Fukushima 6 ans après : rapport de Greenpeace

Greenpeace vient de publier un rapport en anglais et en japonais sur la catastrophe de Fukushima intitulé « Pas de retour à la normale ». Il fait une étude des doses potentielles des habitants qui rentreraient dans les zones évacuées, avec un focus sur Iitaté-mura. Le communiqué de presse est aussi en anglais.

Le rapport se base sur de nombreuses mesures sur place et fait des évaluations de dose sur la vie entière. A noter que les mesures sur les échantillons ont été effectuées par le laboratoire citoyen Chikurin, fondé grâce au soutien de l’ACRO.

Les autorités ont prévu de lever l’ordre d’évacuer à la fin du mois de mars à Iitaté-mura, sauf dans les parties classées en zone de retour difficile, ainsi que dans le district de Yamakiya à Kawamata. L’indemnisation s’arrêtera dans un an. Cela concerne plus de 6 000 personnes à Iitaté qui font face à un dilemme, comme dans les autres territoires contaminés.

Greenpeace rappelle que la décontamination ne concerne que les zones proches des habitations et les cultures et que la forêt couvre 75% de cette zone montagneuse. Même dans les zones où les travaux de décontamination ont été effectués, les doses restent élevées. L’organisation a effectué des mesures de contamination des sols et de dose dans 7 habitations afin d’estimer l’exposition des personnes qui rentreraient. Cela varie entre 39 et 183 mSv sur 70 ans à partir de mars 2017. Cela peut dépasser la limite de 1 mSv/an qui est la limite de dose en temps normal et la dose totale de 100 mSv à partir de laquelle les autorités japonaises admettent qu’il y a augmentation du risque de cancer. Les doses prises au début de la catastrophe ne sont pas prise en compte dans ce calcul.

Par ailleurs, dans ses calculs, le gouvernement estime que le débit de dose est réduit de 60% dans les habitations grâce à l’effet d’écran des murs. Mais les mesures faites par Greenpeace dans une maison montrent que la réduction de l’exposition n’est pas aussi forte.

Toutes les données sont dans le rapport de Greenpeace.

2017, année du grand retour

En 2015, le gouvernement japonais a annoncé la levée de tous les ordres d’évacuation à la fin mars 2017, sauf dans les zones qualifiées de « retour difficile ». Le retour est espéré dans l’année qui suivra et l’indemnisation s’arrêtera en mars 2018. Pour les « auto-évacués », qui avaient quitté d’eux mêmes les zones contaminées, sans en recevoir l’ordre, ce sera la fin des logements gratuits mis à leur disposition. Les autorités espèrent aussi leur retour à Fukushima.

La motivation gouvernementale est double : il y a, bien entendu, le coût des indemnisations, mais aussi une décision prise sans concertation de reconquête totale des territoires contaminés, quel qu’en soit le prix, pour des raisons idéologiques.

La date approche et 2017 va être une année difficile pour toutes ces personnes concernées. Là où les ordres d’évacuer ont déjà été levés, le taux de retour reste faible (voir notre synthèse de mars 2016). Cela montre l’inadéquation de la politique gouvernementale par rapport aux attentes d’une bonne partie de la population (la dernière carte des zones d’évacuation est dans ce document, page 6). Selon le correspondant de l’Asahi à Iwaki, cette politique conduit les personnes concernées à se sentir « petites ». C’est leur dignité qui est en jeu.

Devant les instances internationales, le Japon promeut l’implication des parties prenantes, mais ne l’applique pas chez lui : le cadre d’action de Sendai pour la réduction des risques de catastrophe adopté lors de la troisième Conférence mondiale de l’ONU tenue à Sendai au Japon le 18 mars 2015, rappelle qu’« il est essentiel de permettre aux femmes et aux personnes handicapées de jouer publiquement un rôle de chef de file et de promouvoir des activités d’intervention, de relèvement, de remise en état et de reconstruction soucieuses de l’équité du traitement des hommes et des femmes et accessibles à tous. » On en est loin au Japon.

Comme l’accident est loin d’être terminé, une partie des populations concernées ne souhaite pas rentrer et fait de la résistance. Certaines familles, séparées, n’ont pas les moyens de payer un deuxième loyer loin de chez elles. Des fonctionnaires font donc du porte à porte pour leur expliquer qu’elles doivent libérer leur logement avant la fin mars. Ils téléphonent souvent. Selon des témoignages recueillis par le député Yamamoto et traduits en français par Nos Voisins lointain 3.11, cela s’apparente à du harcèlement.

Pour certaines familles, le retour signifiera un nouveau déplacement et une nouvelle déchirure : les enfants se sont intégrés dans leur nouvelle école, les parents ont retrouvé du travail, même précaire… Dans certains hameaux isolés, la vie ne sera pas possible si les voisins ne rentrent pas aussi. Tous savent que la vie dans leur lieu d’origine ne sera jamais comme avant. Même la partie de Minami-Sôma, qui n’a pas été évacuée durablement, est transformée depuis l’accident. C’est le cas aussi à Iwaki.

Selon le Fukushima Minpo, la province de Fukushima va donner la priorité aux personnes issues des zones où l’ordre d’évacuer a été levé pour les logements publics. A Fukushima, les logements gratuits du parc régional seront disponibles jusqu’en mars 2018 pour les personnes originaires des zones évacuées. Par pour les « auto-évacués ». Toujours selon ce même quotidien régional, la commune de Naraha, où seulement 10% de la population était rentrée un an après la levée de l’ordre d’évacuer, ne veut pas prolonger ce soutien.

Les zones de retour sont loin d’être accueillantes. Le principal problème est lié à la pollution radioactive. La limite de dose retenue pour le retour est la plus élevée des recommandations internationales et n’est pas acceptée par une partie de la population, surtout par les familles avec enfants. La dernière carte officielle de la contamination effectuée par hélicoptère a un an. Les dernières données de l’Autorité de régulation nucléaire sont plus récentes. Pour les zones situées à moins de 20 km de la centrale accidentée, c’est ici. Et puis, il y a tous ces déchets radioactifs qui s’accumulent, dont la gestion semble sans fin et pour lesquels de nouveaux problèmes surgissent.

L’année 2017 s’annonce donc très difficile pour les personnes déplacées de la catastrophe nucléaire.

La province de Fukushima a créé un site Internet en français

La province de Fukushima a commencé à traduire son site Internet en de nombreuses langues étrangères, dont le français. Le contenu reste maigre pour le moment, mais il devrait s’enrichir avec le temps. Il y a déjà, des données sur la contamination des aliments et sur l’évolution des zones évacuées. Certaines données sont en anglais ou espagnol…

On trouve aussi quelques données lacunaires sur la santé des habitants, la décontamination

« Zones de retour difficile » : pas de retour avant 2021

Les zones où l’exposition externe pouvait dépasser 50 mSv/an ont été classées en zone de « retour difficile » par les autorités japonaises. Elles couvrent une surface de 337 km2 et environ 24 000 personnes réparties dans 9 000 foyers y habitaient. L’accès y est interdit, sauf autorisation spéciale. Mais avec la décroissance naturelle et le lessivage des sols, les autorités espèrent pouvoir reconquérir ces zones à partir de 2021. Y aura-t-il encore des habitants pour rentrer ? Un sondage effectué par l’agence de reconstruction a montré que seulement 10% des habitants des quatre communes qui entourent la centrale de Fukushima daï-ichi souhaitent rentrer.

Au bout de 10 ans, par la seule décroissance radioactive, le césium-134, qui a une demi-vie de 2 ans, aura presque disparu. Il n’en restera que 3%. En revanche, il restera 80% du césium-137, qui lui a une demi-vie de 30 ans. Il représentait environ la moitié du césium rejeté. Le gouvernement prévoit d’entamer les travaux de décontamination à ce moment là. Aura-t-il trouvé une solution pour les déchets d’ici là ?

Si l’exposition externe passe en dessous de la limite de 20 mSv/an, il sera à nouveau permis d’y vivre. Cela concernera surtout les travailleurs de la centrale et les personnes qui leur fourniront des services. Cela signifie que le retour à la limite de 1 mSv/an, objectif à long terme des autorités japonaises, est encore à plus long terme…

Sept communes sont concernées. Le gouvernement va entamer des discussions avec les élus avant de prendre une décision au mois d’août prochain.

Microparticules vitreuses riches en césium autour de Fukushima

En février dernier, un article scientifique mentionnait la présence de microparticules vitreuses riches en césium autour de la centrale de Fukushima daï-ichi. Une communication à un congrès scientifique qui vient d’avoir lieu au Japon, permet d’en savoir plus (voir le résumé scientifique sur le site de la conférence et le communiqué repris par des sites scientifiques) sur ces particules qui peuvent atteindre la taille nanométrique.

Selon ces travaux, les retombées radioactives sur Tôkyô auraient été dominées par cette « suie vitreuse » formée lors de la fusion des cœurs des réacteurs. Ainsi, le césium radioactif retombé sur la capitale n’aurait donc pas été dissout dans l’eau l’eau de pluie. L’analyse de plusieurs filtres à air collectés à Tôkyô le 15 mars 2011 montre que 89% de la radioactivité était contenue dans cette « suie vitreuse ».

Une des conséquences est que la pollution n’aurait pas été emportée directement par les eaux de ruissellement et qu’il a fallu une action de nettoyage pour s’en débarrasser. Pour le principal auteur, cela justifie a posteriori l’intérêt des travaux de décontamination effectués à Tôkyô.

Les analyses ont montré que cette suie est surtout composée de nanoparticules qui auraient été formées lors de l’interaction du corium (cœur fondu) avec le béton des réacteurs accidentés. La concentration en césium peut atteindre 4,4×1014 Bq/kg.

Selon les auteurs de cette étude, ces découvertes imposent de revoir certaines hypothèses concernant les rejets en situation accidentelle ainsi que l’impact sanitaire de ces retombées sous forme de nano- et microparticules qui pourraient rester plus longtemps dans les poumons que du césium soluble.

La catastrophe de Fukushima n’est qu’un problème d’image

Quand l’agence de reconstruction, mise en place après mars 2011, communique sur son action à Fukushima, le titre de la présentation est : Eliminer l’impact d’une mauvaise réputation. La catastrophe nucléaire ne serait donc qu’un problème d’image !

En effet, tout va bien : la zone évacuée ne fait que 7% de la surface de la province de Fukushima et ailleurs, la vie y est « normale ». Les habitants inquiets apprécieront. Le débit de dose ambiant est inférieur à ce que l’on peut mesurer à Paris ou Shanghai.

Dans une vidéo du même acabit, mise en ligne en mars 2016, à l’occasion du cinquième anniversaire de la catastrophe, le ministère de l’industrie explique que le retour des habitants dans les zones où l’ordre d’évacuer a été levé « progresse en douceur ». La décontamination est montrée, mais l’on ne voit pas un seul déchet.

En ce qui concerne l’impact sanitaire, seules les prédictions du rapport de l’UNSCEAR sont mentionnées. Pas de crainte à avoir, donc. Pas un mot sur le nombre réel de cancers de la thyroïde qui est observé. A la fin de la vidéo, on a l’impression que la vie à Fukushima y est meilleure qu’avant la catastrophe…

C’est à ce demander pourquoi la population, qui souffre de son statut de personnes déplacées, préfère ne pas rentrer.

Ce genre de propos lénifiants sont repris en France par l’IRSN et le CEPN dans leur webdocumentaire « Kotoba » (qui signifie « mot » et pas « dialogue ») : pas de déchets radioactifs, pas de malade, pas de résidents qui ne veulent pas rentrer… Juste quelques petits soucis, mais en douze dialogues, tout est réglé !

Bref, les rapports de l’ACRO :

ne contiennent que des « rumeurs néfastes »…

Cartographie citoyenne de la pollution radioactive des sols au Japon

Les Japonais ont déjà fait de nombreuses cartographies de la pollution radioactive et dans certaines zones, à l’échelle locale, il n’y a que les données relevées par des initiatives citoyennes. Ces cartes sont basées sur le débit de dose ambiant.

Un collectif d’associations, auquel participe Chikurin, le laboratoire indépendant monté avec le soutien de l’ACRO à Tôkyô, avait déjà lancé une base de données sur la contamination de l’alimentation : Minna no data. Cette base de données est assortie d’un système d’assurance qualité et d’intercomparaisons pour toutes les stations de mesure qui y participent.

Ce collectif a lancé récemment une cartographie citoyenne de la pollution des sols, à l’instar de ce que l’ACRO a fait pour la pollution rémanente de Tchernobyl, 30 ans après. Au Japon, il s’agit d’apporter des informations complémentaires cartes basées sur le débit de dose. Une présentation succincte est disponible en anglais. C’est beaucoup plus complet en japonais, avec toutes les données déjà collectées. Il y en a déjà plus de 1 900.

Ce projet est ambitieux et sans précédent au Japon. Il y a bien eu, durant les premières années, une cartographie de la pollution des sols menée par des universités et instituts, mais cette fois-ci, la démarche est différente et va bien au-delà des 80 km autour de la centrale accidentée. Il a déjà permis de découvrir quelques points chauds. C’est à Iitaté que la valeur la plus élevée a été relevée pour le moment : 135 000 Bq/kg dans un sol de forêt près d’une habitation du district de Hiso.

Il y a peu de données à Gunma, Tochigi et Niigata car les agriculteurs craignent pour leur ventes.

Fukushima Nuclear Accident Archives

La Japan Atomic Energy Agency (l’équivalent du CEA) a créé une base de données, documents, articles, vidéo… sur la catastrophe de Fukushima et ses conséquences.

Quel avenir pour les zones dites de « retour difficile » ?

En 2012, le gouvernement a redessiné les territoires évacués en trois zones en fonction du débit de dose ambiant. Pour la partie la plus contaminée, là où l’exposition externe peut dépasser 50 mSv par an, classée en zone de « retour difficile », le gouvernement avait annoncé qu’il n’y aurait pas de retour possible avant cinq années. Quel avenir pour ces territoires après 2017 ?

Une consultation des élus locaux va avoir lieu pour définir les parties à décontaminer en priorité, sachant que par endroits, le débit de dose est encore bien trop élevé. Le but est de réduire la zone dite de « retour difficile », pas de l’éliminer. Il y a, en particulier, les 16 km2 prévus pour le centre d’entreposage des déchets radioactifs tout autour de la centrale de Fukushima daï-ichi où le retour ne sera pas possible avant des décennies.

Pour le moment, aucune décontamination n’a eu lieu dans cette zone de retour difficile, mis à part quelques chantiers test à l’automne 2013 où le débit de dose moyen est passé de 18,7 microsieverts par heure à 6,44. C’est encore trop élevé pour pouvoir lever l’ordre d’évacuer. Mais en décembre 2015, il était de 3,52 microsievert par heure.

Cette absence de décision pour ces territoires les plus contaminés est préjudiciable aux anciens résidents qui ne savent pas quel sera leur avenir. C’est le cas, par exemple, pour le district de Nagadoro dans la commune d’Iitaté où il y avait 270 habitants avant la catastrophe. Selon le Maïnichi, lors d’une réunion qui a eu lieu en novembre 2014, les habitants n’ont pas réussi à s’entendre. Une enquête effectuée en 2014 par l’agence de reconstruction a montré que seulement 13% d’entre eux souhaitaient rentrer, contre 29,4% pour le village entier, et 50,7% ont dit ne pas vouloir rentrer, contre 26,5% pour le village. Les habitants qui veulent rentrer souhaitent le déclassement de la zone de retour difficile alors que ceux qui ne le veulent pas craignent que ce déclassement entraîne une moins bonne prise en charge. L’indemnisation a déjà été versée et ne va pas être reprise. En revanche, la couverture sociale a diminué là où l’ordre d’évacuer a été levé.

Fukushima cinq ans après, retour à l’anormale

Etude pour Greenpeace Belgique

Rapport complet

Voir le communiqué de Greenpeace et ses autres rapports en anglais

Résumé

La catastrophe nucléaire à la centrale de Fukushima daï-ichi (FDI), classée au niveau 7 de l’échelle internationale INES – le niveau le plus élevé – est largement reconnue comme étant d’origine humaine. Elle a contaminé un grand territoire au Japon et est responsable du déplacement de 160 000 personnes environ, selon les statistiques officielles. Les territoires contaminés qui n’ont pas été évacués sont aussi fortement affectés.

Les rejets radioactifs de la centrale accidentée perdurent, parfois à des niveaux anormalement élevés. Cela a été caché pendant plusieurs mois, générant ainsi une forte confusion. De mauvaises pratiques ont ainsi conduit à des rejets importants de poussières radioactives et à une contamination significative à des dizaines de kilomètres de la centrale. TEPCo peine à réduire les fuites en mer et l’eau contaminée continue à s’accumuler dans des cuves sans solution en vue.

La compagnie en est toujours à tenter de stabiliser la centrale et de réduire les menaces. Le démantèlement à proprement parler n’a pas encore commencé. Alors que les territoires qui entourent la centrale ont été évacués, il y a une crainte de reprise des rejets massifs en cas de nouvelle catastrophe naturelle. Les personnes déplacées se demandent s’il est raisonnable de rentrer une fois l’ordre d’évacuation levé. En effet, les réacteurs accidentés de la centrale de FDI sont plus fragiles que des réacteurs normaux et leur enceinte de confinement fuit. Ils pourraient ne pas tenir en cas de séisme et tsunami, entraînant ainsi de nouveaux rejets radioactifs massifs.

Les évacués

De nombreuses personnes ont dû évacuer pendant la phase d’urgence, suivies par d’autres durant les premiers mois à cause de la contamination radioactive. De nombreuses autres personnes sont parties d’elles-mêmes pour se protéger ou protéger les enfants. Cinq ans plus tard, la plupart restent évacuées et ont du mal à imaginer leur avenir.

Le nombre total de personnes déplacées n’est pas bien connu. Cependant, selon les données officielles, environ 160 000 personnes ont fui les territoires contaminés. Cinq ans plus tard, le nombre de personnes déplacées est toujours de 100 000 environ alors que l’ordre d’évacuer n’a été levé que dans trois communes. Celles qui se sont réinstallées ailleurs ne sont plus comptées bien qu’elles souffrent encore.

Au-delà de ces chiffres, il y a de nombreux individus dont la vie a été fortement perturbée. Les catastrophes nucléaires majeures sont d’abord des catastrophes humaines qui conduisent au déplacement de nombreuses personnes qui perdent tout : le logement, la vie de famille, le lien social, jusqu’à leur avenir. L’évacuation génère de grandes difficultés et de la souffrance pour les populations affectées, mais elle était nécessaire. Les personnes qui n’ont pas été évacuées et qui vivent toujours en territoire contaminé s’inquiètent aussi beaucoup pour leur santé ; leur vie quotidienne est aussi fortement perturbée.

Pour définir le devenir des territoires évacués, les autorités japonaises les ont divisé en trois zones en fonction du débit de dose ambiant : les zones où l’exposition externe annuelle devrait dépasser vingt millisieverts (20 mSv) pendant cinq ans et là où elle dépasse 50 mSv actuellement sont classées en « zones de retour difficile ». L’ordre d’évacuation ne sera pas levé avant plusieurs années et la réinstallation des résidents est aidée. Les zones où l’exposition externe sera sûrement inférieure à 20 mSv par an sont classées en zones où l’ordre d’évacuer est prêt à être levé. Entre les deux, là où l’exposition externe est comprise entre 20 et 50 mSv par an, les résidents ne peuvent pas rentrer, mais la décontamination devrait pouvoir la faire passer sous la limite de 20 mSv par an.

La protection contre les radiations

Aussi bien la politique d’évacuation que celle de retour des populations est basée sur une interprétation laxiste des recommandations internationales de radioprotection qui ne sont pas très contraignantes. 20 mSv par an correspond à la valeur la plus haute des niveaux de référence introduits par la Commission internationale de protection radiologique (CIPR) pour ce qu’elle appelle les « situations existantes » qui incluent le post-accident. La CIPR recommande de baisser ce niveau à 1 mSv par an. Les autorités japonaises ont donc adopté cette valeur comme un objectif à long terme, sans calendrier d’application. Pour le moment, elles maintiennent un niveau de référence de 20 mSv par an qui est trop élevé pour nombre de Japonais.

En ce qui concerne la contamination de l’alimentation, la stratégie est complètement différente : les niveaux de contamination maximaux admissibles ont été fixés en dessous des recommandations internationales pour retrouver la confiance des consommateurs et soutenir l’agriculture dans les territoires contaminés.

Le contraste entre la protection contre l’exposition externe liée au rayonnement ambiant et l’exposition interne liée à l’alimentation est saisissant. Dans le premier cas, les autorités refusent de baisser les niveaux de référence qui sont au plus haut des recommandations internationales et dans l’autre, les niveaux maximum admissibles sont divisés par un facteur 5 après un an.

Une telle différence montre que le souci premier des autorités concerne les conséquences économiques de la catastrophe nucléaire. La diminution des niveaux dans l’alimentation avait pour but de rassurer les consommateurs qui évitent les produits de Fukushima. Inversement, l’indemnisation des personnes évacuées représente un lourd fardeau économique et les autorités n’envisagent rien d’autre que le retour des populations déplacées.

Afin d’obtenir l’assentiment des citoyens, les autorités répètent à l’envi que des cancers radio-induits n’apparaissent pas, ou s’ils apparaissent ils sont indétectables, en dessous d’une dose cumulée de 100 mSv, bien que les recommandations internationales soient basées sur l’hypothèse que le nombre de cancers et les effets héréditaires sont proportionnels à la dose reçue, sans seuil. Avec une limite à 20 mSv par an, 100 mSv cumulés peuvent être rapidement atteints.

Ainsi, les autorités japonaises ont changé leur politique et ont introduit une nouvelle façon de mesurer la dose. Les zones d’évacuation ont été définies à partir du débit de dose ambiant qui peut être mesuré simplement à l’aide de différents appareils, dont de simples radiamètres. Puis, pour estimer la dose annuelle, il est supposé que chaque individu passe en moyenne 8 heures par jour à l’extérieur et qu’à l’intérieur, l’exposition est réduite de 60%. Mais, pour le retour des populations, les autorités vont fournir des dosimètres individuels, appelés glass-badges au Japon, pour enregistrer les doses reçues par chacun, sans mentionner que ce type d’appareil donne une valeur globale 30 à 40% inférieure à l’autre méthode de mesure avec des radiamètres.

Cette nouvelle politique repose aussi sur un changement de paradigme : chacun devient responsable de sa propre protection contre les rayonnements ionisants. A l’inverse des travailleurs du nucléaire qui doivent être contrôlés, personne ne va vérifier que la population utilise bien ce dosimètre individuel. C’est particulièrement problématique pour les enfants qui sont plus sensibles aux radiations. Contrôler sa vie au quotidien, apprendre à minimiser la dose reçue, constituent des fardeaux qui ne sont pas acceptés, surtout quand il y a des enfants car ce n’est pas un avenir à leur proposer.

Trente ans après la catastrophe de Tchernobyl, les règles de radioprotection définies au niveau international ne sont pas adaptées aux personnes qui vivent dans les territoires contaminés. Elles sont particulièrement confuses pour les populations et difficiles à mettre en œuvre. Cela permet aux autorités de les adapter à leur propre avantage plutôt qu’à celui des population concernées. Les règles devraient être plus contraignantes en terme de limites, d’évolution temporelle et de mise en œuvre opérationnelle.

Contamination de l’alimentation

En ce qui concerne la contamination de l’alimentation, les autorités japonaises ont d’abord sous-estimé l’ampleur des problèmes et ont été fréquemment prises par surprise dans les premiers mois. Par conséquent, la confiance envers les autorités et le gouvernement s’est érodée et les populations préoccupées par la sécurité alimentaire ont reconsidéré leur relation à l’Etat et à l’alimentation.

Mais les citoyens japonais, les producteurs, les vendeurs et les consommateurs ont mesuré la radioactivité dans les aliments, forçant ainsi les autorités à introduire des contrôles systématiques. La situation s’est donc rapidement améliorée et, à l’exception des plantes sauvages, du gibier, des poissons et des potagers, la contamination de l’alimentation vendue sur les marchés reste faible. La contamination interne des enfants contrôlés par anthropogammamétrie est suffisamment faible pour considérer que l’exposition externe est le problème principal dans les territoires contaminés. Ce succès a un coût : de nombreux agriculteurs ne peuvent pas reprendre leurs activités et certaines productions traditionnelles pourraient disparaître.

Le cas japonais montre l’intérêt d’un processus ouvert dans lequel chacun peut contrôler la contamination et adapter son régime alimentaire à ses propres critères. Cependant, les consommateurs rechignent toujours à acheter des aliments en provenance des territoires contaminés. Les producteurs et les agriculteurs, éleveurs, pêcheurs, forestiers… en particulier souffrent encore cinq ans plus tard.

La politique gouvernementale s’est focalisée sur la sécurité alimentaire (anzen en japonais), sans se préoccuper de la dimension culturelle et du climat de confiance vis à vis des aliments (anshin, en japonais). Imposer des standards ne suffit pas à surmonter la défiance des consommateurs et le défi est de garantir la sécurité alimentaire et la tranquillité qui va avec.

Quel avenir pour les territoires évacués ?

Le gouvernement japonais a décidé de lever tous les ordres d’évacuation avant mars 2017 et d’arrêter les indemnisations avant mars 2018, sauf dans les zones dites de retour difficile. Même J-Village, un ancien centre d’entraînement de football transformé en base pour les travailleurs à la centrale de FDI, va être rendu aux sports avant les jeux olympiques de 2020.

Les autorités japonaises rêvent d’une catastrophe réversible et les recommandations internationales sur la gestion post-accidentelle se préoccupent surtout de retour à la normale. Avec une demi-vie de 30 ans, le césium-137 décroît trop lentement. Le gouvernement japonais a donc lancé un vaste chantier de décontamination aussi bien dans les territoires évacués que dans ceux qui n’ont pas été évacués, partout où l’exposition externe pourrait dépasser 1 mSv par an, à l’exception, une fois encore, des zones de retour difficile. Cela consiste à gratter la terre, couper les herbes, émonder les arbres et les buissons et laver les toits des habitations, les routes, trottoirs… dans les environs immédiats des zones de vie, transformant ainsi les villes et villages en oasis au milieu d’un vaste territoire contaminé. Pour les zones évacuées, les plans prévoient la décontamination de 24 800 ha et rien n’est prévu au-delà, dans les forêts et montagnes qui couvrent 70% de la province de Fukushima.

La décontamination n’est pas très efficace et engendre une grande quantité de déchets radioactifs pour lesquels les solutions envisagées sont des échecs à cause de l’opposition des populations. De fait, la gestion des déchets radioactifs est très complexe dans tous les pays qui en ont accumulé une quantité significative. Mais après un accident grave, c’est encore plus complexe et les volumes sont gigantesques. Dans la seule province de Fukushima, environ 20 millions de mètres cubes sont attendus et le centre d’entreposage prévu va couvrir une superficie de 16 km2. Pour le moment, les projets de stockage sont bloqués à Fukushima et dans les autres provinces, mais les autorités s’accrochent à leur approche autoritaire qui est un échec : Décider, Annoncer et Défendre (DAD). Pendant ce temps là, les déchets s’accumulent dans des sacs qui se détériorent rapidement.

La décontamination s’est révélée être très décevante alors que le niveau de dose ambiant n’a pas baissé de façon significative par rapport à ce que l’on a pu observer dans les forêts où aucun travaux n’ont eu lieu. Mais les autorités continuent à favoriser le retour des populations.

Les résidents sont réticents à rentrer

Jusqu’à présent, les ordres d’évacuation ont été levés dans des parties de Tamura et de Kawauchi en 2014, et à Naraha en 2015. Tous ces territoires sont dans les parties les moins contaminées de la zone d’évacuation de 20 km. Les recommandations à l’évacuation autour de nombreux points chauds répartis çà et là ont toutes été levées. Mais les habitants rechignent à rentrer et les territoires contaminés font face aux problèmes de dépopulation et de vieillissement.

La commune de Hirono, par exemple, qui est entre 20 et 30 km de la centrale de FDI a été incluse dans la zone dite de préparation à l’évacuation d’urgence en 2011. Les habitants peuvent rentrer, mais selon le dernier recensement de 2015, une grande partie des résidents est engagée dans les travaux à la centrale accidentée : la population masculine a augmenté de 2,3% depuis 2010 et la population féminine, au contraire, a baissé de 42,3%. A Minami-Soma, la population a baissé de 66% depuis l’accident et l’âge moyen des habitants a augmenté de 14 années, un niveau attendu pour 2025.

Un retour à la normale est impossible après un accident nucléaire de grande ampleur comme ceux de Tchernobyl et de Fukushima. Les principes directeurs des Nations Unies relatifs aux personnes déplacées à l’intérieur de leur pays enjoignent les autorités à associer pleinement ces personnes à la planification et à la gestion de leur retour et de leur réinstallation. Mais au Japon, cette participation est réduite à des « réunions d’explication » (seitsumeikai) à huis clos, sans la présence de médias, d’associations, ou d’experts, laissant ainsi les populations désarmées.

Les communautés ne voient pas la fin des difficultés auxquelles elles font face et en souffrent. Rester ou partir, rentrer ou se réinstaller sont autant de choix difficiles sans solution satisfaisante. Le nombre de personnes souffrant de troubles psychologiques, comme le stress post-traumatique ou la dépression, est plus élevé que la normale, aussi bien chez les personnes évacuées que chez les personnes non-évacuées. Le nombre de suicides liés à la triple catastrophe est plus élevé à Fukushima que dans les provinces de Miyagi et d’Iwate, sévèrement touchées par le tsunami.

Conclusions

Les conséquences de l’accident nucléaire sont toujours présentes et des réponses acceptables pour les populations sont indispensables. Les personnes affectées sont toujours en train de se battre pour s’en remettre. Elles continuent à faire face à de fortes inquiétudes relatives à leur santé, à la séparation de leur famille, aux ruptures dans leur vie et à la contamination de l’environnement sur de vastes territoires. Et comme une catastrophe nucléaire dure pendant des décennies, les populations ne voient pas la fin des difficultés auxquelles elles font face.

Après un tel accident, de nombreuses personnes ne croient plus en la parole des autorités et des experts qui n’ont pas réussi à les protéger. Mais les chemins vers la résilience requièrent une bonne coordination entre les autorités et les populations. Les solutions envisagées et expérimentées ne peuvent pas ignorer les besoins et demandes spécifiques des personnes concernées, ainsi que leurs suggestions. Cela implique de trouver aussi de nouvelle méthode de délibération et de prise de décision. Les solutions peuvent différer d’une famille à l’autre ou d’une communauté à l’autre. Comme il n’y a pas de bonne solution, chaque décision doit être évaluée et adaptée. En plus de la souffrance engendrée, un accident nucléaire remet en cause les fondements de la démocratie.

Les citoyens japonais ont fait montre d’initiative à propos de la mesure de la radioactivité. Une cartographie de la pollution radioactive a été effectuée partout et la surveillance des aliments a poussé les autorités, producteurs et vendeurs à renforcer leurs propres contrôles pour finalement conduire à une baisse significative de l’ingestion de radioéléments. Pourquoi un tel processus ouvert qui a fait ses preuves ne peut pas être mis en place pour décider de l’avenir des territoires contaminés et de leurs populations ?