Révision des plans d’urgence nucléaire

L’Autorité de Régulation Nucléaire, la NRA en anglais, est en train de revoir les plans d’urgence en cas d’accident. Une première révision a déjà eu lieu, mais elle continue en ce sens et a mis en place un groupe de travail sur le traitement médical des personnes qui en ont besoin afin de proposer de nouvelles lignes directrices aux élus locaux.

Jusqu’à présent, les plans d’urgence se focalisaient sur le traitement des personnes fortement irradiées après l’accident qui était survenu à Tôkaï-mura en 1999. Mais en 2011, ce sont les personnes malades qui ont été les plus en danger, faute de soins dans les lieux d’accueil. Le personnel médical va donc être déployé sur les lieux d’accueil.

Les personnes fortement irradiées seront envoyées vers le National Institute of Radiological Sciences à Chiba ou vers de grands hôpitaux universitaires. Les hôpitaux et cliniques de proximité accueilleront les malades peu contaminés voire pas du tout. Ils devront donc être équipés de matériel de détection et de décontamination des patients, ainsi que du matériel de protection du personnel médical.

Rappelons qu’au moment de l’évacuation à Fukushima plusieurs hôpitaux et cliniques ont refusé des patients par crainte de leur contamination. Ce ne devrait plus être le cas.

La NRA va d’abord travailler avec la province d’Aomori avant d’étendre ses prescriptions aux autres provinces concernées.

En ce qui concerne l’évacuation des populations, cela s’arrête à 30 km de la centrale dans les plans actuels. La NRA réfléchit aux recommandations pour les personnes vivant au-delà, car les évacuations ont eu lieu jusqu’à 45 km à Fukushima, avec une limite assez élevée. La NRA va demander à ces populations de rester à l’abri chez elles pendant la phase d’urgence. La détermination les zones concernées sera faite par simulation numérique, qui fut un échec en 2011. Par ailleurs, les rejets massifs avaient duré plus d’une dizaine de jours. Il est impossible de rester à l’abri si longtemps. Et la protection diminue rapidement avec le temps. Les prescriptions françaises limitent la mise à l’abri à une demi-journée car les enfants peuvent être à l’école et les parents séparés sur leur lieu de travail.

Les nouvelles lignes directrices sont soumises à l’avis du public pour une période d’un mois.

Evacuation : doses limites et normes

Dans sa publication n°109, la Commission internationale de protection radiologique (CIPR), recommande que, dans le contexte des plans d’urgence, les autorités nationales fixent des niveaux de référence à partir desquels il faut évacuer entre 20 et 100 millisieverts (mSv). Le Japon s’est vanté d’avoir choisi la valeur la plus basse de l’intervalle proposé pour fixer sa limite d’évacuation au début de la catastrophe de Fukushima.

Cette recommandation internationale ne concerne que la phase d’urgence. Cependant, en cas d’accident majeur, une contamination de l’environnement peut persister pendant une période prolongée se comptant en décennies, affectant ainsi durablement la vie des personnes concernées. La CIPR recommande que l’exposition à long terme aux contaminations résultant d’une situation d’urgence soit considérée comme une exposition à une « situation existante ».

La Commission ajoute qu’il n’y a pas « de frontières temporelles ou géographiques prédéfinies qui délimitent la transition d’une exposition à une situation d’urgence à une situation existante. En général, les niveaux de référence utilisés lors des situations d’urgence ne sont pas acceptables comme références à long terme car les niveaux d’exposition correspondant ne sont viables ni socialement, ni politiquement. Ainsi, les gouvernements et/ou les autorités compétentes doivent, à un certain moment, définir des niveaux de référence pour gérer l’exposition aux situations existantes, typiquement dans la partie basse de l’intervalle de 1 à 20 mSv/an recommandé par la Commission. »

Le Japon est en train de comprendre que la transition entre la situation d’urgence et la situation existante est complexe. Comment passer d’un intervalle d’exposition maximale autorisée situé entre 20 et 100 mSv à la partie basse de l’intervalle de 1 à 20 mSv ? Les radioéléments comme le césium décroissent lentement. Le débit de dose moyen n’a diminué que de 40% en moyenne la première année au Japon et les travaux de décontamination se sont révélés très décevants.

Dans sa publication n°111 dédiée aux conséquences à long terme d’un accident nucléaire majeur, la CIPR n’est pas très explicite : « les autorités nationales peuvent prendre en compte les circonstances et aussi profiter de l’agenda du programme de réhabilitation pour adopter des valeurs de référence intermédiaires qui conduisent à une amélioration progressive de la situation ».

Quel retour ?

Pour le moment, le Japon a adopté un retour à une limite de 1 mSv/an, mais sans aucun calendrier. La politique de retour actuelle dans les zones évacuées est toujours basée sur une limite annuelle de 20 mSv/an choisie au moment de l’évacuation. De nombreuses personnes ne souhaitent pas rentrer, surtout quand il y a de petits enfants. Mais si le Japon adoptait une limite de retour plus faible, les populations non évacuées ne comprendraient pas et se sentiraient abandonnées.

Aux Etats-Unis, la réglementation impose l’évacuation des populations quand l’exposition peut dépasser 20 mSv durant la première année, puis 5 mSv ou moins la seconde année. L’objectif à long terme est de garder une dose inférieure à 50 mSv sur 50 ans. Ces doses concernent l’exposition aux radioéléments déposés sur les sols et autres surfaces.

On ne mesure pas facilement la dose sur un an. Les autorités japonaises ont estimé qu’en moyenne, les personnes passent 8 heures par jour dehors et 16 heures par jour à l’intérieur où l’exposition serait réduite de 60%. Ainsi, 1 mSv par an correspond à 0,23 microsievert par heure quand on ajoute le bruit de fond naturel de 0,04 microsievert par heure. Cela peut être mesuré directement avec un radiamètre.

20 mSv se traduisent par une limite de 3,8 microsieverts par heure par la même méthode. C’est cette valeur qui a été utilisée pour l’évacuation. Et c’est encore elle qui est retenue pour le retour…

Un zonage complexe

Le gouvernement a divisé le pays en plusieurs zones :dans un rayon de 20 km autour de la centrale, tout le monde a été évacué, quelle que soit la contamination. Entre 20 et 30 km, les habitants ont d’abord été confinés, puis il leur a été recommandé de partir. Là où la pollution induit une exposition externe inférieure à 20 mSv/an, les habitants sont invités à rentrer après avoir effectué des travaux de décontamination. Dans les faits, ils ne sont pas tous rentrés, loin de là.

Dans un rayon de 20 km, le gouvernement a désigné les zones où la contamination externe est inférieure à 20 millisieverts par an, en zones de préparation au retour. Il les décontamine en priorité et tente d’y rétablir les services pour permettre le retour des populations. Là encore, dans les deux communes où il y a eu levée de l’ordre d’évacuer, le taux de retour est faible.

Au-delà des 20 km, si le débit de dose ambiant est supérieur à 3,8 microsieverts par heure, et donc l’exposition annuelle est supérieure à 20 millisieverts, il y a eu ordre d’évacuer, comme nous l’avons déjà mentionné. Les territoires concernés ont été subdivisés en deux sous zones, en fonction de la pollution des sols. Là où l’exposition externe peut dépasser 50 millisieverts par an, il s’agit d’une « zone de retour difficile ».

Cette zone la plus contaminée couvre 337 km2 sur 7 communes. 24 000 habitants y habitaient. Tout autour de la centrale de Fukushima daï-ichi, dans les communes de Futaba et d’Ôkuma, le gouvernement veut installer un centre d’entreposage des déchets radioactifs sur 16 km2. Il n’y aura donc pas de retour possible.

Enfin, là où l’exposition est comprise entre un et vingt millisieverts par an, au-delà des 20 km, il n’y a pas eu d’ordre d’évacuer, même si de nombreuses personnes sont parties d’elles-même. En revanche, il y a décontamination à la charge des communes. Plusieurs provinces sont concernées.

La dernière carte officielle des zones évacuées est ici en anglais.

Que s’est-il passé à Fukushima ?

Résumé des évènements, ACRO.eu.org.

L’accident de fusion du cœur est le plus craint par l’industrie nucléaire. Il y en a eu trois simultanément à la centrale de Fukushima daï-ichi en mars 2011. Comment en est-on arrivé là ?

Les combustibles nucléaires usés dégagent de la chaleur, beaucoup de chaleur et doivent être continuellement refroidis. Après le tremblement de terre d’une magnitude exceptionnelle et le tsunami qui ont frappé le Nord Est du Japon le 11 mars 2011, il y eu perte de l’alimentation électrique et de l’alimentation en eau. Les combustibles des trois réacteurs en fonctionnement ce jour là n’ont pas pu être refroidis et ont fondu. Ils ont percé leur cuve et se seraient partiellement écoulés au niveau du radier en béton. Le dégagement de vapeur a fait augmenter la pression et a endommagé la cuve et l’enceinte de confinement. Il y a eu de forts rejets radioactifs lors de la dépressurisation des réacteurs et des fuites non contrôlées. Des explosions hydrogène ont détruit les bâtiments réacteurs.

Contrairement aux cœurs des réacteurs, les piscines d’entreposage des combustibles usés ne sont pas confinées. En cas de fusion, les conséquences sont beaucoup plus graves. C’est pourquoi les piscines ont été à l’origine d’une grosse frayeur. Une réplique sismique aurait pu les fissurer et rendre impossible le refroidissement. En cas d’incendie ou de relargage de grande ampleur, les employés n’auraient pas pu
accéder au site pour tenter de contrôler les réacteurs. Heureusement, cela n’a pas eu lieu.

Dans de telles circonstances, il convient de saluer le courage des employés de la centrale qui ont fait le maximum pour éviter le pire dans une situation de désastre. Outre les problèmes personnels qui devaient les frapper dans ces circonstances, les personnels ont pris des risques. De plus, les conditions matérielles dans lesquelles ils sont intervenus au tout début étaient déplorables : deux repas par jour, pas de couchage correct, stress…

Fin décembre 2014, 40 000 travailleurs étaient passés sur le site de la centrale. Ils sont de l’ordre de 7 000 par jour actuellement, avec une très forte majorité de sous-traitants. Dans les premiers jours, ils n’avaient pas de dosimètre individuel. Seul le chef d’équipe en avait et il n’était pas forcément le plus exposé. Il a fallu un scandale médiatique pour que d’autres centrales en envoient.

Tout est allé très vite : pour le réacteur n°1, il y a eu fusion complète du cœur, rejets radioactifs massifs et explosion hydrogène en moins de 24 heures. La journée la plus inquiétante a été le mardi 15 mars. Selon le premier ministre de l’époque, TEPCo voulait évacuer la centrale, ce que la compagnie dément. Cela aurait entraîné une catastrophe d’une ampleur beaucoup plus grande.

L’exploitant a longtemps estimé que 70% du combustible du réacteur n°1 était endommagé. Ce chiffre était de 33 et 25% pour les réacteurs n°2 et 3. Il a fallu attendre le mois de mai 2011 pour que TEPCo, l’exploitant, finisse par admettre qu’il y avait eu la fusion des trois cœurs. Ni les autorités japonaises, ni les organismes d’expertise internationaux comme l’AIEA n’ont contredit la compagnie.

Pour refroidir les combustibles TEPCo a versé de l’eau, beaucoup d’eau, par divers moyens. Rendue très radioactive au contact du « corium », le cœur fondu, elle s’est accumulée dans les sous-sols des réacteurs où elle a fini par déborder en mer en avril 2011. La compagnie était face à un dilemme : si elle arrêtait de verser de l’eau, la fusion risquait de reprendre, accompagnée de rejets radioactifs et si elle continuait, cela fuyait vers l’océan. La compagnie a donc pompé l’eau des sous-sols après avoir colmaté la fuite, mais le compte n’y est pas. Elle doit pomper 400 m3 d’eau contaminée en plus de ce qu’elle injecte à cause des infiltrations de la nappe phréatique. Presque quatre ans plus tard, l’eau contaminée, qui continue à s’accumuler, reste un problème majeur. TEPCo a tenté plusieurs solutions pour réduire les infiltrations et les fuites en mer, sans grand succès pour le moment. Le stock est gigantesque, de l’ordre de 400 000 m3, que la compagnie tente de décontaminer partiellement pour pouvoir le rejeter en mer.

Des rejets massifs dans l’environnement

Ces évènements ont entraîné la dispersion de gaz et particules radioactifs qui ont contaminé la centrale et une partie du Japon. Les hommes ne peuvent pas travailler dans les réacteurs où il y a eu une fusion du cœur car le débit de dose y est trop élevé. Sur le site de la centrale, il faut des équipements de protection spécifiques. Enfin, la population a été évacuée dans un rayon de 20 km autour de la centrale et jusqu’à 45 km sous les rejets. Mais, 80% de la radioactivité est allée vers l’océan.

Les populations riveraines ont été évacuées, d’abord dans un rayon de 3 km, puis 10 et enfin 20 km en fonction de l’évolution. Et cela dans des conditions extrêmement difficiles, avec plusieurs évacuations successives ou sous les retombées radioactives. Elles ont d’abord été confinées entre 20 et 30 km, puis invitées à partir. Des ordres d’évacuation tardifs ont entraîné le déplacement de populations supplémentaires jusqu’en septembre 2011 pour certains points chauds. Le seuil fixé par les autorités, de 20 mSv/an pour l’irradiation externe, correspond à la limite des travailleurs du nucléaire en France et est appliquée aux enfants. C’est inacceptable pour de nombreuses familles et celles qui en ont les moyens ont fui par elle même, sans indemnisation.

L’évacuation d’urgence des personnes vulnérables a été la plus dramatique entraînant de nombreux décès. Ce fut le cas, par exemple pour l’hôpital de Futaba où 50 patients sont décédés durant les premiers jours.

Le gouvernement japonais rêve que ce soit une catastrophe réversible avec un retour des populations. Il a engagé un immense chantier de décontamination de larges portions de territoires. Mais pour le moment, il n’existe aucune technique efficace ni de lieu d’entreposage des déchets radioactifs générés. La limite de dose pour le retour reste fixée à 20 mSv/an, ce qui est inacceptable. Beaucoup ont décidé de ne pas rentrer, surtout quand il y a de jeunes enfants.

Internet et les réseaux sociaux ont joué un rôle très important pour répondre à la quête d’informations. De nombreuses associations locales, souvent intitulées « Sauvons nos enfants », ont aussi été créées dans tout le pays. Elles ont d’abord permis d’échanger sur les problèmes liés à la radioactivité, les conflits qui en résultaient dans la famille, les mesures à prendre pour protéger les enfants et faire pression sur les élus locaux pour décontaminer les écoles, refuser les débris du tsunami, contrôler les repas servis à la cantine, et, à Fukushima, demander un élargissement de l’évacuation, au moins pour les enfants et les femmes enceintes.

L’accès à la mesure de la radioactivité a été un des grands enjeux pour les populations. L’ACRO, laboratoire associatif français créé après la catastrophe de Tchernobyl et basé à Hérouville St Clair, s’est fortement investi pour venir en aide aux populations japonaises. Cela s’est traduit par l’analyse de presque 600 échantillons les plus variés en provenance du Japon et à la création d’un laboratoire de mesure sur place.

 

Fukushima 3 ans après : le Japon peine à sortir la tête de l’eau

ACRO.eu.org

Le gouvernement japonais s’apprête, pour la première fois, à lever l’ordre d’évacuer dans le hameau de Miyakoji à Tamura à partir du 1er avril 2014. Il y avait 358 âmes (117 familles) avant la catastrophe et les travaux de décontamination sont officiellement terminés depuis juin 2013. Les habitants peuvent rentrer pour réparer leur maison, et même dormir sur place s’ils le souhaitent.

Cependant, la décontamination n’a eu lieu qu’à proximité des habitations et lieux de vie. Dès que l’on s’éloigne un peu de ces îlots où le gouvernement souhaite que les populations reviennent s’installer, les niveaux de radioactivité restent élevés. Le gouvernement a pourtant dépensé des sommes folles à cette fin. Dans les territoires évacués, ce sont les majors du BTP, sans aucune expérience spécifique, qui ont remporté les marchés et qui sous-traitent le travail. Au plus bas du mille-feuilles de la sous-traitance, les salaires ont été ponctionnés à chaque niveau et les conditions de travail sont souvent déplorables. Outre l’embauche de SDF qui a défrayé la chronique, le ministère du travail a relevé des infractions à la législation du travail dans 40% des cas.

La pénurie de main d’œuvre n’arrange pas les choses. Il n’y a pas de solution pour les déchets radioactifs engendrés qui s’accumulent partout dans des sacs en plastique en attendant mieux. Des entreprises ont été prises sur le fait alors qu’elles rejetaient des déchets dans les rivières ou un peu plus loin dans la forêt.

Cela étant, même en travaillant correctement, force est de constater que, comme autour de Tchernobyl, la décontamination à grande ampleur est simplement impossible. Il y a 70% de montagne et de forêt dans la province de Fukushima.

Les habitants sont partagés quant à leur retour à Miyakoji. Certains espèrent que les entreprises du bâtiment seront moins hésitantes à venir y travailler. D’autres sont contents pour l’agriculture : trois familles ont repris les cultures et espèrent que cette décision leur permettra de lutter contre les « rumeurs néfastes ».

D’autres, surtout avec des enfants, demandent une décontamination plus poussée. Lors d’un retour en famille, un habitant a expliqué que ses enfants sont allés jouer dans des zones non décontaminées, sans le savoir. Il demande donc que les parents soient consultés et leur point de vue pris en compte avant de lever l’ordre d’évacuer. En vain. Sa décision est prise, il ne rentrera pas.

L’expérience conduite dans ce hameau aura valeur de test. Six autres communes devraient suivre cette année.

A Hirono, situé à une trentaine de kilomètre de la centrale, les habitants ont d’abord été confinés avant d’être encouragés à partir. Le conseil à l’évacuation a été levé 6 mois plus tard et l’indemnisation s’est arrêtée au bout d’un an, en août 2012. Pourtant peu d’habitants sont rentrés. La population de plus de 5 000 personnes avant le 11 mars 2011, est actuellement de 1 352. L’économie locale ne repart pas. De nombreux magasins, restaurants restent fermés. En revanche, environ 2 500 travailleurs à la centrale de Fukushima daï-ichi y résident dans des dortoirs, hôtels et autres hébergements. La municipalité a donc pour projet de développer l’accueil des travailleurs. Le retour ne sera, pour le moment, autorisé que dans la partie « la moins contaminée » des territoires évacués, où l’exposition externe est inférieure à 20 millisieverts par an. Cette même limite avait été fixée pour délimiter les zones où il a été ordonné d’évacuer en avril 2011. En temps normal, la limite pour les populations est à 1 mSv/an pour l’ensemble des voies d’exposition. La valeur de 20 mSv/an en moyenne est celle pour les employés qui interviennent en zone contrôlée dans l’industrie nucléaire.

En cas d’urgence, la CIPR, qui établit les recommandations internationales en matière de radioprotection, écrit, dans sa publication 109, que le niveau de référence doit être fixé entre 20 et 100 mSv, au total ou par an. Les autorités japonaises, qui ont retenu la limite de 20 mSv/an pour déclencher l’évacuation des populations, se sont vantées d’avoir adopté la limite basse de la fourchette recommandée par la CIPR. Pourtant, le 22 avril 2011, lorsque les autorités ont ordonné l’évacuation des zones contaminées à plus de 20 mSv/an situées au-delà des 20 km, on n’était déjà plus dans la phase d’urgence.

Pour le retour, on est face à ce que la CIPR appelle une situation d’exposition existante. Il faut donc se référer à sa publication 111 qui recommande que les niveaux de référence soient fixés dans la limite basse de l’intervalle 1 – 20 mSv/an. L’ARN, l’autorité de sûreté nucléaire japonaise, dans son avis, a ajouté qu’il s’agissait d’un objectif à long terme, tout en se gardant bien de donner un calendrier.

Quand le gouvernement se défausse sur les populations

L’idée des autorités, qui n’ont pas réussi à faire baisser de façon significative les risques d’irradiation, malgré d’importantes dépenses pour tenter de décontaminer, est donc de distribuer des dosimètres et radiamètres afin que les habitants adaptent leur mode de vie de façon à réduire la dose externe reçue. Elles espèrent ainsi que les habitants arriveront à être à des niveaux proches de 1 mSv/an. En ce qui concerne les habitants qui n’ont jamais été évacués, mais qui vivent en territoire contaminé, la situation est moins claire. Ou pour ceux qui sont partis d’eux-mêmes, sans aucun soutien. Le gouvernement va-t-il distribuer les mêmes appareils de mesure ? La NRA recommande de ne pas les oublier, sans pour autant proposer le même programme.

Le gouvernement, qui a un devoir régalien de protéger les populations, se décharge ainsi de sa responsabilité. C’est malheureusement inévitable après une catastrophe nucléaire. Mais si les populations doivent prendre en charge leur radioprotection, elles doivent être aidées et soutenues, comme le rappelle la NRA. Et surtout, elles doivent pouvoir participer au processus de décision, tant au niveau individuel que collectif. Il ne doit avoir aucune discrimination entre les personnes qui décident de rentrer et celles qui décident de refaire leur vie ailleurs. L’avis de la NRA reconnaît ce droit à choisir, ce qui ne semblait pas être le cas du gouvernement qui envisageait de donner plus d’indemnités à ceux qui rentrent. Les conditions du retour doivent aussi être débattues démocratiquement.

Dans les faits, ce sont surtout les personnes âgées qui veulent retourner chez elles, alors que les familles avec enfants évitent de le faire dans la mesure du possible. Cela signifie une nouvelle organisation collective, car toute la vie sur place va s’en trouver affectée pendant longtemps.

Comme le gouvernement a refusé d’abaisser la limite d’évacuation, il ne peut pas choisir une limite plus basse maintenant pour le retour, car les personnes non évacuées ne comprendraient pas ! Il n’est plus possible de leur demander de partir sans justifier le fait d’avoir attendu 3 ans. Bref, le gouvernement avait parié sur une décontamination efficace et il est donc coincé maintenant. Les recommandations de la CIPR sont difficilement applicables, à cause de la mauvaise articulation entre la phase d’urgence et la phase post-accidentelle. Elles supposent que l’on peut faire baisser significativement la pollution radioactive.

Il y a d’autres zones où la contamination entraînerait une exposition comprise entre 20 et 50 mSv/an. Le gouvernement espère que les travaux de décontamination permettront de rabaisser les doses correspondantes sous la limite de 20 mSv pour permettre le retour des populations. Les zones où l’exposition externe dépasse les 50 mSv/an, sont pudiquement classées en zone de retour « difficile ». L’accès y est interdit.

Impact sanitaire

La population a complètement perdu confiance dans la parole des autorités. Les dernières statistiques sur les cancers de la thyroïde chez les enfants inquiètent. Il y a 75 cas diagnostiqués, dont 33 confirmés après intervention chirurgicale, sur 254 000 enfants contrôlés. Au total, 375 000 enfants ont droit à une échographie de la thyroïde pour dépistage. Il y a déjà beaucoup plus de cas de cancer de la thyroïde que ce à quoi on s’attendait. Les autorités maintiennent qu’elles ne pensent pas que ce soit lié à la catastrophe nucléaire, avec toujours le même argument : à Tchernobyl, l’apparition des cancers est apparue 4 à 5 ans après la catastrophe. Mais il n’y avait pas eu un tel dépistage systématique et la découverte des cancers y a été plus tardive.

Personne ne croit ces affirmations qui se veulent rassurantes. Et si ce n’est pas la catastrophe nucléaire qui est en cause, pourquoi le gouvernement n’étend-il pas le dépistage à tout le pays ?

Trois ans après la triple catastrophe, il y a encore 267 000 réfugiés, dont 100 000 vivent dans des logements préfabriqués. Les autorités régionales de Fukushima recensent encore 136 000 réfugiés dont la vie reste difficile. De nombreuses familles sont disloquées. Quand elles vivaient à plusieurs générations sous un même toit, elles n’ont pas trouvé à se reloger ensemble. La recherche d’un nouvel emploi a aussi conduit à des séparations. Les personnes les plus fragiles payent un lourd tribut : le nombre de décès officiellement liés à l’évacuation à Fukushima est maintenant de 1 656. C’est beaucoup comparé aux deux autres provinces touchées par le tsunami : l’évacuation des côtes a entraîné 434 décès à Iwaté et 879 à Miyagi. 90% des personnes décédées à cause du stress et des mauvaises conditions de vie avaient plus de 66 ans.

La reconnaissance officielle du lien avec l’évacuation intervient quand la famille réclame une indemnisation, après validation par une commission ad-hoc. Parmi les causes de décès prématuré, il y a le manque de soin, le suicide, l’isolement… Cette procédure avait été mise en place après le séisme de 2004 à Niigata. A l’époque, il n’y a plus eu de décès post-catastrophe après un mois. Avec la catastrophe nucléaire, cela continue après presque trois années. A titre de comparaison, le séisme et tsunami ont provoqué 1 607 décès ou disparus à Fukushima et environ 18 500 sur tout le Japon.

Les populations vivant dans les territoires contaminés s’organisent pour survivre. On fait venir la nourriture de loin, on mesure la radioactivité, on fait contrôler la thyroïde par des laboratoires indépendants nouvellement créés… Le laboratoire Chikurin que l’ACRO a soutenu est bien parti. La demande d’analyse ne diminue pas.

Il a contrôlé récemment des vêtements et a trouvé un T-shirt de Fukushima avec 65 Bq/kg en césium après lavage. Il y avait 93 Bq/kg dans des vêtements de sport, toujours après lavage. La demande pour les analyses d’urine reste forte.

TEPCo mauvais payeur

TEPCo rechigne toujours à indemniser les réfugiés car cela devrait lui coûter 4 900 milliards de yens (35 milliards d’euros). Il s’agit probablement d’une estimation optimiste car la compagnie ne maîtrise pas le calendrier de retour des populations. Outre les indemnisations liées au stress à hauteur de 100 000 yens par personne et par mois (715 euros), elle compense aussi la perte de revenu qu’elle veut arrêter à partir de février 2015, sous le prétexte que le marché de l’emploi s’est amélioré. Cela va à l’encontre des instructions du comité gouvernemental qui stipule que TEPCo doit payer aussi longtemps que les revenus restent inférieurs à leur niveau d’avant la catastrophe.

Quant à ses propres employés qui ont retrouvé à se loger, elle a suspendu les indemnités liées au stress reçues par tous les membres de la famille et a même réclamé le remboursement de celles déjà versées ! Ainsi, une famille avec deux enfants, qui vivait dans une zone maintenant classée en « retour difficile », a eu droit, comme les autres habitants de ces régions, de demander une somme forfaitaire correspondant à 5 années d’indemnisation à partir de juin 2002 afin de les aider à refaire leur vie. Elle a reçu 24 millions de yens. Puis TEPCo a envoyé une demande de remboursement de plus de 30 millions de yens (214 000 euros) sous le prétexte que cette famille avait trouvé à se reloger à partir de l’été 2011. Elle n’est donc plus considérée comme « évacuée ». Les autres résidents non employés par TEPCo, originaires des mêmes zones, n’ont pas reçu de demande remboursement. Pourtant, les familles des travailleurs de TEPCo souffrent autant que les autres. Elles ont des frais similaires pour racheter ce qui a été abandonné lors de l’évacuation : meubles, vêtements…

Au 31 décembre 2013, ils étaient 31 383 travailleurs à être passés sur le site de la centrale de Fukushima daï-ichi. Une grande majorité sont des sous-traitants : 800 compagnies y interviennent. Les nombreux niveaux de sous-traitance, les mauvaises payes, les conditions de travail très difficiles, font qu’il est difficile de trouver une main d’œuvre qualifiée et motivée. Avec les nombreux chantiers de décontamination, 50 000 travailleurs sont concernés. Il y a 25% plus d’offres d’emploi que de demandes à Fukushima. La pègre japonaise en profite parfois pour le recouvrement de dettes : les victimes sont forcées de travailler à la centrale ou dans la décontamination et une partie du salaire est confisqué.

L’eau reste le cauchemar de TEPCo

A la centrale de Fukushima daï-ichi, trois ans après la fusion de trois cœurs de réacteur nucléaire, l’accident le plus grave, l’eau reste le principal cauchemar de TEPCo. Elle doit arroser continuellement les combustibles fondus pour éviter qu’ils ne se remettent à chauffer et dispersent des gaz et aérosols radioactifs.

L’eau de refroidissement, après s’être fortement contaminée au contact des combustibles, s’écoule de la cuve et de l’enceinte de confinement, percées, dans les sous-sols inondés. Elle rejoint ensuite les sous-sols des bâtiments réacteur, turbine et toutes les galeries souterraines.

TEPCo avait creusé la falaise pour mettre ses réacteurs au niveau de la mer. Cela lui a été fatal. Les sous-sols sont sur le passage des écoulements souterrains. Avant la catastrophe, la compagnie devait pomper 1 000 m3 d’eau souterraine par jour pour éviter les infiltrations. Maintenant, 400 m3 pénètrent chaque jour dans les sous-sols et se mélangent à l’eau contaminée. TEPCo doit pomper cette eau et la mettre dans des cuves pour éviter qu’elle ne se déverse directement en mer. Les cuves s’accumulent et la place vient à manquer. Les 600 autres mètres cube quotidiens s’écoulent en mer. TEPCo estime, à la louche, que la moitié se contamine au passage. Et c’est comme cela depuis les premiers jours de la catastrophe, même s’il a fallu attendre l’été 2013 pour que la compagnie et les autorités japonaises admettent l’évidence.

Par conséquence, la contamination de l’eau des nappes phréatiques atteint des records : jusqu’à 3,1 millions de becquerels par litre en bêta total dans le puits 1-16. Ces données sont récentes car TEPCo se trompait depuis le début sur la mesure de la radioactivité quand la contamination s’élevait : ses détecteurs saturaient et sous-estimaient la pollution ! Elle a découvert l’erreur de débutant durant l’été 2013 mais ne l’a rendue publique qu’au tout début 2014. L’autorité de régulation nucléaire (ARN) a tancé la compagnie car les résultats de mesure sont à la base de la prise de décision. De telles erreurs sont simplement inadmissibles.

Du côté des cuves, l’inquiétude demeure : 750 d’entre elles, construites à la va-vite avec des joints bon marché – la compagnie rogne sur tous les budgets car elle est en faillite – ne tiendront pas longtemps. Durant l’été 2013, l’une d’entre elle a fui pendant un mois avant que TEPCo ne s’en rende compte. Elle a perdu 300 m3 d’eau très fortement contaminée qui a pollué les sols, la nappe phréatique et atteint l’océan.

Un muret de 30 cm entourait la dalle sur laquelle repose les cuves afin de retenir les fuites éventuelles. Mais comme l’eau de pluie s’y accumulait, les vannes d’écoulement étaient maintenues ouvertes. Cela ne servait donc à rien !

Depuis, toutes les vannes ont été fermées, les contrôles renforcés, l’eau de pluie accumulée est contrôlée avant d’être rejetée. En cas de dépassement des limites, elle est stockée. Ces nouvelles mesures n’ont pas empêché une nouvelle fuite en février 2014. 100 m3 d’eau fortement contaminée ont débordé.

L’eau contaminée est allée dans une cuve déjà pleine, qui a débordé, au lieu d’aller dans la cuve à remplir. Trois vannes de transfert, qui auraient dû être fermées, étaient ouvertes. La jauge de la cuve à remplir ne montrait aucune arrivée d’eau. Et une alarme a été ignorée. Il a fallu 9 heures, suite à cette accumulation d’erreurs humaines, pour découvrir la fuite.

Les cuves continuent d’être construites au rythme d’une tous les deux jours. Outre le manque de place, la radioactivité bêta induit un rayonnement X qui peut entraîner une multiplication par 8 du débit de dose par endroits. Il n’était pas pris en compte avant que TEPCo ne se fasse rappeler à l’ordre par l’Autorité de Régulation Nucléaire.

TEPCo est à la peine avec sa nouvelle station de traitement des eaux contaminées ALPS, supposée retirer 62 radioéléments et résoudre ses problèmes. L’unité, initialement prévue pour septembre 2012, est toujours en cours de test. Elle devrait avoir une performance de 750 m3 par jour, mais la réalité est plus proche de 560 m3 par jour à cause des nombreux arrêts de maintenance et de contrôle. Elle génère aussi d’énormes quantités de déchets radioactifs pour lesquels il n’y a pas de solution.

Elle ne retire pas le tritium. Les 400 000 tonnes (ou m3) d’eau contaminée dans les cuves contiennent 817 TBq (817 000 milliards de becquerels) de tritium. Il y aurait aussi 58 TBq dans les sous-sols des bâtiments réacteur et turbine. Cela fait donc un total de 875 TBq. Comme l’autorisation de rejet annuelle pour la centrale avec 6 réacteurs est de 22 TBq, le stock de tritium représente donc 40 années de rejets au maximum autorisé. Même si la station de traitement ALPS devait marcher, TEPCo devra revoir à la hausse ses autorisations de rejet si elle veut se débarrasser de l’eau traitée dans l’océan. Ce n’est pas gagné.

Les travaux de démantèlement avancent pour le réacteur n°4 où des êtres humains peuvent y travailler. Ce ne sera pas le cas pour les trois autres réacteurs où il y a eu une fusion du cœur. Les risques d’irradiation y sont trop élevés. Le retrait des combustibles de la piscine va bon train et devrait être terminé cette année, à l’exception de 3 assemblages endommagés bien avant la catastrophe. TEPCo ne sait pas comment s’y prendre. Dans la piscine du réacteur n°1, ce sont 70 assemblages sur 292 qui sont endommagés, soit presque le quart.

Les deux autres réacteurs non accidentés de la centrale, les n° 5 et 6, ont été finalement mis à l’arrêt définitif par TEPCo, sur ordre du premier ministre. Quant aux 4 réacteurs de la centrale de Fukushima daï-ni, située à 12 km plus au Sud, leur sort n’est pas encore officiellement fixé, bien qu’ils ne redémarreront jamais. Les autorités locales ont été claires à ce sujet.

Toujours zéro réacteur en fonctionnement

C’est un secret de polichinelle : une partie importante des 48 réacteurs nucléaires restant ne redémarrera jamais, même si aucune autre compagnie ne s’est encore résignée à décider l’arrêt définitif. Un nouveau référentiel de sûreté est en place depuis le 8 juillet 2013 et il n’y a eu que 17 demandes d’autorisation de redémarrage pour le moment. Plusieurs se sont déjà fait retoquer. Les autres sont toujours à l’instruction. Les investissements pour les remettre aux nouvelles normes sont massifs. Le quotidien Asahi est arrivé à la somme de 1 620 milliards de yens (12 milliards d’euros).

Il n’y a pas que les réacteurs qui posent problème : les nouvelles règles imposent un plan d’évacuation pour toute la population dans un rayon de 30 km. De nombreuses communes ne sont pas prêtes. En attendant, tout le parc japonais, qui produisait 30% de l’électricité du pays, est arrêté sans que personne ne puisse donner de date de redémarrage.

La catastrophe vient à peine de commencer. Le Japon n’est pas près de sortir la tête de l’eau. L’ACRO, qui suit au jour le jour les évènements sur son site Internet, peut en témoigner : il ne s’est pas encore passé un jour sans que la presse japonaise ne parle de l’accident nucléaire et de ses conséquences. Peu de sujets de société peuvent se targuer d’un tel impact. Des citoyens ont dû prendre les choses en main. En s’emparant de la mesure de la radioactivité, ils ont obligé les autorités et les producteurs à s’y mettre aussi et ont généralisé les contrôles. Les cartes de la pollution sont maintenant bien établies et il n’y a plus de scandale alimentaire dû à la vente d’aliments dépassant les normes. En revanche, le processus décisionnel est toujours verrouillé. Il est indispensable de démocratiser les choix relatifs à la protection des populations.

TEPCo, quant à elle, a prétendu avoir tiré les leçons de la catastrophe et amélioré sa culture de sûreté. Elle se targue d’être à nouveau en mesure d’exploiter des réacteurs nucléaires à sa centrale de Kashiwazaki-Kariwa (Niigata). Celle-là même qui avait été fortement secouée en 2007. Pourtant, les erreurs grossières sur la mesure de la radioactivité ou sur la gestion de l’eau contaminée à Fukushima montrent que c’est loin d’être cas. Personne n’a songé à lui interdire d’exploiter du nucléaire, comme on retire le permis à un chauffard.

Le nucléaire déclinant au pays du soleil levant

ACRO.eu.org

Le 15 septembre 2013, à peine plus de deux ans et demi après le déclenchement de la catastrophe de Fukushima, le Japon va se retrouver à nouveau sans aucun réacteur nucléaire en fonctionnement. La dernière fois, c’était le 5 mai 2012. Personne ne peut dire jusqu’à quand cette situation va perdurer. Un dossier de demande de redémarrage a été déposé pour 12 réacteurs et 5 ont déjà été rejetés. Il ne reste que 7 réacteurs en course… sur 50. Cela ne fait pas beaucoup. Comment en est-on arrivé là ?Avant la catastrophe de Fukushima, le Japon comptait 54 réacteurs nucléaires de production qui fournissaient environ 30% de l’électricité du pays. 10% venaient des énergies renouvelables, essentiellement de l’hydraulique, et le reste des énergies fossiles.

Le séisme du 11 mars 2011, a entraîné l’arrêt de 14 réacteurs, dont 4 ont été complètement détruits. Le Japon ne compte plus que 50 réacteurs officiellement. En mai 2011, le premier ministre de l’époque a demandé la fermeture de la centrale de Hamaoka, proche d’une faille sismique. En cas d’accident, ce sont les principales voies de communication entre l’Est et l’Ouest du pays qui auraient été coupées. Puis, les autres réacteurs ont été arrêtés normalement, les uns après les autres, après 13 mois d’exploitation.

Sans énergie nucléaire au printemps 2012, la question était à l’époque de savoir si le pays pourrait passer l’été, quand la demande est la plus forte à cause de la climatisation. Le gouvernement a pensé qu’avec des stress-tests demandés aux exploitants, il n’y aurait pas de problème pour redémarrer les réacteurs. Ce n’était qu’une affaire de quelques mois. Mais c’était sans compter sur la population et les plus grandes manifestations qu’a connues le pays depuis les années 70.

Le gouvernement est passé en force et a autorisé, en juillet 2012, le redémarrage de deux réacteurs de la centrale d’Ôï, dans le Kansaï, région où le nucléaire compte pour 40% de l’électricité consommée. Il n’a pas pu en redémarrer plus, au grand dam des exploitants. Et il s’est finalement avéré que le Japon aurait pu se passer de ces deux réacteurs sans coupure. Ce sont eux qui sont à nouveau arrêtés en septembre 2013, après 13 mois de fonctionnement.

Entre-temps, le gouvernement a mis en place une nouvelle autorité de sûreté nucléaire, indépendante, qui est entrée en fonction en septembre 2012. Cette Agence de Régulation Nucléaire (NRA en anglais) se distingue de son prédécesseur, la NISA, complètement inféodée au ministère de l’industrie et à l’industrie nucléaire et qui a été discréditée par la catastrophe de Fukushima.

Cette nouvelle agence s’est rapidement attelée à la tâche de rédiger un nouveau référentiel de sûreté, qui a finalement été adopté le 8 juillet 2013. Elle prétend qu’il s’agit des règles les plus strictes au monde… qui ne sont respectées par aucun réacteur japonais !

Il y a dix compagnies d’électricité au Japon, qui se sont partagées le territoire avec un monopole dans leur zone. Neuf d’entre elles exploitent, ou plutôt exploitaient, des centrales nucléaires. Elles sont toutes dans le rouge, sauf deux. Les deux compagnies qui s’en sortent sont celles qui n’ont pas ou peu de nucléaire. Les autres doivent payer le maintien de leur parc nucléaire, les emprunts et la production d’électricité de substitution. Elles payent donc une partie de la production presque deux fois et ne la vendent qu’une fois.

Elles sont donc pressées de relancer leurs réacteurs, les bénéfices primant sur la sûreté. Mais ce n’est pas si facile. Contrairement à l’Europe où, tous les dix ans, les exploitants du nucléaire doivent investir dans leurs centrales pour les mettre en conformité avec les dernières exigences, au Japon, tout comme aux Etats-Unis, les normes de sûreté qui s’appliquaient sont celles en cours au moment de la mise en service et cela, pour toute la durée de vie de la centrale.

Pour les réacteurs les plus vieux, le fossé est si grand qu’il ne sera pas possible de les remettre aux nouvelles normes. Il y a, par exemple, 13 réacteurs avec des câbles électriques inflammables. C’était toléré avant Fukushima, c’est interdit maintenant. Et comme il y a des milliers de kilomètres de câbles dans un réacteur, il est peu vraisemblable qu’il soit économiquement viable de les changer.

Il y a aussi deux sortes de réacteurs au Japon, des réacteurs à eau sous pression (REP, ou PWR en anglais) et des réacteurs à eau bouillante (REB, BWR en anglais). Tous doivent désormais être équipés d’un filtre à particules radioactives pour limiter les rejets en cas d’accident, mais les REP bénéficient d’un délai de grâce de 5 ans, car leur enceinte de confinement est plus grande.

Au final, des dossiers de demande de redémarrage n’ont été déposés que pour 12 réacteurs durant l’été 2012, tous des REP, et le gouvernement vise 10% d’électricité d’origine nucléaire à moyen terme. Le dossier de la centrale de Tomari de Hokkaïdô Electric s’est déjà fait retoqué car il est incomplet. Les données sur le système refroidissement en cas d’accident concernaient un autre système que celui en place. Encore des ingénieurs qui connaissent bien leurs machines… Celui de Takahama aussi, car Kansaï Electric a sous-estimé la hauteur du tsunami qui pourrait la frapper. Elle est bonne pour rehausser la digue, ce qui prend du temps. Il n’y a plus que 7 dossiers en cours d’évaluation par la NRA, pour 50 réacteurs. Le gouvernement était encore bien optimiste avec ses 10%.

Inversement, d’un tiers à la moitié du parc ne redémarrera probablement jamais. 17 réacteurs ont plus de 30 ans. Il n’est pas sûr qu’il vaille le coût d’investir pour les remettre à niveau. D’autres sont sur des failles qui sont maintenant considérées comme actives après un réexamen. C’est le cas pour la centrale de Tsuruga (Fukui) et probablement pour celle de Higashidori (Aomori). Et puis, TEPCo ne pourra jamais redémarrer les réacteurs de Fukushima qui n’ont pas explosé, même si la compagnie y songe encore.

Le gouvernement a aussi demandé aux autorités locales de mettre en place un plan d’évacuation de toute la population sur un rayon de 30 km autour de chaque centrale. A Tôkaï (Ibaraki), c’est quasiment mission impossible car la population se compte par million. Pour les pouvoirs locaux, c’est non.

TEPCo veut redémarrer au plus vite deux réacteurs de sa centrale de Kashiwazaki-Kariwa, fortement secouée lors du séisme de 2007. Mais, avec la légèreté avec laquelle elle se préoccupe de l’eau contaminée à Fukushima, il lui est difficile de convaincre qu’elle a amélioré sa culture de sûreté. Le gouverneur de la province de Niigata est fermement opposé au redémarrage de ces réacteurs tant que toute la lumière n’aura pas été faite sur l’accident nucléaire de Fukushima.

Plusieurs compagnies d’électricité sont donc dans une situation financière critique car elles ne pourront pas redémarrer de réacteur nucléaire avant longtemps, voire jamais.

En attendant, avec la libéralisation complète du marché de l’électricité à partir de 2016, la concurrence va être plus rude. De nombreux investissements se tournent vers les énergies renouvelables : en plus du solaire et du vent, l’exploitation de l’énorme potentiel géothermique du pays n’est plus tabou. Selon le ministère de l’industrie, une centaine de nouvelles compagnies se sont enregistrées pour vendre de l’électricité. 40% d’entre elles en produisent déjà.

Comme pour le moment tout projet de construction de nouvelle centrale nucléaire est gelé au Japon, le nucléaire est, de facto, déclinant au Japon, quelle que soit la couleur des partis au pouvoir. Le précédent gouvernement voulait arrêter le nucléaire à terme, mais relancer les réacteurs jugés sûrs par la NRA en attendant. Le nouveau gouvernement veut relancer le nucléaire et redémarrer les réacteurs jugés sûrs par la NRA en attendant, ce qui revient exactement au même.

Les deux s’accordent sur l’exportation de technologie nucléaire et le maintien des investissements dans le « retraitement » des combustibles usés et le surgénérateur Monju, même si l’usine n’a jamais fonctionné et que son lancement a connu 19 reports en plus de 5 ans. Le réacteur expérimental, quant à lui, n’a fonctionné que 240 jours depuis 1994 et ne pourra probablement jamais satisfaire les nouvelles normes de sûreté. Cette obstination n’est pas sans arrières pensées militaires et inquiète les Etats-Unis.

Le Japon ne peut pas importer d’électricité. Une moitié du pays est à 50 Hz et l’autre à 60 Hz, ce qui réduit drastiquement les échanges entre les deux parties. Il s’en est cependant sorti, grâce notamment aux économies d’énergie. Les émissions de CO2 de TEPCo par kilowattheure produit a augmenté, mais la quantité totale rejetée en 2012 est égale à celle rejetée en 2010. Les économies d’énergie ont compensé l’arrêt complet du parc nucléaire de la compagnie. En revanche, elle n’a pas réussi à baisser ses émissions conformément au protocole de Kyôto.

Selon le ministère de l’industrie, 9 des 10 compagnies d’électricité, n’ont pas réussi à remplir leurs objectifs de réduction de 20% de leurs émissions de CO2 par rapport à 1990, conformément aux engagements pris en 2007. La seule compagnie qui s’en tire, est celle d’Okinawa, qui n’a pas de nucléaire ! Chubu Electric, qui dépend peu du nucléaire, a réduit ses émissions de 12,9%. Chukoku Electric, de 13,4%. D’autres ont augmenté leurs émissions. Globalement, les 9 compagnies qui ont du nucléaire n’ont réduit, en moyenne, leurs émissions que de 2,6%. Ces compagnies produisent environ un tiers des émissions de CO2 du pays, mais le Japon va néanmoins satisfaire au protocole de Kyôto grâce aux échanges de quotas d’émission. Les compagnies d’électricité, quant à elles, rechignent à utiliser cette possibilité car elles sont dans le rouge.

 

Point sur la situation de l’eau contaminée à Fukushima

ACRO.eu.org

La catastrophe de Fukushima a déjà provoqué la plus forte pollution radioactive marine de l’histoire. C’était en avril 2011, l’eau contaminée du réacteur n°2 se déversait dans la mer via une galerie souterraine qui débordait. En mai 2011, ce fut le tour du réacteur n°3.

TEPCo a estimé à 520 m3 d’eau très radioactive, soit 4 700 térabecquerels (1 terabecquerel représente un million de millions de becquerels) ou 20 000 fois l’autorisation de rejet annuel la fuite d’avril. Plus précisément, il y avait 2 800 terabecquerels d’iode-131, 940 térabecquerels de césium 134 et autant de césium 137. Ce seul rejet mériterait d’être classé au niveau 5 ou 6 de l’échelle internationale INES. L’IRSN avait estimé que c’était 20 fois plus.

Pour refroidir les combustibles fondus TEPCo injecte en continu de l’eau dans les réacteurs. Si elle s’arrête, les combustibles se remettent à chauffer et des gaz radioactifs peuvent être émis. Cette eau se contamine et s’écoule dans les sous-sols des bâtiments réacteurs et dans tout un enchevêtrement de galeries souterraines. Les bâtiments turbine voisins sont aussi inondés.

Au début, TEPCo arrosait sans trop se préoccuper du devenir de l’eau. Des ouvriers mal protégés ont pataugé dans une flaque fortement contaminée, entraînant la plus forte dose reçue à ce jour. Et puis les niveaux ont commencé à monter et l’eau a débordé dans la mer. Une course contre la montre s’est alors engagée : colmater tant bien que mal la fuite pour arrêter le déversement en mer et pomper l’eau des sous-sols, la traiter et la réinjecter.

L’océan a aussi reçu 80% des rejets aériens, encore plus massifs.

Des chercheurs de la Japan Agency for Marine Earth Science and Technology ont prélevé du plancton en 10 points du Pacifique au large de la centrale de Fukushima, de Hokkaïdô à Guam, et ont trouvé une contamination systématique en césium 134 et 137. La contamination la plus élevée en césium 134 est de 8,2 à 10,5 Bq/kg et la plus basse, de 1,9 Bq/kg. Il faut ajouter le césium 137 : 14,9 Bq/kg pour l’échantillon le plus contaminé. Les échantillons ont été prélevés moins d’un an après la catastrophe, en janvier-février 2012, de 500 à 2 100 km de la centrale.

Une pollution marine persistante 

Presque deux ans et demi plus tard, l’océan reste fortement contaminé sur de centaines de kilomètres, malgré la présence de forts courants marins (voir les dernières données officielles concernant les sédiments marins et l’eau de mer). L’eau de pluie lessive les sols, avant de se retrouver dans les rivières et se rejeter en mer, et contribue, elle aussi, à la pollution marine. C’est particulièrement flagrant dans la baie de Tôkyô, où l’eau de mer est aussi contaminée qu’à quelques dizaines de kilomètres de la centrale. Des chercheurs ont aussi découvert des points chauds dans des dépressions, où la contamination en césium peut être 5 fois plus élevée que dans les environs immédiats. Les sédiments de l’embouchure de l’Abukuma, située à Miyagi à 70 km de la centrale, y sont plus de deux fois plus contaminés que dans les environs.

Toute la faune des fonds marins se contamine au contact des sédiments. Puis, cela remonte la chaîne alimentaire. Une partie des ressources halieutiques est donc touchée et les pêcheurs n’en peuvent plus d’attendre de pouvoir reprendre leurs activités. Un bar, avec plus de 1 000 Bq de césium par kilogramme, a été pêché en juillet dernier au large d’Ibaraki, province limitrophe, au Sud de Fukushima. C’est plus de 10 fois la limite fixée par les autorités.

Mais à proximité de la centrale, la situation est toute autre : aussi bien l’eau que les sédiments sont contaminés à des niveaux beaucoup plus élevés qu’au large. Les poissons qui vivent dans le port devant la centrale et y sont piégés par les filets mis en place par TEPCo peuvent atteindre des centaines de milliers de becquerels par kilogramme pour le césium. Pour l’ACRO et pour de nombreux experts, c’est le signe que les fuites ne se sont jamais arrêtées, même si les niveaux ne sont pas comparables à ceux d’avril 2011. Des publications scientifiques tentent d’en estimer l’ampleur.

La présence de tritium dans l’eau de mer au pied de la centrale est aussi une preuve indéniable que cela fuit. Le tritium, hydrogène radioactif, ne s’accumule pas dans les sédiments, contrairement au césium, et se disperse rapidement. Il n’est pas apporté par les rivières. La seule origine possible est la centrale. Et les données ne manquent pas.

Mais TEPCo a toujours nié que la centrale de Fukushima daï-ichi continue à fuir en mer et les autorités japonaises ne l’ont pas contredite.

L’eau contaminée, le cauchemar de TEPCo

Au printemps 2011, pour éviter de nouveaux débordements vers la mer, TEPCo a fait mettre en place, dans l’urgence, une station de traitement des eaux contaminées des sous-sols des bâtiments réacteur. Elle ne retire essentiellement qu’une partie du césium et le sel. Cette station a connu de nombreux déboires au début, puis elle a été remplacée par des unités plus durables. L’eau traitée est ensuite réinjectée pour refroidir les réacteurs. TEPCo parle de « circuit fermé ».

L’eau des sous-sols des réacteurs est très contaminée : 5,4 millions de Bq/L pour les deux césiums dans le réacteur n°1 et 53 millions de Bq/L dans le réacteur n°2 (prélèvement du 22 mai 2013). Les niveaux sont similaires dans d’autres bâtiments. A la sortie de l’installation de traitement des eaux, il reste du césium 137, jusqu’à 2 700 Bq/L au niveau de l’unité de désalinisation. Il y a d’autres éléments radioactifs, comme de l’antimoine 125 ou du tritium. La contamination bêta totale y atteint encore presque 100 millions de Bq/L.

Mais la compagnie s’est rapidement aperçue que le compte n’y était pas : 400 m3 d’eau souterraine pénètrent chaque jour dans les sous-sols et viennent se mélanger à l’eau qui s’est contaminée au contact des combustibles qui ne sont plus protégés par une gaine métallique. La compagnie doit donc pomper ces 400 m3 quotidiennement en plus des 300 m3 qu’elle injecte pour refroidir les réacteurs. Ainsi, jours après jours, ces 400 m3 s’accumulent et TEPCo ne sait plus où mettre les cuves de stockage. Elle doit ajouter une cuve de 1 000 m3 tous les deux jours.

Au 7 mai, il y avait 290 000 m3 d’eau contaminée dans 940 cuves, plus environ 94 500 m3 dans les sous-sols. TEPCo veut atteindre une capacité de stockage de 700 000 m3 d’ici 2015, mais ne sait pas encore où elle va mettre les cuves.

A tout cela s’ajoutent les boues de traitement qui constituent des déchets très radioactifs à vie longue sans solution.

Le dernier bilan disponible est ici.

Par manque de place, TEPCo a aussi installé des réservoirs souterrains sous la ligne à haute tension qui empêche d’y mettre des cuves. Mais ils ont rapidement fui et elle a dû les vider. Les capacités de stockage sont tout juste suffisantes. En cas de grave problème sur des cuves, TEPCo n’a pas de solution de secours.

En faillite, la compagnie choisit toujours la solution la moins onéreuse. Cela lui a été fatal avec les réservoirs. Les premières cuves, 337 dont 280 remplies, sont considérées comme « temporaires » car elles ne peuvent être utilisées que pendant 5 ans. TEPCo devra commencer à les remplacer au printemps 2016, si elles tiennent bien comme prévu.

Dans un tel contexte, l’eau contenue dans les sous-sols, les différentes tranchées et galeries souterraines constituent pour la compagnie un stockage gratuit auquel elle ne veut pas toucher. Admettre que cela fuit l’obligerait à pomper et à ajouter des cuves… Pourtant, les nappes phréatiques sont en contact direct avec les sous-sols puisque l’eau y pénètre. Comment penser que les échanges ne se font pas dans les deux sens et que les nappes ne se contaminent pas ?

Des promesses de solution

Pour faire face à la situation, TEPCo a envisagé plusieurs pistes. Elle a fait développer par Toshiba une station de traitement des eaux contaminées beaucoup plus performante que celle utilisée actuellement. Répondant au doux nom de « ALPS », elle devrait retirer 62 radioéléments, contre deux actuellement (voir le document de présentation). Avec trois lignes pouvant traiter chacune 250 m3 par jour, elle espère enfin pouvoir faire face à la situation. Mais, initialement prévue pour septembre 2012, l’installation n’est toujours pas fonctionnelle. Après quelques mois de test, la corrosion a entraîné des fuites minimes et, en juillet 2013, elle a dû être suspendue. Toujours du pas cher… et un nouveau report de 4 mois. Voir des photos de la corrosion.

Cette station ne retirera pas tout et la contamination en tritium de l’eau traitée, de l’ordre de 1 à 5 millions de becquerels par litre, dépasse les autorisations de rejet fixées à 60 000 Bq/L. TEPCo veut donc diluer l’eau avant de la rejeter en mer… Les autorisations de rejet en tritium sont aussi limitées à 22 térabecquerels par an, ce qui est largement insuffisant. Comment TEPCo et les autorités vont-elles s’y prendre ?

La station ALPS ne retire pas non plus le carbone 14, pourtant présent dans les rejets des installations nucléaires en fonctionnement normal. Va-t-il aussi être entièrement rejeté ? Aucune donnée n’est disponible concernant cet élément difficile à mesurer.

La compagnie a aussi imaginé pomper l’eau souterraine en amont des réacteurs, avant qu’elle soit contaminée, pour la rejeter en mer. Elle espérait ainsi diminuer de 100 m3 par jour la quantité d’eau qui pénètre dans les réacteurs. Toujours cela de pris.

Lors d’un contrôle, TEPCo a mesuré du césium dans cette eau en amont, mais pas plus que ce l’on trouve dans l’eau des rivières. Les pêcheurs se sont opposés au rejet en mer et la situation est bloquée. Ils n’ont pas confiance en TEPCo, ce qui est compréhensible et légitime. D’autant plus que TEPCo s’y est reprise à trois fois avant de sortir un chiffre fiable. Pourquoi ne pas demander à un laboratoire tiers choisi par les coopératives de pêche de faire les contrôles dans les cuves tampon avant rejet en mer ? Que fait le politique à ce propos ? C’est pourtant son rôle. Un tel blocage aggrave les risques pour l’environnement.

Elle aussi commencé à injecter du silicate de sodium, ou verre liquide, dans le sol entre les réacteurs et la mer pour éviter les fuites en mer, pourtant officiellement inexistantes… En forant et en mesurant la contamination de l’eau souterraine, elle a découvert une contamination radioactive plus grave qu’imaginé.

Du déni à la reconnaissance officielle des fuites

Finalement, le 19 juin 2013, TEPCo a annoncé avoir détecté une très forte pollution radioactive dans un puits de forage situé à seulement 27 m du rivage. La contamination de la mer était inchangée. Les prélèvements dataient du 24 mai dernier et l’analyse tritium du 31 mai, mais les résultats n’ont été rendus publics que 3 semaines plus tard. TEPCo reste TEPCo… et explique que la mesure du strontium prend du temps. C’est vrai, mais rien ne l’empêchait de donner les premiers résultats plus tôt.

Dans ce puits, il y avait 1 000 Bq/L de strontium-90, particulièrement radio-toxique, ce qui ne manque pas d’inquiéter. Il y a aussi 500 000 Bq/L de tritium. Les données sont ici en anglais. On trouve aussi du ruthénium, en moindre quantité.

La compagnie a ensuite foré des puits supplémentaires à proximité qui ont montré une contamination systématique de l’eau souterraine entre les réacteurs et la mer. Une surveillance plus serrée de l’eau de mer fait aussi apparaître une contamination en tritium qui monte jusqu’à 3 100 Bq/L. Bref, difficile alors de nier les fuites en mer… mais il faudra encore attendre un mois pour que TEPCo l’admette.

Le 21 juin 2013, TEPCo publie un graphe, où l’on voit que la contamination de l’eau de mer en tritium dans le port dépasse les 100 Bq/L depuis le début de la catastrophe. En 2011, lors de la forte fuite en mer, la contamination était beaucoup plus élevée. On voit aussi une augmentation récente. Cela signifie que les fuites ont toujours existé ! Quant à la dernière mesure en strontium 90 dans l’eau de mer indiquée sur ce même document, elle date de novembre 2012 ! Rien depuis. Cet élément est pourtant très radiotoxique.

Le 27 juin, la NRA, la nouvelle autorité de sûreté nucléaire mise en place en septembre 2012, reconnaît enfin qu’elle suspecte fortement des fuites en mer depuis les réacteurs inondés. Et d’ajouter qu’il est dangereux de supposer que l’eau ne fuit pas.

Mais, il faudra attendre le 22 juillet, lendemain des élections sénatoriales, pour que TEPCo finisse par avouer, du bout des lèvres, qu’il y a bien des fuites en mer. Elle est arrivée à cette conclusion parce que la hauteur d’eau dans les nappes varie avec les marées et les précipitations. Mais rassurez-vous, la pollution reste dans la baie, selon TEPCo, et ne va pas au large ! «Les données sur l’eau de mer ne montrent pas d’augmentation anormale des taux de radioactivité». Il y a juste une pollution marine « normale »… Son document d’analyse, traduit en anglais, est disponible en ligne.

La variation des nappes phréatiques avec la marée prouve qu’il y a bien un contact entre l’eau souterraine contaminée et la mer. Ce fait est connu de TEPCo depuis janvier 2013, mais l’information n’est pas parvenue immédiatement au département environnement…

Le 26 juillet devant le tollé provoqué par son attitude, TEPCo reconnaît une « erreur de communication ». Elle ne voulait pas alarmer le public avec des hypothèses non confirmées… Est-ce bien qu’une erreur de communication ?

TEPCo a fini par reconnaître qu’elle savait qu’il y a des fuites depuis plus de deux ans. Comme les dépêches de la télévision publique japonaise ne restent pas longtemps en ligne, voici une copie d’écran. Le Japon a perdu deux ans sur ce sujet…

Solutions inadaptées 

Pour TEPCo, c’est la galerie souterraine, emplie d’eau contaminée, qui avait fui en avril 2011, qui fuit toujours, car le fond est en gravier. Cela ne vient pas des réacteurs…

L’eau de cette tranchée contient, entre autres, 750 millions de becquerels de césium 134 par litre, 1,6 milliard de becquerels de césium 137 par litre et 8,7 millions de becquerels de tritium par litre. Les résultats sont ici en anglais. Elle fait 5 000 m3. Il y aurait 6 000 m3 dans une autre tranchée voisine liée au réacteur n°3.

TEPCo a donc accéléré les travaux pour finir au plus vite sa barrière souterraine entre les réacteurs et la mer. Les ouvriers travaillaient de nuit, à cause de la chaleur, dans des conditions très difficiles. La compagnie a organisé un voyage de presse pour montrer combien elle réagissait vite et bien… et la barrière est terminée depuis le 9 août. Elle comptait aussi pomper l’eau de la tranchée, d’ici la fin août.

Mais on n’arrête pas un écoulement ! L’eau va contourner la barrière et rejaillir ailleurs. Cela ne fait que déplacer le problème. Pourquoi les autorités laissent faire ? De facto, le niveau de la nappe a commencé à monter (voir page 19 de ce document) et comme la barrière souterraine s’arrête à 1,8 m du niveau du sol, l’eau va passer par dessus. TEPCo l’a finalement reconnu. La pollution souterraine se déplace aussi. La contamination dans un puits, situé à 100 m du bâtiment turbine du réacteur n°2 et à 55 m de la mer, a aussi soudainement augmenté.

Dans le puits 1-5, TEPCo a mesuré 310 Bq/L pour le césium 134 alors qu’il y avait 21 Bq/L la semaine précédente. Pour le césium 137, c’est passé de 44 Bq/L à 650 Bq/L. Quant à la contamination bêta totale, elle est passée de 1 200 Bq/L à 56 000 Bq/L.

TEPCo ne serait-elle pas en train d’aggraver les choses ?

L’autorité de sûreté nucléaire japonaise a ordonné à TEPCo de vider rapidement la tranchée mise en cause. Mais l’eau va revenir. Après la fuite massive en mer d’avril 2011, TEPCo avait déclaré qu’elle allait sceller le passage entre le bâtiment turbine et des galeries souterraines afin de prévenir toute nouvelle fuite. C’est même écrit noir sur blanc dans feuille de route datée du 17 avril 2011. Mais elle n’a rien fait, comme l’a révélé l’Asahi. TEPCo n’a commencé les études qu’après avoir « découvert » les fuites récentes. C’est donc trop tard, et la compagnie met en avant des difficultés techniques pour se justifier.

De fait, l’eau contenue dans cette tranchée est stratifiée : il y a plus de pollution au fond que près de la surface. Pour le césium, qui s’amalgame aux particules fines, cela se comprend, mais pas pour le tritium qui reste liée à la molécule d’eau. Le fait qu’il y ait moins de tritium dans la partie haute, peut s’expliquer par le fait que l’eau y circule, contrairement à la partie la plus profonde. Ce qui signifierait que pomper, ne servirait à pas grand chose… « Il vaut mieux pomper même s’il ne se passe rien que de risquer qu’il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas », disent les shadoks.

Un problème sans fin

Lors de la première réunion entre TEPCo et le groupe de travail ad-hoc mis en place par les autorités à propos des fuites en mer, la compagnie a dit que la quantité totale de tritium rejeté depuis mai 2011 est comprise entre 20 et 40 térabecquerels. Il est difficile d’évaluer une fuite souterraine et ce chiffre est peut-être farfelu. Cela lui permet d’affirmer qu’elle n’a pas dépassé son autorisation de rejet fixée à 22 térabecquerels par an pour le tritium.

C’est aussi beaucoup moins que ce qui est prévu pour l’usine de « retraitement » de Rokkashô si elle est mise en service un jour. Mais c’est 10 à 100 fois plus qu’une centrale nucléaire en fonctionnement normal.

Le 22 août, TEPCo a aussi fini par donner l’évaluation pour d’autres radioélements rejetés en mer depuis mai 2011 : 3 à 10 térabecquerels de strontium (3 000 à 10 000 milliards de becquerels) et de 4 à 20 térabecquerels de césium 137. C’est beaucoup plus que l’autorisation de rejet en mer fixée à 220 Gbq (220 milliards). Ce calcul est basé sur la contamination de la baie et l’hypothèse que le flux était continu.

Le gouvernement japonais, quant à lui, a estimé, à la louche, que 300 m3 d’eau contaminée fuient quotidiennement vers l’océan. Pour cela, il part du fait que 1 000 m3 d’eau souterraine transitent quotidiennement sous la centrale. On sait que 400 m3 pénètrent dans les sous-sols des réacteurs et sont pompés par TEPCo, qui voit son stock augmenter jour après jour. Sur les 600 m3 restant, l’Agency for Natural Resources and Energy, du ministère de l’économie, estime que la moitié de cette eau devrait aller dans la mer sans être contaminée et que l’autre moitié est contaminée. Les autorités reconnaissent ainsi que la galerie du réacteur n°2 n’est pas la seule en cause et que les fuites peuvent venir de partout ! Un ministre a aussi déclaré que l’on ne pouvait pas exclure que les fuites en mer aient commencé dès les premiers jours de l’accident. Effectivement.

Pour faire face à la crise provoquée par la révélation de ces fuites, le gouvernement va financer la mise en place d’une autre solution et le ministre prétend que la fuite d’eau radioactive en mer passera à 60 m3/j environ et qu’il ne sera pas possible de faire mieux. Le projet retenu, dont il avait déjà été question en mai 2013, est de geler le sol tout autour des quatre réacteurs accidentés pour empêcher l’eau d’entrer et de sortir. Il s’agit d’une technologie onéreuse, qui est utilisée temporairement pour creuser des tunnels de métro par exemple. Qu’en est-il à long terme sur une longueur de 1,4 km et une profondeur de 30 m ? Quelle énergie cela va consommer ? Evidemment, certaines compagnies se frottent déjà les mains… L’idée a été proposée par Kajima, une des majors du BTP, qui estime le projet à 30 à 40 milliards de yens (300 millions d’euros). Le gouvernement veut montrer qu’il agit et fait des annonces suite à une crise. L’autorité de sûreté, quant à elle, attend de voir. C’est la première fois depuis le début de la catastrophe que le gouvernement s’engage et engage l’argent public ainsi.

Fuite sur une cuve classée au niveau 3 de l’échelle INES

(ajouté le 8 septembre 2013)

Le 19 août 2013,  TEPCo a trouvé, lors d’une patrouille, qu’une des cuves provisoires fuyait.  Il y avait 120 litres d’eau  fortement contaminée au pied.

TEPCo a mis en ligne les premiers résultats de mesure : en plus du césium à 146 000 Bq/L dans l’eau de la flaque près de la cuve, il y a du cobalt 60 (1 200 Bq/L), du manganèse 54 (1 900 Bq/L) et de l’antimoine 125 (71 000 Bq/L) pour les émetteurs gamma. Il y a aussi du tritium et strontium qui n’ont pas encore été mesurés, mais la contamination bêta totale (hors tritium) est de 80 millions de becquerels par litre. Cette avait déjà été partiellement « décontaminée », c’est à dire qu’une grande partie du césium avait été retiré par le système SARRY.

Et quand elle a vidée la cuve, il manquait 300 m3, soit 300 000 litres qui se sont échappés dans la nappe phréatique et en mer. TEPCo a foré un puits à proximité et découvert une contamination de la nappe phréatique, ainsi que tout le long d’un drainage qui conduit à la mer. Les cuves sont pourtant entourées d’un muret qui sert de digue pour empêcher l’eau qui pourrait fuir de contaminer l’environnement. Mais comme l’eau de pluie s’y accumule et pourrait corroder le bas des cuves, les vannes sont laissées ouvertes pour permettre les écoulements…

TEPCo n’a pas publié la composition précise de l’eau de la cuve qui a fui. On sait juste que le césium avait été partiellement retiré par la station de traitement des eaux SARRY. La contamination bêta totale est de 80 millions de becquerels par litre (hors tritium). Les 300 m3 représentent tout de même 24 térabecquerels ! La NRA a officiellement classé la fuite sur l’échelle internationale INES après avoir reçu un feu vert de l’AIEA au niveau 3 qui correspond à un « incident grave ». Les autres incidents n’ont jamais été classés. La NRA va-t-elle désormais tout classer pour améliorer sa communication ou n’utiliser l’échelle qu’au cas par cas, quand elle l’estime utile ?

Lors du pompage, 10 m3 auraient fui en un jour, ce qui laisse supposer que la fuite a duré 30 jours environ… et qu’il a donc fallu un mois à TEPCo pour la découvrir ! Une dizaine de jours plus tard, un représentant de TEPCo a confirmé à la NRA, lors d’une réunion, que la fuite de la cuve avait déjà probablement commencé en juillet 2013. Il est arrivé à cette conclusion en regardant les doses enregistrées par les travailleurs qui passent 2,5 heures par jour dans une station relais radio située à 20 m du lieu de la fuite. Ces doses ont commencé à augmenter à la mi-juillet et la compagnie va analyser les données plus anciennes. Cette observation n’a, semble-t-il, pas mené TEPCo à rechercher la cause afin de diminuer les doses prises par les intervenants sur son site !

Comment une fuite d’une telle ampleur a pu durer un mois sans être découverte ? Cette affaire a permis de découvrir que TEPCo menait deux inspections par jour. Deux personnes faisaient chacune une ronde de 2 à 3 heures et avaient 450 cuves à contrôler. L’inspection était donc essentiellement visuelle avec de nombreux angles morts. Quelques mesures de la radioactivité étaient faites rapidement, mais pas consignées. Comment détecter un changement notable dans de telles conditions ? Comment faire la différence entre de l’eau de pluie et une fuite ?

Il n’y avait pas de jauge non plus et TEPCo ne peut même pas garantir que la cuve était bien pleine. En fait, plusieurs cuves sont reliées entre-elles au moment du remplissage. C’est le cas des cuves 5, 7, 8, 9 et 10 de la zone et la jauge est dans la cuve n°7. TEPCo a arrêté d’y injecter de l’eau contaminée quand la cuve n°7 était pleine et ne sait rien pour les autres, dont la n°5 qui a fui.

TEPCo a révélé fin août que la cuve qui a fui avait d’abord été installée sur un sol instable et que la dalle qui la supportait s’était fissurée et enfoncée de 20 cm lors d’un test, en juillet 2011. Cela aurait pu endommager la cuve et provoquer la fuite. La compagnie affirme que la cuve a été correctement démontée et remontée en septembre 2011 et qu’aucun problème n’avait été détecté. Elle a été à nouveau remplie en octobre 2011. TEPCo va vider les deux autres cuves provisoires qui ont aussi été déménagées après s’être aussi enfoncées dans le sol, même si aucune fuite n’y a été détectée. Toujours les économies de bout de chandelle sans se soucier du contenu excessivement dangereux.

TEPCo a depuis renforcé ses contrôles avec 4 rondes par jour et 96 inspecteurs impliqués. Ils ont découvert des débits de dose anormalement élevés et une autre fuite : le tuyau entre deux cuves gouttait. Ces anomalies n’avaient pas été vues car les précédents appareils de mesure saturaient à 100 mSv/h. C’est monté à 2 200 mSv/h à proximité d’une cuve !

Il y a 220 000 m3 d’eau contaminée dans des cuves provisoires similaires à celle qui a fui. L’étanchéité des cuves provisoires, en caoutchouc, n’a une durée de vie que de 5 ans. Elle pourrait vieillir plus vite sous l’effet des radiations. TEPCo ne peut pas les vider rapidement car elle n’a pas de solution de rechange pour l’eau. Elle va donc installer des jauges d’ici la fin novembre. Le niveau de l’eau pourra ainsi être contrôlé à distance et une alarme va sonner en cas de baisse. Actuellement, seulement 55 cuves provisoires sur 337 sont équipées de jauges qui ne peuvent pas être contrôlées à distance.

L’AFP souligne que TEPCo ne veut pas donner le nom du fabricant des cuves, mais que les médias l’ont trouvé : Tokyo Kizai Kogyo. Cette compagnie se retranche derrière les clauses de confidentialité pour refuser de répondre aux questions. Impossible d’avoir des détails sur les cuves, leur tenue à la corrosion, aux secousses etc etc… Il n’y a plus qu’à croiser les doigts pour que ces cuves tiennent le temps de leur remplacement.

Autant le problème de l’eau souterraine qui s’infiltre dans les sous-sols est complexe. Ils n’ont pas été conçus pour être transformés en piscine. Aussi bien le séisme que les explosions hydrogène ont dû les fissurer. La fuite de cette cuve, classée au niveau 3 de l’échelle INES, est un véritable scandale : elle aurait pu être évitée si TEPCo n’était pas aussi négligente avec la sûreté.

Conclusion

Peut-on conclure ? Le fait que la centrale fuit en mer est une évidence depuis longtemps. TEPCo a refusé de voir l’évidence car elle n’a pas de solution et ses finances sont à sec. Ce stockage souterrain dans les galeries, tranchées etc est bien pratique car il permet de faire des économies de cuves. Alors, pas vu, pas pris. Quand l’ampleur des fuites a changé, TEPCo a dû se résigner à admettre les faits. Mais c’est trop tard pour agir, elle aurait dû le faire avant.

Si l’on avait dit honnêtement aux pêcheurs qu’il y a 300 m3 d’eau radioactive qui s’écoulent dans l’océan et qu’en pompant 100 m3 par jour en amont de la centrale on espère pouvoir diminuer ces fuites, ils auraient accepté. Là encore, quelle perte de temps ! Cette pollution va venir s’ajouter aux rejets passés, retardant d’autant tout espoir de voir renaître les activités marines.

En reconnaissant officiellement les fuites, le gouvernement prépare aussi l’opinion à la suite : des rejets en mer contrôlés, qualifiés d’inévitables par l’autorité de sûreté nucléaire japonaise, qui viendront s’ajouter aux fuites.

Un collectif d’ONG et d’élus a demandé aux autorités de consacrer plus de moyens humains au problème des fuites, quitte à retarder l’instruction des dossiers de demande de redémarrage de quelques réacteurs nucléaires. Actuellement, d’après le Japan Times, 80 employés de la NRA travaillent sur les dossiers de sûreté des réacteurs et 42 sur la crise à Fukushima.

TEPCo qui, par le passé, n’avait pas hésité à falsifier des rapports de sûreté, reste TEPCo. Ces explications sur ses erreurs de communication ne sont pas recevables. Quand de la vapeur d’eau s’échappant du réacteur n°3 a été récemment découverte, TEPCo a immédiatement dit que c’était la pluie. Elle n’a pas attendu d’être sûre d’elle. Or ce n’était pas la pluie… Elle a reconnu par la suite qu’elle injecte 16 m3/h d’azote et qu’elle n’en récupère que 13 m3/h. Les 3 m3/h restant s’échappent par elle ne sait où. Et ces gaz sont radioactifs. (Voir page 11 de ce document en japonais).

Le rejet atmosphérique pour les trois réacteurs est de l’ordre de 10 millions de Bq/h (10 MBq/h). C’est ici en japonais. Il doit ne s’agir que du césium. Si l’on multiplie 24 h et 365 j, on arrive à presque 88 milliards de Bq/an (88 GBq/an). C’est beaucoup plus que les rejets aériens d’une centrale nucléaire en fonctionnement normal et même que les rejets aériens en césium de l’usine de retraitement de La Hague. Les graphes montrent que ces rejets sont stables depuis un an. TEPCo évalue l’impact sanitaire à la bordure du site à 0,03 mSv/an. Il n’est pas dit comment ils ont fait le calcul. C’est moins que ce qui dû à la contamination des sols au même endroit, mais ce serait jamais accepté pour une centrale en fonctionnement normal.

Le pire est peut-être devant nous. En cas de grave problème dans le stockage de l’eau contaminée, suite à un séisme par exemple, ce sera une nouvelle fuite majeure. La situation à la centrale reste très fragile : on se souvient qu’un rat a fait disjoncter 9 installations.

Mais TEPCo reste optimiste. Elle a publié une nouvelle version de sa feuille de route qui prévoit le retrait du corium (combustible fondu) à partir de 2020 pour les réacteurs 1 et 2, et 2021 pour le 3. C’est 18 mois plus tôt que pour la précédente feuille de route. On ne sait pas encore quel jour…

Fukushima, deux ans après, retour à l’anormal

ACRO.eu.org

Les autorités japonaises rêvent d’une catastrophe réversible : le gouvernement a engagé un immense programme de « décontamination » et a promis un retour à une partie des 160 000 personnes qui ont quitté leur habitation pour fuir les dangers de la radioactivité. Dans d’autres zones, non évacuées, mais aussi contaminées de 8 régions du Japon, ce sont les municipalités qui ont la charge des travaux qui consistent à laver, frotter, couper les herbes, arbustes, gratter la terre… Pour les zones évacuées, le gouvernement a lancé des appels d’offres et ce sont les majors du BTP, sans aucune expérience, mais pouvant mobiliser une large main d’œuvre, qui ont été retenues. L’une d’entre elles avait la charge du génie civil lors de la construction des réacteurs de la centrale de Fukushima. Comme toujours, ce sont des sous-traitants qui font les sales travaux.

L’Asahi, un des principaux quotidiens du Japon, a enquêté et révélé ce que tout le monde savait sur place : le travail est bâclé. Les déchets sont parfois seulement rejetés un peu plus loin, l’eau de lavage n’est pas récupérée… le débit de dose n’est pas toujours contrôlé à la fin des travaux. Les ouvriers ne sont pas mieux traités : le ministère du travail a trouvé que le droit du travail est violé dans 45% des cas. Non paiement de la prime de risque absorbée dans le mille-feuille des intermédiaires pour des centaines, voire des milliers d’entre eux, équipements de protection individuelle pas toujours utilisés, contrats caducs, absence de visite médicale… Pas étonnant qu’il y ait une pénurie de main d’œuvre. Seulement 10% des postes sont pourvus.

Seul l’appât du gain intéresse les compagnies retenues, qui n’ont subi aucune sanction. Personne n’a été sanctionné suite à cette catastrophe. Les cadres dirigeants limogés de TEPCo, l’exploitant de la centrale accidentée, se sont recasés dans des filiales et la compagnie espère toujours pouvoir continuer à exploiter son autre centrale nucléaire. On retire le permis de conduire à un chauffard, pas à un exploitant du nucléaire. TEPCo, s’accroche à ses 7 réacteurs de sa centrale de Kashiwazaki-Kariwa, sur la mer du Japon, dans la province de Niigata, même si deux d’entre eux sont situés sur une faille sismique qui a été requalifiée en faille active suite aux révisions des critères de sûreté. Les autres, à eau bouillante, de la même technologie que ceux de Fukushima, nécessitent des investissements massifs et des années de travaux de remise aux normes durcies par la nouvelle autorité de sûreté. TEPCo n’a pas renoncé non plus à ses réacteurs non accidentés de Fukushima, même s’ils ont été noyés par de l’eau de mer corrosive lors du tsunami de mars 2011 et même si les autorités locales n’en veulent plus. Des milliers de travailleurs y sont exposés à des doses inutiles pour tenter de les remettre en état de marche.

Les autres compagnies d’électricité ne sont pas en reste. 14 réacteurs ont été arrêtés par les séisme et tsunami du 11 mars 2011 et ceux de Hamaoka ont été arrêtés sur ordre du 1er ministre en mai 2011. Et les autres n’ont pas été autorisés à redémarrer suite à l’arrêt programmé tous les 13 mois. Le gouvernement a finalement autorisé le redémarrage de deux réacteurs durant l’été 2012, même s’ils n’étaient pas aux normes provisoires. Il est passé outre l’opinion publique et les manifestations massives. Le pays aurait pu passer l’été sans. Ils seront à nouveau arrêtés après 13 mois de fonctionnement durant l’été 2013 et le pays sera de nouveau sans nucléaire. La validation d’un nouveau référentiel de sûreté, la remise aux nouvelles normes des réacteurs et les inspections vont prendre du temps. Nombreux réacteurs, situés sur des failles sismiques jugées actives suite à une réévaluation ou étant câblés avec des câbles inflammables ne redémarreront probablement jamais. Il se pourrait que la moitié du parc nucléaire japonais ne redémarre jamais et c’est même certain pour plus d’un quart du parc.

Les compagnies d’électricité font un lobbying intense pour obtenir un assouplissement des règles de sûreté et une période de grâce, comme si elles n’avaient rien retenu de la catastrophe en cours. Elles ne veulent pas non plus entendre parler de l’ouverture du marché de l’électricité et garder leur monopole très lucratif. Elles mettent en avant les coûts élevés des énergies fossiles de remplacement comme argument principal. Mais ce sont les réacteurs nucléaires, devenus inutiles, qui leur coûtent cher. Les seules compagnies qui ne sont pas dans le rouge sont celles qui n’ont pas ou peu de nucléaire !

L’industrie nucléaire, qui a sa part de responsabilité dans la catastrophe, mais qui n’a pas déboursé un yen pour venir en aide aux populations touchées, espère toujours vendre des réacteurs à l’étranger, le marché intérieur étant fermé pour longtemps. Les modèles en catalogue n’ont pas évolué depuis Fukushima.

Pour les populations touchées par la catastrophe la vie est toujours anormale. Les déplacés volontaires ne bénéficient de quasiment aucune aide. On ne sait même pas combien ils sont, nombre d’entre eux n’allant pas s’enregistrer sur le nouveau lieu de vie. Pour ceux qui sont restés par force ou par choix, la vie dans les territoires contaminés est difficile. L’alimentation est toujours un sujet d’inquiétude. Les enfants ne jouent presque plus dehors et prennent du poids. Pour les réfugiés, qui ont dû évacuer sur ordre des autorités, la vie est aussi difficile dans le logement provisoire, souvent exigu. Comment refaire sa vie quand on ne sait pas combien de temps cette attente va durer, quand on ne sait pas si l’on pourra rentrer un jour chez soi ? Pour les agriculteurs, l’espoir de retrouver une ferme est très mince.

L’indemnisation des personnes déplacées de force coûte cher aux autorités qui avancent l’argent à TEPCo. Comme il est fort probable qu’elle ne pourra jamais rembourser, ce sera le contribuable qui, in fine, paiera. Alors que les autorités ont baissé les concentrations limites de césium radioactif dans l’alimentation, pour tenter de regagner la confiance des consommateurs, elles refusent de baisser la limite d’évacuation, pourtant beaucoup trop élevée. Fixée à 20 mSv/an, comme pour les travailleurs du nucléaire, elle s’applique maintenant à toute la population, même les personnes les plus vulnérables comme les enfants. Pire, le gouvernement a gardé cette limite pour autoriser le retour des populations. Il a vaguement promis une limite plus basse à long terme, sans donner aucun calendrier.

Dans certaines zones, les habitants sont autorisés à rentrer chez eux durant la journée, pour remettre en état leur habitation, mais à pas à dormir sur place car les services comme l’eau, l’électricité, endommagés par le séisme, n’ont pas pu être rétablis à cause de la radioactivité. Le gouvernement a donc engagé un programme de « décontamination » à marche forcée.

Même en cas de travail soigné, avec récupération des déchets, la décontamination semble être une mission impossible. Avec 70% de montagnes et de forêts, le débit de dose dans les zones nettoyées ne diminue que modestement, sauf à raser de grandes étendues. Souvent, il y a recontamination avec la pluie, le vent. Et il n’y a toujours pas de solution pour les déchets engendrés.

Ce n’est pas mieux dans les zones non évacuées : selon le ministère de l’environnement, fin décembre 2012, seulement 23% des 103 000 habitations contaminées des 7 provinces autres que Fukushima, qui sont aussi touchées, ont été « décontaminées ». Et l’on ne connaît pas l’impact des travaux en terme de dose.

La mer continue à se contaminer sans que l’on n’y puisse rien. Les infiltrations d’eau souterraine polluent le rivage sur le site de la centrale et le lessivage des sols par les eaux de pluie entraîne une augmentation de la contamination des sédiments dans l’embouchure des fleuves. C’est particulièrement flagrant dans la Baie de Tôkyô où la contamination croît de jour en jour. Le pire est peut-être à venir : TEPCo est contrainte d’injecter d’énormes quantités d’eau pour refroidir les combustibles fondus des réacteurs 1 à 3 de la centrale de Fukushima daï-ichi. Cette eau se contamine, s’infiltre dans les sous-sols des bâtiments réacteur et menace de déborder dans la mer. TEPCo la pompe donc continuellement, la décontamine très partiellement et la réinjecte. Mais de l’eau souterraine s’infiltre aussi, se contamine et augmente les stocks. La compagnie ne sait plus où mettre les cuves pleines d’eau contaminée sur son site. Elle n’a d’autre perspective que de la rejeter en mer à plus ou moins longue échéance, après une décontamination plus poussée, promet-elle, mais toujours partielle. La station de traitement, prévue pour septembre 2012, ne fonctionne toujours pas.

Sur place, ce sont les ouvriers sous-traitants qui payent le plus lourd tribut. Ce sont eux qui prennent les plus fortes doses de radioactivité et leur statut précaire les pousse à tricher en minimisant l’enregistrement des doses reçues. Avec environ 3 000 personnes par jour sur le site, plus de 25 000 personnes y sont passées.

Quant aux habitants évacués, ils n’en peuvent plus. Ils ne croient plus à un retour à la normale. De nombreux habitants, surtout ceux avec de jeunes enfants, se sont résignés et ne rentreront jamais. Quelle sera leur vie quand les indemnités s’arrêteront ? Quel sera leur état de santé à long terme ? Il y a déjà, officiellement, trois cas de cancer de la thyroïde avérés chez les enfants de Fukushima, qui ont subi une intervention chirurgicale. 7 autres cas suspects sont en cours d’analyses complémentaires. Cela ne va qu’empirer, le pic du nombre de cas étant apparu 4 à 5 ans après les rejets massifs à Tchernobyl.

Combien seront-ils au Japon ? Pour eux, comme pour beaucoup, aucun retour à la normale n’est possible.

Le titre est inspiré d’un article d’Alissa Decotes-Toyosaki dans Zoom Japon de février 2013

Nucléaire au Japon : un redémarrage aux forceps

ACRO.eu.org

« 再稼働「反対」- Saïkadô hantaï – saïkadô hantaï… » (Non au redémarrage). C’est le cri de protestation de milliers de manifestants devant la résidence du premier ministre japonais tous les vendredis à 18h. Ils étaient 150 000 selon les organisateurs vendredi 6 juillet, 21 000 selon la police. C’est plus que la semaine précédente. Le nombre de participants n’a fait qu’augmenter depuis le 29 mars, semaine après semaine, le bouche à oreille et les réseaux sociaux aidant. Du jamais vu au Japon depuis les années 70. A tel point que les grands médias commencent à en parler. Le vendredi suivant, ils étaient tout aussi nombreux, bien que la police ait essayé de bloquer les accès en mettant des barricades et en fermant la station de métro la plus proche.

A Ôsaka, devant le siège de KEPCo, Kansaï Electric Power Co, qui est en train de redémarrer deux de ses réacteurs de la centrale d’Ôï (ou Ohi) dans la province de Fukui, sur la côte de la Mer du Japon, la manifestation du vendredi voit aussi le nombre de participants augmenter, même si l’affluence n’est pas encore comparable. Là aussi, la police a fermé la station de métro la plus proche le vendredi 13 juillet, en vain. D’autres manifestations plus sporadiques ont aussi été organisées ça et là au gré des déplacements des ministres.

Mais c’est le lundi 16 juillet, férié au Japon, qu’a eu lieu la plus grosse manifestation anti-nucléaire de l’histoire du Japon : 170 000 personnes dans le parc de Yoyogi à Tôkyô selon les organisateurs, 75 000 selon la police. L’objectif de 100 000 personnes a donc été fort probablement dépassé.

« Saïkadô hantaï… »

Sur 54 réacteurs de production de l’électricité, 14 ont été arrêtés par le séisme du 11 mars 2011. En mai 2011, le premier ministre de l’époque a ordonné l’arrêt immédiat de la centrale de Hamaoka située sur une faille. Les autres réacteurs ont été arrêtés les uns après les autres après 13 mois de fonctionnement pour remplacer une partie du combustible et assurer la maintenance. Le dernier s’est arrêté le 5 mai 2012. Leur redémarrage est tributaire des autorités locales qui exigent des garanties après la catastrophe survenue à la centrale de Fukushima daï-ichi.

La décision prise par le gouvernement, le 16 juin dernier, d’autoriser le redémarrage de deux réacteurs avant l’été suscite une forte réaction d’opposition de la population, ce qui est compréhensible après la catastrophe de Fukushima, et divise aussi la majorité au pouvoir. 30% des parlementaires du Parti Démocratique du Japon, soient 117 personnes, ont signé une pétition demandant au gouvernement de ne pas redémarrer de réacteur cet été. Il est possible pour eux de faire des économies d’électricité. Mais, le premier ministre, faute d’avoir pu convaincre, dit endosser la responsabilité de cette décision. Alors qu’il ne sera bientôt plus premier ministre…

L’arrêt de tout le parc nucléaire japonais dernier coûte cher aux exploitants. Les compagnies d’électricité et le gouvernement mettent en avant le coût élevé des énergies fossiles de substitution. Mais ce qui plombe les comptes des compagnies, c’est l’investissement massif dans une technologie nucléaire qui se trouve inutilisable. A cela s’ajoutent la main d’œuvre et les frais liés au maintien des centrales et le refroidissement des combustibles usés. La pression est donc forte pour redémarrer au plus vite les réacteurs. Selon une estimation du ministère de l’économie japonais, 4 compagnies feraient faillite si le nucléaire était abandonné dès 2012 parce qu’elles sont trop endettées.

« Saïkadô hantaï… »

Le gouvernement, surpris par l’opposition des élus locaux et des populations, a organisé des stress-tests en prenant exemple sur l’Europe. Il voulait aller vite pour qu’il n’y ait pas d’arrêt complet du parc nucléaire. Ce sont les réacteurs n°3 et 4 de la centrale d’Ôï qui ont rendu le plus vite leur copie. Mais il ne s’agit que d’un exercice de simulation numérique sur un réacteur virtuel qui ne permet en rien de garantir la sûreté des réacteurs réels. Par ailleurs, l’autorité de sûreté en place, complètement discréditée par la catastrophe en cours qu’elle n’a pas su prévenir, n’a aucune légitimité pour les expertiser. Elle a beau avoir entériné l’exercice fait par l’exploitant en mars 2012, cela n’a pas suffit à convaincre. L’AIEA, appelée à la rescousse, n’a pas été plus convaincante car elle est aussi plus préoccupée par la promotion du nucléaire que par sa sûreté.

« Saïkadô hantaï… »

Les élus locaux ont demandé en préalable que toute la lumière soit faite sur l’accident de Fukushima et de nouveaux standards de sûreté qui éviteront une nouvelle catastrophe. Un processus trop long pour le gouvernement. Si le pays pouvait se passer du nucléaire cet été, au moment où la demande en électricité est la plus forte à cause de la climatisation, comment convaincre ensuite que le pays a un besoin impératif de cette énergie ?

Le gouvernement a donc entériné de nouveaux standards de sûreté en deux jours ! 3 jours plus tard, KEPCo soumettait un rapport au gouvernement expliquant comment il satisfaisait à ces nouveaux critères pour sa centrale d’Ôï et son plan à moyen et long terme de renforcement de la sûreté. Et il n’a fallu qu’une demi-journée au gouvernement pour se déclarer satisfait de ce rapport. Plus besoin d’autorité de contrôle ! Mais il a décidé de laisser passer une semaine pour annoncer sa décision officielle, histoire de paraître plus crédible. Nous sommes encore à la mi-avril et il n’a pas encore perdu espoir de pouvoir annoncer un redémarrage avant le 5 mai.

« Saïkadô hantaï… »

Ne restait plus qu’à convaincre les élus locaux. Quels élus ? Dans quel périmètre ? Uniquement ceux de la ville d’Ôï et de la province de Fukui qui dependent des subsides de la centrale, bien que la catastrophe en cours à Fukushima a montré que les particules radioactives pouvaient retomber massivement jusqu’à plus d’une cinquantaine de kilomètres. Les autres élus sont donc légitimement inquiets. Avec l’élargissement du périmètre de sûreté à 30 km autour de la centrale, de nombreux maires ont demandé voix au chapitre. Ce nouveau périmètre empiète aussi sur le territoire des provinces voisines de Kyôto et Shiga. Les gouverneurs ont donc posé leurs conditions. Enfin, le maire de la ville d’Ôsaka, située plus loin, mais sous les vents dominants, s’est fermement opposé au redémarrage de toute centrale nucléaire. Il réclame qu’un accord soit signé avec toutes les communes dans un rayon de 100 km et une nouvelle autorité de sûreté indépendante. Le lac Biwa, le plus grand du Japon, qui alimente en eau potable une partie de cette région du Kansaï est aussi menacé par un accident à la centrale.

« Saïkadô hantaï… »

Mais le gouvernement n’en démord pas. Pas question d’élargir le périmètre de la consultation. Il est soutenu par l’exploitant nucléaire, Kepco. Evidemment. C’est le gouverneur de Fukui qui exigera que le gouvernement convainque les gouverneurs de provinces voisines pour qu’il donne son accord. Les tractations sont allées bon train, et finalement à la mi-mai, il y a eu un retournement spectaculaire des opinions des gouverneurs de la région et du maire d’Ôsaka, mais juste pour la période de l’été.

Les populations quant à elles, n’auront jamais été consultées. Pourtant, tous les sondages montrent qu’une majorité de Japonais est opposée au redémarrage et préfère affronter la pénurie d’électricité. Une pétition a rassemblé suffisamment de signatures aussi bien à Ôsaka qu’à Tôkyô pour réclamer un référendum d’initiative populaire sur la question du nucléaire. En vain, les gouvernements locaux ont rejeté la demande comme la loi le leur permet.

« Saïkadô hantaï… »

Le 26 avril, des représentants du gouvernement, accompagnés de membres de la NISA, organisme en charge de la sûreté, ont tenu une réunion publique à Ôï à propos du redémarrage des réacteurs. L’accès à la réunion n’était possible qu’aux porteurs d’une invitation et le contrôle était aussi sévère que dans les aéroports : passage sous des détecteurs de métaux, contrôle des sacs, interdiction d’apporter de la nourriture ou une boisson… Les manifestants contre le redémarrage ont été tenus à distance par des contrôles très stricts : chaque voiture, camion ou bus ont été arrêtés et contrôlés. Malgré cela, environ 540 personnes ont assisté à la réunion, soit environ 10% des électeurs du village. Les opinions étaient partagées entre les risques économiques (la centrale fournit 58% du budget de la commune) et les risques nucléaires. L’assemblée était plutôt favorable au redémarrage, mais a critiqué la façon dont le gouvernement a traité ce dossier.

Impossible de connaître le détail des tractations qui ont conduit au revirement des élus locaux. Mais le risque de coupure pendant l’été, faute de capacité suffisante d’approvisionnement, a sûrement pesé fortement dans la balance. Si ces coupures provoquent des drames, sûr que le gouvernement en fera porter la responsabilité aux élus locaux qui, inconscients, refusaient le redémarrage du nucléaire. Le maire d’Ôsaka a reconnu sa défaite mais a affirmé qu’il allait tenter d’obtenir l’arrêt des réacteurs à l’automne quand la situation sur le marché de l’électricité ne sera plus tendue. Les gouverneurs de Kyôto et de Shiga lui ont emboîté le pas, mais il est peu probable qu’ils obtiennent gain de cause.

« Saïkadô hantaï… »

La région desservie par Kepco, l’exploitant de la centrale d’Ôï, est celle où la situation est la plus critique car cette compagnie tirait 40% de sa production de l’énergie nucléaire. Si l’été 2012 est aussi chaud que l’été 2010, qui a été exceptionnellement chaud, il manquera à KEPCo 16,3% des capacités de production au moment des pointes de consommation. Même avec le redémarrage de deux réacteurs d’Ôï, la situation restera tendue car il pourra manquer jusqu’à 8% des capacités de production. De toutes façons, il faudra faire des économies. Avec la température moyenne des dernières années, il manquera 13,5%. Ces chiffres de l’exploitant ne prennent pas en compte les possibilités d’achat d’électricité aux autres compagnies qui sont dans une situation moins tendue. Ni les possibilités d’imposer une baisse de la consommation aux gros consommateurs comme cela a été fait l’été dernier dans la zone alimentée par TEPCo, l’exploitant de la centrale de Fukushima.

KEPCo avait déjà hurlé au loup en février dernier, appelant à une baisse de 10% de la demande pour éviter la rupture de l’approvisionnement et cela s’est avéré inutile… Les capacités hydrauliques ont été plus abondantes que prévu. La fourniture d’électricité des autres compagnies a aussi été supérieure. Evidemment, les efforts des consommateurs ont aidé à diminuer le pic de demande. Les prédictions pour l’été à venir de KEPCo ne prennent pas en compte cette nouvelle réalité sociétale.

« Saïkadô hantaï… »

Le réacteur n°3 d’Ôï a finalement redémarré le 1er juillet et atteint sa pleine puissance le 9. Le redémarrage du réacteur n°4 est en cours depuis le 18 juillet. Après de longues tractations avec l’opposition, le parlement japonais a réussi à s’entendre sur la nouvelle autorité de sûreté nucléaire qui devrait être mise en place à l’automne. En attendant, les réacteurs d’Ôï satisfont très partiellement à des critères de sûreté provisoires. KEPCo affirme que sa centrale d’Ôï peut faire face à un tsunami de 11,4 m. Pourquoi 11,4 m et pas 11 ou 12 m, voire 15 m comme à Fukushima daï-ichi ? La plus grosse vague attendue à Fukushima était de 5,5 mètres, d’après les calculs de la Société japonaise des ingénieurs en génie civil. Mais le tsunami du 11 mars 2011 faisait 9,5 m de plus que prévu. La NISA, l’autorité de sûreté japonaise, a donc demandé à chaque exploitant d’ajouter 9,5 m à ses prédictions. A Ôï, les calculs savants avaient prédit une vague de 1,9 m maximum. Et le nouveau critère est devenu 1,9+9,5 = 11,4 m. Rassuré ? Pour les centrales où les prédictions étaient déjà assez élevées, la NISA fixé la barre à 15 m, pas plus haut. Ces 15 m correspondent à la hauteur de la vague à la centrale de Fukushima daï-ichi, pas la plus grande hauteur enregistrée sur la côte pacifique…

Une faille active courrait aussi sous cette centrale, selon deux sismologues japonais réputés. La commission d’experts auprès de la NISA a aussi de sérieux doutes sur cette faille présentée comme inactive par l’exploitant. L’enjeu est important, car, d’après la loi japonaise, il n’est pas possible de construire une centrale nucléaire sur une faille active. Le 18 juillet, la NISA a officiellement demandé à KEPCo de réétudier cette faille et de présenter son plan de travail avant la fin du mois, mais n’a pas arrêté pour autant le réacteur n°3 ni bloqué le démarrage du n°4.

« Saïkadô hantaï… »

Des camions avec des générateurs électriques de secours ont été positionnés sur place. Mais parmi les 91 mesures nécessaires à l’amélioration de la sûreté, 37 restent à implémenter, et pas des moindres : le centre de secours résistant aux séismes sera prêt, promis, en 2015. Le centre actuel est dans les sous-sols et peut être inondé en cas de tsunami… En attendant, la compagnie va aménager une salle de réunion à proximité de la salle de contrôle, qui ne peut accueillir que 50 personnes et qui est trop près des réacteurs. Les filtres qui doivent retenir une partie de la radioactivité si les réacteurs doivent être éventés, ne seront installés qu’en 2015. La digue sera rehaussée en 2014…

Mais, il n’y a pas que les réacteurs à améliorer. Il y a aussi la gestion de la crise. La centrale d’Ôï est située tout au bout d’une péninsule avec une seule route d’accès qui peut être bloquée par la neige en hiver ou être très glissante (carte). Les secours pourront-ils arriver ? Le jour du redémarrage du réacteur n°3, le 1er juillet, seulement quelques centaines manifestants avaient réussi à bloquer l’accès à la centrale. Le président de Kepco a dû se rendre sur les lieux en bateau… En cas d’accident, comment évacuer les 300 000 personnes qui vivent dans un rayon de 30 km de la centrale ? En hiver, il y a peu de routes pour s’enfuir et une seule ligne de chemin de fer.

« Saïkadô hantaï… »

Le gouvernement ne veut pas s’arrêter là. Il commence déjà à annoncer partout qu’il y aura une pénurie cet hiver à Hokkaïdô, la région la plus froide du pays, si l’on ne redémarre pas de réacteurs nucléaires sur cette île. Même TEPCo n’a pas renoncé à redémarrer un jour sa centrale de Fukushima daï-ni, située à 12 km de celle accidentée de Fukushima daï-ichi ! Elle dépense 90 milliards de yens (900 millions d’euros) par an pour tenter une remise en état de marche alors que les autorités régionales n’accepteront naturellement jamais. Elles ont été claires là-dessus. Et les dommages sont probablement irréversibles. In fine, c’est le consommateur qui paye cette folie. La compagnie a inclus ces coûts dans son bilan pour justifier l’augmentation de ses tarifs. 2 000 personnes y travaillent quotidiennement dans un environnement très contaminé et prennent des doses inutiles.

« Saïkadô hantaï, saïkadô hantaï… »

Fukushima, 1 an après : les Japonais ont pris les choses en main

Couvrir l’accident nucléaire de Fukushima est comme couvrir une guerre. Les seules informations sur l’état de la centrale viennent de l’exploitant. Les photos, les vidéos aussi. Les intervenants sur le site sont réduits au silence. Même le directeur de la centrale n’a jamais répondu aux média. TEPCo a bien organisé deux voyages de presse avec des journalistes embarqués, mais elle ne leur a montré que ce qu’elle voulait.

Son premier communiqué annonçant l’accident donne le ton : « Occurrence of a Specific Incident Stipulated in Article 10, Clause 1 of the Act on Special Measures Concerning Nuclear Emergency Preparedness (Fukushima Daiichi) » (« Nous avons constaté un incident spécifique répertorié dans l’article 10 clause 1 de la loi de prévention de l’urgence nucléaire).

Des instances délégitimées

La compagnie, qui a toujours affirmé que le nucléaire était sûr, est complètement décrédibilisée. Les autorités qui ont donné le feu vert à l’exploitation de la centrale accidentée aussi. Jusqu’au mois de mai 2011, TEPCo ne parlait que d’endommagement du combustible sans être contredite, pour finalement avouer que le combustible des trois réacteurs en marche le 11 mars avait entièrement fondu. Les autorités japonaises, qui ont donné l’impression de continuellement improviser lors du déroulement de la catastrophe, subissant les évènements plutôt que les anticipant, sont tout aussi discréditées.

La population ne sait pas quand ce cauchemar va s’arrêter et ne croit plus aux messages rassurants. Sa question la plus lancinante concerne les effets de la radioactivité sur la santé face à une communication confuse et lénifiante. De nombreuses personnes sont perdues et ne savent plus quel expert écouter.

Quand Internet compense le manque d’infos

Internet et les réseaux sociaux ont joué un rôle très important pour répondre à la quête d’informations. De nombreuses associations locales, souvent intitulées « Sauvons nos enfants », ont aussi été créées dans tout le pays. Il y en a plus de 275 de Hokkaidô à Okinawa, organisées en réseau. Elles ont d’abord permis d’échanger sur les problèmes liés à la radioactivité, les conflits qui en résultaient dans la famille, les mesures à prendre pour protéger les enfants et faire pression sur les élus locaux pour décontaminer les écoles, refuser les débris du tsunami, contrôler les repas servis à la cantine, et, à Fukushima, demander un élargissement de l’évacuation, au moins pour les enfants et les femmes enceintes.

Parmi leurs succès, la décontamination de nombreuses écoles ou l’engagement du gouvernement de financer des appareils de mesure pour contrôler le repas servi dans les cantines scolaires de 17 provinces. Ces groupes ne se satisfont pas des normes fixées par les autorités et demandent à être mieux protégés.

Des associations anti-nucléaire, comme Fukurô no kai, Greenaction ou Friends of the Earth Japan, pour ne citer qu’elles, ont aussi été en première ligne pour venir en soutien aux victimes de la catastrophe. En effet, les militants anti-nucléaire connaissaient déjà très bien les notions nécessaires pour appréhender la radioactivité et ses risques et sont bien organisés. Leur aide a été précieuse pour de nombreux groupes de protection des enfants.

Mais cela ne suffit pas. Pour vivre au quotidien avec la radioactivité, l’accès à la mesure est vital. C’est indispensable pour pouvoir se forger sa propre information et décider. Les autorités ont à leur service des laboratoires de mesure et des experts pour les conseiller, pas les populations.

Radioactivité et surveillance citoyenne

Les autorités japonaises ont distribué des dosimètres passifs à tous les enfants et femmes enceintes de la province de Fukushima. Cela a permis de découvrir que certaines familles vivaient dans des lieux très contaminés avant d’être évacuées.

De nombreuses personnes se sont procuré, parfois au prix fort, de simples radiamètres, ce qui a permis de trouver plusieurs points chauds, parfois plus anciens que la catastrophe de Fukushima… Rapidement, de nombreuses données étaient présentes sur Internet. Il n’est pas possible d’être exhaustif tant les initiatives sont nombreuses.

Dans les premiers temps, les autorités ont regardé de haut ce travail d' »amateur ». Mais les autorités locales s’y sont mises aussi face à la pression de la population inquiète. Le gouvernement a fini par reconnaître l’intérêt de cette surveillance citoyenne. Il a mis en place une hot-line en cas de découverte de point chaud et édité un guide de décontamination.

Ces appareils simples ne sont pas suffisants pour analyser la nourriture, soucis majeur dans de nombreuses familles (lire La mesure de la radioactivité expliquée aux enfants, ACRO). Il y a pourtant des milliers de résultats de mesure en ligne qui sont dispersés sur de nombreux sites Internet. La province de Fukushima a rassemblé toutes ses données sur un site. Les ministères de la Santé et de l’Agriculture et de la pêche publient aussi des données de leur côté. De nombreuses municipalités publient les données des contrôles qu’elles effectuent, en particulier sur les repas scolaires. Des coopératives agricoles ou de pêche s’y sont mises aussi.

Mais toutes ces données ne permettent pas de connaître la contamination des produits sur les étals des magasins. La vente de produits agricoles des régions les plus touchées a chuté. Habituellement, à la fin août, les consommateurs préfèrent le riz de la nouvelle récolte à celui de l’année précédente. En 2011, cela a été l’inverse : de nombreuses familles ont fait des stocks de riz de la récolte 2010 pour ne pas avoir à acheter du riz potentiellement contaminé pendant un an. Les ventes d’eau en bouteille ont augmenté de 18%.

On a aussi assisté à la création de dizaines de stations de mesure de la radioactivité. La plupart d’entre elles sont organisées sous la forme d’une association. D’autres ont une structure commerciale. Ainsi, un particulier a ouvert une telle station dans une galerie marchande de Kashiwa, point chaud de la banlieue de Tôkyô dans la province de Chiba. Moyennant quelques milliers de yens (quelques dizaines d’euros), on peut faire mesurer directement ses courses en réservant sur Internet au préalable. De nombreux magasins, coopératives d’achat se sont aussi équipés. C’est le cas en particulier des Seikatsu Clubs, qui fournissent 350.000 foyers dans tout le pays.

Il y a plusieurs initiatives pour mettre ces stations de mesures en réseau afin de partager les informations techniques et améliorer la qualité. Le National Public Measuring Station Network en regroupe une trentaine, de Hokkaidô à Fukuoka.

Le défi de ces stations de mesure va être de tenir dans la durée et d’obtenir la reconnaissance des autorités pour pouvoir influencer les décisions. Pour cela, elles doivent fournir des résultats fiables et incontestables. Depuis le début de la catastrophe, l’ACRO, association française dotée d’un laboratoire de mesures accrédité, s’est fortement investie pour venir en aide aux populations japonaises. Cela s’est traduit par l’analyse de plus de 300 échantillons les plus variés en provenance du Japon et de l’aide à la création de laboratoires sur place. L’Association a aussi un projet de laboratoire plus sophistiqué sur place afin de venir en soutien aux structures équipées d’appareils plus simples en cas de doute sur une analyse.

Quel avenir énergétique pour le Japon ?

La population japonaise a aussi décidé de prendre en main l’avenir énergétique du pays alors qu’il n’y a plus que 2 réacteurs nucléaires en marche sur 54. C’est souvent devenu un enjeu électoral. Les habitants des villes de Tôkyô et Ôsaka ont rassemblé suffisamment de signatures pour pouvoir réclamer un référendum sur l’avenir du nucléaire dans leur région.

La catastrophe de Fukushima a montré qu’une gestion verticale de haut en bas de la situation post-accidentelle ne fonctionne pas. Les populations sont en train de s’organiser pour construire une autre société alors que les autorités continuent sur un processus décisionnel centralisé qui ne tient pas compte de l’avis des personnes concernées.

Pourtant les défis qui attendent la société japonaise sont complexes et nombreux, que ce soit l’avenir énergétique du pays ou le devenir des territoires contaminés. Une catastrophe nucléaire est aussi une révolution sociale.