y a plus eu de décès post-catastrophe après un mois. Avec la catastrophe nucléaire, cela continue après presque trois années. A titre de comparaison, le séisme et tsunami ont provoqué 1 607 décès ou disparus à Fukushima et environ 18 500 sur tout le Japon.
Les populations vivant dans les territoires contaminés s’organisent pour survivre. On fait venir la nourriture de loin, on mesure la radioactivité, on fait contrôler la thyroïde par des laboratoires indépendants nouvellement créés… Le laboratoire Chikurin que l’ACRO a soutenu est bien parti. La demande d’analyse ne diminue pas.
Il a contrôlé récemment des vêtements et a trouvé un T-shirt de Fukushima avec 65 Bq/kg en césium après lavage. Il y avait 93 Bq/kg dans des vêtements de sport, toujours après lavage. La demande pour les analyses d’urine reste forte.
TEPCo mauvais payeur
TEPCo rechigne toujours à indemniser les réfugiés car cela devrait lui coûter 4 900 milliards de yens (35 milliards d’euros). Il s’agit probablement d’une estimation optimiste car la compagnie ne maîtrise pas le calendrier de retour des populations. Outre les indemnisations liées au stress à hauteur de 100 000 yens par personne et par mois (715 euros), elle compense aussi la perte de revenu qu’elle veut arrêter à partir de février 2015, sous le prétexte que le marché de l’emploi s’est amélioré. Cela va à l’encontre des instructions du comité gouvernemental qui stipule que TEPCo doit payer aussi longtemps que les revenus restent inférieurs à leur niveau d’avant la catastrophe.
Quant à ses propres employés qui ont retrouvé à se loger, elle a suspendu les indemnités liées au stress reçues par tous les membres de la famille et a même réclamé le remboursement de celles déjà versées ! Ainsi, une famille avec deux enfants, qui vivait dans une zone maintenant classée en « retour difficile », a eu droit, comme les autres habitants de ces régions, de demander une somme forfaitaire correspondant à 5 années d’indemnisation à partir de juin 2002 afin de les aider à refaire leur vie. Elle a reçu 24 millions de yens. Puis TEPCo a envoyé une demande de remboursement de plus de 30 millions de yens (214 000 euros) sous le prétexte que cette famille avait trouvé à se reloger à partir de l’été 2011. Elle n’est donc plus considérée comme “évacuée”. Les autres résidents non employés par TEPCo, originaires des mêmes zones, n’ont pas reçu de demande remboursement. Pourtant, les familles des travailleurs de TEPCo souffrent autant que les autres. Elles ont des frais similaires pour racheter ce qui a été abandonné lors de l’évacuation : meubles, vêtements…
Au 31 décembre 2013, ils étaient 31 383 travailleurs à être passés sur le site de la centrale de Fukushima daï-ichi. Une grande majorité sont des sous-traitants : 800 compagnies y interviennent. Les nombreux niveaux de sous-traitance, les mauvaises payes, les conditions de travail très difficiles, font qu’il est difficile de trouver une main d’œuvre qualifiée et motivée. Avec les nombreux chantiers de décontamination, 50 000 travailleurs sont concernés. Il y a 25% plus d’offres d’emploi que de demandes à Fukushima. La pègre japonaise en profite parfois pour le recouvrement de dettes : les victimes sont forcées de travailler à la centrale ou dans la décontamination et une partie du salaire est confisqué.
L’eau reste le cauchemar de TEPCo
A la centrale de Fukushima daï-ichi, trois ans après la fusion de trois cœurs de réacteur nucléaire, l’accident le plus grave, l’eau reste le principal cauchemar de TEPCo. Elle doit arroser continuellement les combustibles fondus pour éviter qu’ils ne se remettent à chauffer et dispersent des gaz et aérosols radioactifs.
L’eau de refroidissement, après s’être fortement contaminée au contact des combustibles, s’écoule de la cuve et de l’enceinte de confinement, percées, dans les sous-sols inondés. Elle rejoint ensuite les sous-sols des bâtiments réacteur, turbine et toutes les galeries souterraines.
TEPCo avait creusé la falaise pour mettre ses réacteurs au niveau de la mer. Cela lui a été fatal. Les sous-sols sont sur le passage des écoulements souterrains. Avant la catastrophe, la compagnie devait pomper 1 000 m3 d’eau souterraine par jour pour éviter les infiltrations. Maintenant, 400 m3 pénètrent chaque jour dans les sous-sols et se mélangent à l’eau contaminée. TEPCo doit pomper cette eau et la mettre dans des cuves pour éviter qu’elle ne se déverse directement en mer. Les cuves s’accumulent et la place vient à manquer. Les 600 autres mètres cube quotidiens s’écoulent en mer. TEPCo estime, à la louche, que la moitié se contamine au passage. Et c’est comme cela depuis les premiers jours de la catastrophe, même s’il a fallu attendre l’été 2013 pour que la compagnie et les autorités japonaises admettent l’évidence.
Par conséquence, la contamination de l’eau des nappes phréatiques atteint des records : jusqu’à 3,1 millions de becquerels par litre en bêta total dans le puits 1-16. Ces données sont récentes car TEPCo se trompait depuis le début sur la mesure de la radioactivité quand la contamination s’élevait : ses détecteurs saturaient et sous-estimaient la pollution ! Elle a découvert l’erreur de débutant durant l’été 2013 mais ne l’a rendue publique qu’au tout début 2014. L’autorité de régulation nucléaire (ARN) a tancé la compagnie car les résultats de mesure sont à la base de la prise de décision. De telles erreurs sont simplement inadmissibles.
Du côté des cuves, l’inquiétude demeure : 750 d’entre elles, construites à la va-vite avec des joints bon marché – la compagnie rogne sur tous les budgets car elle est en faillite – ne tiendront pas longtemps. Durant l’été 2013, l’une d’entre elle a fui pendant un mois avant que TEPCo ne s’en rende compte. Elle a perdu 300 m3 d’eau très fortement contaminée qui a pollué les sols, la nappe phréatique et atteint l’océan.
Un muret de 30 cm entourait la dalle sur laquelle repose les cuves afin de retenir les fuites éventuelles. Mais comme l’eau de pluie s’y accumulait, les vannes d’écoulement étaient maintenues ouvertes. Cela ne servait donc à rien !
Depuis, toutes les vannes ont été fermées, les contrôles renforcés, l’eau de pluie accumulée est contrôlée avant d’être rejetée. En cas de dépassement des limites, elle est stockée. Ces nouvelles mesures n’ont pas empêché une nouvelle fuite en février 2014. 100 m3 d’eau fortement contaminée ont débordé.
L’eau contaminée est allée dans une cuve déjà pleine, qui a débordé, au lieu d’aller dans la cuve à remplir. Trois vannes de transfert, qui auraient dû être fermées, étaient ouvertes. La jauge de la cuve à remplir ne montrait aucune arrivée d’eau. Et une alarme a été ignorée. Il a fallu 9 heures, suite à cette accumulation d’erreurs humaines, pour découvrir la fuite.
Les cuves continuent d’être construites au rythme d’une tous les deux jours. Outre le manque de place, la radioactivité bêta induit un rayonnement X qui peut entraîner une multiplication par 8 du débit de dose par endroits. Il n’était pas pris en compte avant que TEPCo ne se fasse rappeler à l’ordre par l’Autorité de Régulation Nucléaire.
TEPCo est à la peine avec sa nouvelle station de traitement des eaux contaminées ALPS, supposée retirer 62 radioéléments et résoudre ses problèmes. L’unité, initialement prévue pour septembre 2012, est toujours en cours de test. Elle devrait avoir une performance de 750 m3 par jour, mais la réalité est plus proche de 560 m3 par jour à cause des nombreux arrêts de maintenance et de contrôle. Elle génère aussi d’énormes quantités de déchets radioactifs pour lesquels il n’y a pas de solution.
Elle ne retire pas le tritium. Les 400 000 tonnes (ou m3) d’eau contaminée dans les cuves contiennent 817 TBq (817 000 milliards de becquerels) de tritium. Il y aurait aussi 58 TBq dans les sous-sols des bâtiments réacteur et turbine. Cela fait donc un total de 875 TBq. Comme l’autorisation de rejet annuelle pour la centrale avec 6 réacteurs est de 22 TBq, le stock de tritium représente donc 40 années de rejets au maximum autorisé. Même si la station de traitement ALPS devait marcher, TEPCo devra revoir à la hausse ses autorisations de rejet si elle veut se débarrasser de l’eau traitée dans l’océan. Ce n’est pas gagné.
Les travaux de démantèlement avancent pour le réacteur n°4 où des êtres humains peuvent y travailler. Ce ne sera pas le cas pour les trois autres réacteurs où il y a eu une fusion du cœur. Les risques d’irradiation y sont trop élevés. Le retrait des combustibles de la piscine va bon train et devrait être terminé cette année, à l’exception de 3 assemblages endommagés bien avant la catastrophe. TEPCo ne sait pas comment s’y prendre. Dans la piscine du réacteur n°1, ce sont 70 assemblages sur 292 qui sont endommagés, soit presque le quart.
Les deux autres réacteurs non accidentés de la centrale, les n° 5 et 6, ont été finalement mis à l’arrêt définitif par TEPCo, sur ordre du premier ministre. Quant aux 4 réacteurs de la centrale de Fukushima daï-ni, située à 12 km plus au Sud, leur sort n’est pas encore officiellement fixé, bien qu’ils ne redémarreront jamais. Les autorités locales ont été claires à ce sujet.
Toujours zéro réacteur en fonctionnement
C’est un secret de polichinelle : une partie importante des 48 réacteurs nucléaires restant ne redémarrera jamais, même si aucune autre compagnie ne s’est encore résignée à décider l’arrêt définitif. Un nouveau référentiel de sûreté est en place depuis le 8 juillet 2013 et il n’y a eu que 17 demandes d’autorisation de redémarrage pour le moment. Plusieurs se sont déjà fait retoquer. Les autres sont toujours à l’instruction. Les investissements pour les remettre aux nouvelles normes sont massifs. Le quotidien Asahi est arrivé à la somme de 1 620 milliards de yens (12 milliards d’euros).
Il n’y a pas que les réacteurs qui posent problème : les nouvelles règles imposent un plan d’évacuation pour toute la population dans un rayon de 30 km. De nombreuses communes ne sont pas prêtes. En attendant, tout le parc japonais, qui produisait 30% de l’électricité du pays, est arrêté sans que personne ne puisse donner de date de redémarrage.
La catastrophe vient à peine de commencer. Le Japon n’est pas près de sortir la tête de l’eau. L’ACRO, qui suit au jour le jour les évènements sur son site Internet, peut en témoigner : il ne s’est pas encore passé un jour sans que la presse japonaise ne parle de l’accident nucléaire et de ses conséquences. Peu de sujets de société peuvent se targuer d’un tel impact. Des citoyens ont dû prendre les choses en main. En s’emparant de la mesure de la radioactivité, ils ont obligé les autorités et les producteurs à s’y mettre aussi et ont généralisé les contrôles. Les cartes de la pollution sont maintenant bien établies et il n’y a plus de scandale alimentaire dû à la vente d’aliments dépassant les normes. En revanche, le processus décisionnel est toujours verrouillé. Il est indispensable de démocratiser les choix relatifs à la protection des populations.
TEPCo, quant à elle, a prétendu avoir tiré les leçons de la catastrophe et amélioré sa culture de sûreté. Elle se targue d’être à nouveau en mesure d’exploiter des réacteurs nucléaires à sa centrale de Kashiwazaki-Kariwa (Niigata). Celle-là même qui avait été fortement secouée en 2007. Pourtant, les erreurs grossières sur la mesure de la radioactivité ou sur la gestion de l’eau contaminée à Fukushima montrent que c’est loin d’être cas. Personne n’a songé à lui interdire d’exploiter du nucléaire, comme on retire le permis à un chauffard.
Dialogue ou monologue
L’IRSN et le CEPN organisent à Paris un séminaire sur le programme « ICRP Dialogue Initiative » à Fukushima. L’information est restée assez confidentielle : rien sur les sites internet des organisateurs ! Etonnant pour une démarche dite de dialogue… Cela ressemble plutôt à un séminaire interne d’autosatisfaction. (Programme disponible à l’ACRO sur demande).
Bilan à trois ans
A l’approche du 3ième anniversaire, c’est l’heure des bilans. Suite aux trois catastrophes, il y a encore 267 000 réfugiés, dont 100 000 vivent dans des logements préfabriqués. Les autorités régionales de Fukushima recensent encore 136 000 réfugiés dont la vie reste difficile.
15 884 décès et 2 636 disparus : tel est le dernier bilan de la triple catastrophe. Cela fait un total de 18 520 victimes.
33,8% des enfants affectés par les trois catastrophes qui ont frappé le Tôhoku en 2011 souffrent de troubles de stress post-traumatique. L’étude a été menée sur 198 enfants d’Iwaté, Miyagi et Fukushima âgés de 3 à 5 ans en 2011. Une étude comparable a été menée à Mié, loin de la zone. Il n’y avait que 3,7% des enfants qui montraient des troubles de stress post-traumatique.
Pas de coupable
Les procureurs ont décidé de ne poursuivre personne suite au triple accident nucléaire à Fukushima daï-ichi. Etaient visés, Naoto Kan, l’ancien premier ministre au moment de la catastrophe, des membres de la précédente autorité de sûreté ou l’ancien PDG de TEPCo. Il y a eu une manifestation à Tôkyô pour protester contre cette décision.
La rapport d’enquête parlementaire avait conclu à une catastrophe d’origine humaine, mais sans coupable…
Les plaignants ont décidé de faire appel. D’autres plaintes ont été déposées contre TEPCo à propos des indemnisations ou au civil.
Exposition des habitants vivant près des zones évacuées
Une équipe de chercheurs japonais a étudié les doses reçues par des habitants vivant en bordure de la zone évacuée. Les résultats ont été publiés dans une revue scientifique en libre accès. Des données complémentaires sont ici.
Ils ont sélectionné 483 personnes vivant à Kawauchi et dans le district de Haramachi à Minami-Sôma, situés entre 20 et 30 km de la centrale de Fukushima daï-ichi, ainsi qu’à Tamano, commune de Sôma, située plus loin, en bordure d’Iitaté. Ces personnes ont porté un dosimètre pendant deux mois en Août-Septembre 2012. Les résultats ont été relevés et la contribution de la radioactivité naturelle soustraite. Ils ont aussi contrôlé la nourriture de 117 personnes et les poussières pour évaluer l’exposition interne.
L’exposition externe varie beaucoup d’un individu à l’autre. A Kawauchi, la dose reçue varie de 0,04 mSv à 1,2 mSv pour deux mois (0,24 mSv à 7,2 mSv si l’on extrapole à l’année). La personne qui a pris le plus est retournée régulièrement dans sa maison située en zone évacuée. La deuxième plus forte dose à Kawauchi a été prise par une personne qui va travailler en forêt. D’autres, avec des doses élevées ont participé à des travaux de décontamination.
A Haramachi, les doses étaient comprises entre 0,14 mSv et 0,40 mSv sur deux mois (0,84 mSv et 2,4 mSv si l’on extrapole à un an). A Tamano, c’était compris entre 0,17 mSv et 1,1 mSv sur deux mois (1,02 mSv et 6,6 si l’on extrapole sur un an).
L’exposition interne liée à la nourriture ou à l’inhalation de poussières a été calculée à partir des mesures et conduit à des valeurs plus faibles. La valeur maximale pour la nourriture est de 0,120 mSv par an. Il faut noter que ce calcul est très approximatif car la contamination des aliments varie beaucoup en fonction de la saison. Or les mesures ont été faites sur tous les aliments consommés pendant 24 heures. La consommation d’un ou deux aliments plus contaminés que la moyenne un autre jour peut conduire à de forts changements.
En ce qui concerne l’inhalation de poussières, les auteurs de l’étude évaluent la contribution la plus élevée à 0,023 mSv/an pour un adulte et à,027 mSv/an pour un enfant.
Cette étude confirme donc d’autres études qui montrent que c’est bien l’exposition externe qui domine et que les variations peuvent être très grandes d’un individu à l’autre.
Les auteurs comparent ces résultats à l’exposition naturelle, mais les règles de radioprotection n’y font pas référence car cela s’ajoute. Ils se hasardent ensuite à calculer la dose sur 10 ans, jusqu’en 2022 et à calculer le nombre de cancers engendrés. Ces derniers calculs doivent être pris avec précaution, surtout en ce qui concerne l’impact sanitaire des faibles doses encore mal compris.